Le christianisme est la grand-mère du bolchevisme

Ces mots dont nous faisons notre titre sont d’Oswald Spengler, et l’on sait combien le bolchevisme fut négateur de la liberté. Au rang des fléaux qui ont germé dans cette région du globe qu’est le Proche-Orient, il y a bien sûr le sens particulier du religieux dans la mentalité sémite, très différent de ce qu’était la spiritualité païenne du continent européen. Ce Proche-Orient a été le ventre fécond d’une foison de sectes de masochistes et de tyranneaux sadiques. Parmi elles, a figuré la secte des Esséniens. 

Une plume qui n’est pas de notre famille d’idée, Jules Simon, les a évoqués en ces termes dans son ouvrage La Liberté : « Celui qui étudierait avec soin toutes les doctrines communistes depuis Platon jusqu’à Babeuf, et depuis les Esséniens jusqu’aux Mormons, y trouverait toujours, à travers les différences introduites par le génie des créateurs et le caractère des peuples et des époques, cette grande et fondamentale analogie, qu’elles aboutissent à la négation la plus absolue de la liberté. La raison en est toute simple : on commence par réduire l’individu à ses propres forces en le dépouillant ; et la seule société possible pour lui dans cet état, c’est une société où il joue le rôle d’esclave ».

Les Esséniens étaient divisés en quatre classes subordonnées les unes aux autres. Ils observaient le sabbat et les pratiques de la loi juive avec plus encore de rigueur que tous les autres Juifs, qu’ils surpassaient en fanatisme. Aucune population juive ne professait une antipathie plus prononcée contre les non-circoncis. Même entre eux, les membres des classes supérieures s’abstenaient de tout contact avec ceux d’un rang inférieur, et s’en purifiaient comme d’une souillure, quand ils n’avaient pu l’éviter. Selon la pratique choyée depuis toujours par les sectes, confréries, parce que cela donne l’impression d’appartenir à une « élite », ils cachaient avec un soin jaloux leurs doctrines au reste des hommes, et faisaient jurer aux néophytes de ne pas les révéler (on peut remarquer ici une analogie avec la pratique du secret maçonnique, la franc-maçonnerie étant une affaire pétrie de références hébraïques). Ils enseignaient une espèce de prédestination (que l’on retrouvera dans le protestantisme) et de fatalité (à l’égal du mektoub de l’islam ultérieurement) à laquelle on ne peut échapper. Tant de différences avec l’esprit païen européen du libre accomplissement, des limites que l’on dépasse !). Ce dogme se retrouve chez la plupart des sectes qui ont professé le collectivisme d’essence socialiste avant la lettre. 

Le mode de vie des Esséniens sera le devancier de celui des moines cénobites chrétiens. Le premier exemple de vie monastique chrétienne est basé en Égypte en l’an 305. Et il y a eu à l’époque suffisamment de frappadingues dans ces contrées pour donner à cet exemple un nombre prodigieux d’imitateurs, dans les sables de la Libye, sur les rochers de la Thébaïde et sur les rives du Nil. Mais ils n’avaient rien à voir ici avec l’image du moine débonnaire. L’historien Ramsay MacMullen a évoqué les contingents de nervis féroces armés de gourdins que ces moines ont constitué au service des persécutions anti-païennes dans ces régions. L’Église cultive la plus totale discrétion sur le fanatisme de ses origines, comme à Alexandrie avec le cas du lynchage de Hypatie et les destructions de temples païens. Quarante ans plus tard, le nommé Athanase introduira à Rome la connaissance et la pratique de la vie monastique, qui se répandra promptement sur notre continent. On le sait, les premiers moines ne recherchent pas dans la vie commune les jouissances matérielles, mais au contraire un moyen de s’imposer à eux-mêmes les privations les plus cruelles et les épreuves le plus rigoureuses (là encore quelle différence avec l’esprit positif et la Fête païenne). On sait à quel degré, on peut dire à quel excès, les moines primitifs chrétiens portèrent l’ascétisme. Des jeûnes prolongés, des insomnies, des flagellations, des privations et des souffrances de toutes sortes furent, à leurs yeux, les plus sûrs moyens de gagner la « félicité éternelle ». La continence absolue, la séquestration des sexes fut la première de leurs lois. Oublier qu’on était père, fils, époux ou frère, s’isoler complètement de sa famille (technique fondamentale de toute secte), de son pays, devint la condition de la « perfection ». Ce régime sadique qui détruit tout ce qui constitue la personnalité de l’homme, ne pouvait se maintenir qu’en complétant cet anéantissement de l’âme par le sacrifice de la liberté, de la volonté. L’obéissance passive fut imposée aux membres de la communauté, et chacun dut exécuter, sans discussion, les ordres absolus du supérieur, quelque absurde qu’ils fussent. On vit des moines arroser, pendant trois ans, par l’ordre de leur chef, un bâton planté sous le soleil brûlant dans les sables arides de l’Égypte. Un tel mode de vie ne pouvait manifestement convenir qu’à des cervelles déjà particulièrement frelatées. 

Faisons maintenant un saut dans temps et dans l’espace, pour évoquer un autre exemple, celui des célèbres missions chrétiennes du Paraguay, qui reposaient sur la prédominance du sentiment religieux. Divers écrivains catholiques nous ont tracé de séduisants tableaux du bonheur des Indiens soumis au gouvernement des pères jésuites. S’il fallait en croire Muratori (Le christianisme heureux dans les missions des pères de la Compagnie de Jésus), les bords fortunés de l’Uruguay et du Parana auraient renouvelé les merveilles de l’âge d’or. Mais, quand on se réfère aux relations des voyageurs impartiaux, les communautés du Paraguay nous apparaissent sous un jour bien différent. Bougainville, qui se trouvait à Buenos Aires au moment de l’expulsion des jésuites, nous présente les Indiens des missions comme soumis à une domination abrutissante, réduits à une servitude qui, par l’abus d’autorité spirituelle, atteignait le principe même de la pensée et de la volonté. Les hommes cultivaient, chassaient, pêchaient, cueillaient des herbes rares, pour le compte des pères. Les femmes recevaient des pères jésuites la tâche qu’elles devaient filer chaque jour. C’étaient les pères qui distribuaient aux familles leurs aliments journaliers, en échange de l’accomplissement des travaux qui leur étaient imposés. Le matin, les habitants des missions venaient fléchir le genou et baiser la main du curé et de son vicaire. Leur éducation uniforme façonnait l’enfance à cette existence monotone. Du reste, la vie entière des Indiens n’était qu’une longue enfance, l’âge mûr était soumis à la même discipline et aux mêmes châtiments que les premières années. Les jésuites assuraient que les facultés intellectuelles et le caractère des indiens ne comportaient pas un autre mode de gouvernement. Cependant, à les entendre, ces mêmes Indiens acquéraient des connaissances étendues, et cultivaient les arts avec succès. Mais les directeurs spirituels et temporels ne leur permettaient d’apprendre aucune langue européenne, et ne leur faisaient connaître de nos sciences que ce qu’ils voulaient bien ne pas leur laisser ignorer. Bougainville, qui vit plusieurs de ces indiens, ne put juger de leur état intellectuel, par ce qu’il n’entendait point leur langue. Mais il assure que ceux-là mêmes qu’on lui déclarait être les plus instruits, paraissaient plongés dans l’hébétement et la torpeur. L’un d’entre eux, qui passait pour un habile virtuose, joua devant lui d’un instrument, mais sans intelligence, sans expression, sans âme : on eût dit un automate.

Sous l’influence d’un régime qui les réduisaient à une existence purement mécanique, sans plaisirs comme sans douleurs, sans luttes comme sans triomphes, ces Indiens étaient tombés dans une profonde apathie. Ils voyaient la mort approcher avec cette morne impassibilité qui caractérise les populations avilies par l’esclavage, et ne cherchaient ni à prolonger ni à transmettre une vie qui, pour eux, était devenue un pesant fardeau. La nouvelle de l’expulsion des jésuites fut accueillie par leurs administrés avec des cris de joie ; mais la civilisation fausse et incomplète à laquelle ils avaient été initiés ne put se soutenir elle-même. Les missions tombèrent dans une rapide décadence. Le despotisme était devenu nécessaire pour ces âmes, auxquelles l’habitude de la liberté, et le sentiment et la dignité individuelle étaient devenus étrangers.