Aux sources de l’héraldique

L’homme placé par les forces créatrices de la matière et de l’univers, se trouve confronté à deux courants de forces contraires : celles qui lui permettent de subsister en tant qu’individu et celles qui sollicitent son retour au tronc commun des êtres et des choses. Tantôt il se connaît comme personne nécessaire, différente de tout ce qui l’entoure, tantôt son besoin de communiquer avec ce monde le pousse à souhaiter une union plus intime avec ce que supposent les manifestations cosmiques : Être éternel, Force inconnue, ou cycle sans fin d’intermédiaires qui lui échappent.

Dans une première période qui s’étend de la protohistoire jusque vers l’an 1100 de notre ère, époque pré-héraldique, les rapports de l’homme avec ses semblables dépendent d’impératifs du même ordre. Il y eut : lui et les autres. Les groupements qui à l’origine lui permirent de subsister se superposèrent ; le clan à la famille, la peuplade à la tribu. A la tête de chaque communauté il fallut une autorité chargée de régler avec justice les conflits surgis entre ces personnalités juridiques concurrentes ainsi qu’entre elles et les individus dont elles restreignaient les libertés après avoir contribué à leur service. Ce fut le père de famille, le chef de tribu, le prêtre-roi.

Dans la mentalité primitive ces rapports ont été perçus de façon fort complexe, fort différente de notre logique actuelle, et cependant capable de nous renseigner sur les lois et les processus éternels. Il s’agit d’une logique originelle, expression directe de la structure de l’esprit, et derrière l’esprit, sans doute du cerveau. Ces rapports se concrétisèrent donc sous forme de symboles totémiques, qui comme tous les autres symboles rituels représentent les points de repère idéologiques que l’individu utilise pour se guider. On s’est aperçu par l’étude des diverses peuplades totémiques que les « primitifs » savaient déjà qu’un individu, en tant que personne sociale, cumule des rôles multiples dont chacun correspond à un des aspects ou à une fonction de la société. Comme membre d’un clan, l’homme relève d’ancêtres communs et éloignés, symbolisés par des animaux sacrés ; comme membre d’une lignée, d’ancêtres plus rapprochés symbolisés par des totems ; comme individu enfin, d’ancêtres particuliers qui peuvent se manifester à lui par l’intermédiaire d’un animal domestique ou d’un gibier. Il y a indubitablement un restant lointain de cela, et de l’animal totémique, avec l’idée des « Dead Rabbits » et leur lapin mort brandi en étendard, allant au combat contre les « Natifs » dans le film de Martin Scorsese Gangs of New York (Léonardo Di Caprio, Liam Neeson, Daniel Day-Lewis…).

Les notions contraires d’opposition et de synergie citées plus haut, appliquées aux différents niveaux de l’organisation sociale et dont les lignes de force viennent se recouper un même individu, se retrouvent au début de l’héraldique et en conditionnent le développement. De là viennent les fluctuations qui marquent les premières années de la science des blasons et en rendent si difficile l’interprétation. Elles obéissent à des lois antérieures à celles du blason, et inhérentes à la nature de l’esprit humain, à des lois immuables.

Un document aussi significatif que la célèbre « Tapisserie de Bayeux », très proche par sa date des premières manifestations héraldiques en apporte la preuve. Examinons les marques et emblèmes peints sur les boucliers et les gonfanons de ce document. La grande majorité des motifs des boucliers semble répartie au hasard et se retrouve dans chacun des camps adverses. Un petit groupe de cavaliers fait exception, car chacun porte une marque différente sur son bouclier. Si on ne peut dire à l’époque qu’il s’agisse de véritables armoiries avec les caractères que nous leur connaissons, il est certain que ce sont des marques individuelles dont l’existence est confirmée de façon certaine dès cette date. Cette marque symbolique individuelle et non familiale existait déjà quelque deux mille ans avant notre ère dans le Proche-Orient. C’est ainsi qu’au musée d’Athènes on peut voir d’importantes collections de sceaux gravés sur pierre ou sur or, le plus souvent sous forme de bagues analogues à nos chevalières modernes. Chacun de ces emblèmes servait de signature à son propriétaire par apposition sur un cachet d’argile, comme on le fait encore avec de la cire. Ces chevalières proviennent des tombes de Mycènes. Simultanément nous voyons des cachets ronds, portant aussi des marques individuelles, en provenance de la Crète ou de Santorin (l’ancienne Théra). Sur les fresques des palais de Minos à Cnossos comme sur celles contemporaines de Théra, nous voyons que les hommes de l’époque portaient ces cachets attachés au poignet gauche par un bracelet, ce qui leur donne l’air d’avoir un bracelet montre.

Mais revenons au Moyen Âge, où chaque seigneur non seulement pouvait posséder un emblème, mais encore un même personnage usait parfois de plusieurs écus différents en fonction de la conjoncture. Outre ces marques individuelles, non fixées encore, les chevaliers de ce temps utilisèrent des emblèmes correspondant à des symboles de groupes. Ceux-ci répétés sur un grand nombre de boucliers n’y apparaissent que lorsque l’armée atteint une certaine importance numérique. L’emblème individuel était donc utilisé en dehors des guerres, ou dans des conflits privés entre voisins, tandis que le symbole de groupe était réservé à des manifestations officielles, à l’ost féodal levé par un suzerain. 

L’examen de la « Tapisserie » montre que dans la bataille les emblèmes personnels disparaissent, mais ce qui complique le problème, c’est que les emblèmes figurés ne correspondant pas exactement aux armées en présence. Ces symboles ne présentent pas de grande variété. Ils se ramènent à deux : un dragon ailé à queue en spirale pour les chevaliers normands, et chez les Saxons de Grande-Bretagne une sorte de swastika dont les extrémités se perdent contre le bord du bouclier, mais le symbole reste clairement reconnaissable par la courbure des branches, comme l’équivalent basque, vu également sur les boucliers vikings, emblème solaire dont le nombre 4 de ses branches est rappelons-le celui de la matière, de l’espace, de la création manifestée, hiéroglyphe du « chemin », de la « voie à suivre ». Or ce swastika se retrouve aussi chez les Bretons lors de l’expédition de Dinan et même chez les Normands dans cette même expédition. Ceci engage à ne considérer ces figures que comme des signes ethniques ayant des implications religieuses et non comme des marques d’armées. Ces dernières apparaitront d’abord sur les bannières, et peut-être celles-ci jetteront-elles un pont entre l’héraldique et les emblèmes militaires des grandes unités. Ce que l’on peut en déduire, c’est que les signes des bannières appartenaient à un système différent de celui des boucliers. Ce qui est important, c’est qu’un dragon orne le bouclier de l’écuyer accompagnant Guillaume de Normandie tandis que celui de l’écuyer d’Harold le Saxon porte un swastika. A l’approche du dénouement de la bataille d’Hastings, le dragon figure sur le bouclier d’un chevalier normand bousculant le dernier carré d’infanterie saxonne portant des swastikas. Harlod lui-même s’abrite derrière un écu portant un swastika avant de tomber frappé à mort. Le drame est joué. L’étendard d’Harold gît sur le sol au milieu des cadavres sans que pour autant les croyances des chevaliers normands aient changé, et cependant dans cette scène finale l’étendard d’Harold porte lui aussi un dragon ! C’est là une des contradictions auxquelles n’a pu échapper la propagande. En réalité Normands et Saxons portaient en guise d’étendard le même dragon, qui avait été celui des Daces et de nombreux peuples de l’antiquité. La Garde Prétorienne romaine l’avait même adopté et il figure en cette qualité sur la colonne Trajane.

Tapisserie de Bayeux. A gauche, dragon ailé à queue en spirale sur les boucliers des chevaliers normands. A droite, le swastika sur les boucliers des deux premiers personnages.

Mais c’était un emblème que l’on pouvait considérer comme païen. Or Guillaume en bon politique s’était assuré l’appui des princes chrétiens en se conciliant le Pape. Ce soutien officiel s’exprima par la remise d’un étendard brodé d’une croix. Sur la tapisserie nous voyons donc les drakkars, et en particulier le drakkar ducal associer le dragon à la croix. Ces bateaux frétés pour le débarquement en Angleterre sont du type Viking. Celui de Guillaume, « le Mora », a un dragon en figure de proue, plus haut et plus élancé que les autres. C’est exactement le « Grand Dragon » réservé chez les Vikings au Jarl, chef d’escadre. Mais au sommet du mât se voit une bannière portant la croix. Guillaume est accompagné du « Porte Dragon », chevalier pourvu de cette charge officielle qui dotée d’une propriété terrienne restera attachée plus tard au fief et subsistera jusqu’à la Révolution après son passage dans la famille d’Harcourt, avec la prérogative de « Premiers barons de Normandie ». Curieusement, pour une raison moins politique qu’ésotérique, au cours de cette bataille, le « porte-dragon » tient une bannière portant non le dragon, mais le corbeau d’Odin (Wotan), ce qui montre que Guillaume ne reniait pas ses croyances ancestrales et que la croix flottant au sommet du mât n’était là que pour la galerie. Mais cependant cet étendard à la croix révèle l’aube d’une ère nouvelle qui ne s’épanouira que sous Henri Ier, fils de Guillaume, et dont Henri II se voudra le continuateur. C’est sous Henri Ier surnommé Beauclerc, c’est-à-dire l’Initié, que Geoffroy de Montmouth posera les rudiments de ce qui sera le Cycle de la Table Ronde où les légendes celtiques se christianiseront. L’étendard du roi Arthur unira le Dragon et la Croix comme le drakkar de Guillaume. 

Certes dès Henri Ier et plus encore sous son petit-fils Henri II, les clercs lettrés s’adressèrent à une autre source d’inspiration. Un certain apport néo-platonicien viendra relayer le celtisme christianisé ou plutôt se fondre avec lui. En même temps apparaissent les premiers blasons, mais l’héraldique n’existe pas encore car les règles n’en sont pas encore posées. A ce moment si particulier de l’évolution des figures, celles-ci s’orientent déjà vers l’avenir sans avoir encore brisé toutes leurs attaches avec le passé. Ce qui est certain, et peut servir de guide, c’est que les romans de chevalerie et le début des armoiries suivent une courbe rigoureusement parallèle. Il faudra plus d’un siècle pour réunir les conditions qui déclencheront la mutation héraldique et sa fixation définitive. C’est ainsi que d’abord les armoiries furent personnelles puis s’attachèrent à la terre. On changeait alors d’armoiries en changeant si l’on changeait de fief. Le blason ainsi n’appartenait plus à l’individu, mais ne se confondait pas encore avec la famille. Ce n’est qu’à la fin du XIIIe siècle et surtout du XIVe siècle que le blason passe de la terre à la famille et la suit même après la perte du fief. Mais alors l’expression d’une forte personnalité individuelle ne peut plus se faire sentir. De là naîtra le système des brisures pour différencier les branches puis les individus d’une même famille, par l’adjonction d’un meuble ou d’une pièce aux armes du chef de famille. Ce système a été spécialement codifié dans l’héraldique anglaise où chaque branche et chaque individu dans chaque branche ajoute une pièce déterminée par son rang généalogique.

Le document le plus ancien qui fasse suite à la Tapisserie de Bayeux est la plaque tombale de Geoffroy IV le Bel, dit Plantagenêt, duc d’Anjou et de Normandie, plaque en cuivre émaillée, connue sous le nom de « l’Émail du Mans ». Geoffroy tient un bouclier portant en abîme (le centre du bouclier) un rais d’Escarboucle ou Pierre du Dragon (sorte de rubis sacré ou d’émeraude d’où rayonnent des rais, quatre sur le bouclier de Geoffroy, qui s’établiront par la suite au nombre de huit) accompagné de six lionceaux (ou plutôt panthères). Au Moyen Âge, l’Escarboucle, pierre précieuse rouge ou verte, orne non seulement le bouclier mais le nasal du heaume. Cet écu de Geoffroy Plantagenêt permet de discerner le symbolisme qui présida à l’élaboration de l’héraldique chevaleresque : les panthères, symbole céleste, et le rais d’Escarboucle, déjà connu des Gaulois, centre terrestre. Du rubis partent quatre rais, chiffre représentatif des quatre directions dans lesquelles s’exerce l’action du Principe Suprême, symbolisée également par les quatre branches du swastika.  La même signification s’applique aux quatre fleuves du Paradis, et par lui nous allons rejoindre les Panthères. Le Centre Spirituel est nommé en sanscrit : Paradesha, d’où le Paradis des occidentaux et le Pardès des Chaldéens. Or la panthère en latin se dit Pardus et en grec Pardos (que l’on retrouve dans l’italien Gattopardo pour guépard, et dans le français Léopard). Outre sa signification étymologique de Pan (tout) et Ther (bête), la bête primordiale qui contient toutes les autres, la panthère représente donc aussi un centre. C’est cette dernière signification qui semble devoir être retenue pour la panthère des comtes d’Anjou, parce qu’elle est l’équivalent celte du dragon et comme le confirme la présence de la Pierre de Dragon en abîme du bouclier de Geoffroy. La panthère antique était un symbole divin (théos) dont la portée embrassait tout le cosmos (pan) et la panthère était un animal qui par les taches de son pelage symbolisait tous les astres de ce cosmos. Les pharaons portaient des peaux de panthère dont les taches étaient précisément remplacées par des étoiles et qui représentaient bien par là le ciel céleste. Une remarquable illustration en est encore visible au Musée du Louvre dans la statue de Toutankhamon.

La dynastie normande d’Angleterre, et les Angevins qui en recueillirent l’héritage, sont à la base de l’organisation et de la fixation de l’héraldique qui est ainsi née en France sous l’influence des Plantagenêts.

Motif d’escarboucle à huit rais

Dans les débuts de l’héraldique, on remarque une prédominance très nette des lions. La panthère symbolique païenne a été rapportée par les clercs chrétiens au Lion de Juda et nombre de familles même royales, qui portèrent ensuite des armes différentes, ont commencé à l’époque par l’utilisation des lions ou des léopards. Les figures païennes au symbolisme antique se vident alors peu à peu de leur substance originelle, mais sans disparaître. On continue à peindre les anciens emblèmes, mais ils ne correspondent plus aux idées qu’ils représentaient jadis : ils deviennent abstraits.