Parmi les courants de pensée qui ont contribué à faire naître au sein de la société française un sentiment de rejet de notre propre civilisation et un désir d’autodestruction, l’idéologie de l’Humanisme et des Lumières a joué un rôle primordial.
La modernité : une idéologie de rupture
Au XVIIIeme siècle, le mouvement philosophique des « Lumières » débouche sur la révolution française. A la faveur des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, les idées des Lumières gagnent l’Europe et bouleversent les sociétés sur notre continent. Fixée depuis près de mille ans, la société traditionnelle cède la place à ce que l’on a nommé la modernité. La rupture porte sur chacun des cinq piliers qui en constituaient l’armature :
– La société traditionnelle était centrée sur le groupe. L’individu n’était pas absent mais il devait, à sa place, tenir son rôle dans l’organisation sociale, laquelle reflétait les volontés divines. La modernité est au contraire axée sur l’individu, dont elle célèbre la liberté et les droits et promeut l’épanouissement. Selon « l’Archange de la Mort » Louis-Antoine-Léon de Saint-Just dans son Discours de 1794, « le bonheur est une idée neuve en Europe ». Avant la Révolution française, selon ces activistes mégalomanes et la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes et de leur action, tous les peuples ont vécu dans le malheur. Ouvrant la voie aux Lumières, l’Humanisme de la Renaissance avait opéré la rupture initiale, en attribuant à l’Homme la position centrale que la vision monothéiste chrétienne de Dieu occupait jusque-là.
– La société traditionnelle « organique» était par nature inégalitaire : chacun y tenait un rôle spécifique, conforme aux intérêts du groupe, les uns combattant pour le défendre, d’autres priant pour son salut, d’autres encore travaillant pour le nourrir (la fonction tripartite de la société remontant extrêmement loin chez nos ancêtres indo-européens, fonction décrite par Georges Dumézil puis évoquée par Jean Haudry), la domination de l’élite se justifiant par la charge acceptée de risquer sa vie au combat pour la défense de tous, et qui lui imposait des devoirs. La modernité, elle, rejette l’inscription des individus dans des catégories fermées et héréditaires : elle revendique un « objectif d’égalité ».
– La société traditionnelle se caractérisait par son ancrage territorial et charnel. L’individu était inscrit dans des communautés d’appartenance, constituées en cercles concentriques : famille, paroisse, province, patrie. Les hommes de la société traditionnelle avaient également conscience de ce que les différents États européens, malgré les guerres entre souverains, appartenaient au même ensemble de population, à la même sphère civilisationnelle, à la chrétienté. La modernité, elle, ne reconnaît pas d’appartenance de groupe : les groupements d’individus sont certes nécessaires mais ils restent fonctionnels et n’ont aucun caractère sacré. Par là, la modernité conduit au rejet des patries, qui dans sa conception enserrent illégitimement les individus : la modernité est nécessairement universaliste.
– La société traditionnelle était vouée à la transmission et à l’héritage. Les hommes qui vivaient le temps présent se percevaient comme les maillons d’une chaîne : ils s’inscrivaient dans un monde qui leur préexistait, qu’il ne pouvait s’agir d’ignorer, et moins encore de remettre en cause, mais au contraire de conserver et de transmettre. La modernité promeut à l’inverse un individu indépendant, autonome, libre de toute tradition et de toute morale préétablie, adepte du changement comme une valeur en soi positive.
– La société traditionnelle post-païenne était chrétienne. Cet élément reliait et impliquait tous les autres : l’héritage à transmettre était celui de la morale chrétienne (bénéfique ou nuisible, mais c’est un autre débat) ; groupe et individus se plaçaient au service du projet divin ; les cercles d’appartenances charnels préfiguraient le Royaume à venir. La modernité est athée : l’individu libre n’a pas à se soumettre à un Être transcendant.
Précisons que cette évocation synthétique des deux types de société ne rend pas nécessairement compte de leur fonctionnement concret et du comportement des individus, qui peuvent bien entendu fortement s’éloigner du modèle idéal ; ainsi de l’objectif d’égalité sus-mentionné entre guillemets car dans son application concrète l’égalité entre les individus demeure un leurre, une escroquerie intellectuelle, il suffit pour s’en convaincre de voir la nature et l’ampleur des privilèges que se sont auto-attribués les élus à tous les échelons de leur activité. Cette évocation vise à présenter la logique intrinsèque de chacun des deux systèmes et l’univers mental dans lequel les individus s’inscrivent peu ou prou. Retenons ce point central : les systèmes de pensée traditionnel et moderne sont l’un et l’autre cohérents… et profondément antagonistes.
La révolution française : un projet de destruction de la société traditionnelle
La Révolution, dès lors, sera une entreprise de démolition de la société traditionnelle. Elle est provoquée et conduite par la bourgeoisie, classe sociale gagnée aux Lumières (et constituée en « franc-maçonnerie », secte politique pétrie de références au judaïsme). Forte de sa richesse, de la culture qu’elle a acquise, des magistratures qui lui avaient été confiées, elle ne supporte plus sa position socialement subordonnée. Cependant la bourgeoisie « éclairée » n’ambitionne pas seulement le pouvoir : elle veut détruire une organisation sociale et un univers de représentations mentales qui la plaçaient dans une situation inférieure, le ressentiment, converti en haine, constituant un ressort majeur du phénomène. Il s’agit de détruire les ordres, les châteaux, l’organisation territoriale, les parlers locaux, mais surtout la religion, socle de la société traditionnelle. Rien ne doit être conservé de l’ancien système, dont chacun des éléments était articulé aux autres et les supposait.
La rupture des Lumières et de la révolution française constitue l’origine des mouvements philosophiques et des doctrines politiques qui prévaudront au cours des deux siècles suivants : nihilisme, libéralisme, conceptions libertaires, communisme. Plus précisément ces doctrines, quoique antagonistes, trouvent leur source dans les deux éléments centraux, liberté et égalité, qui constituent le message essentiel des Lumières. Les doctrines de la modernité les pousseront chacun à leur extrémité : le libéralisme (et les conceptions libertaires) exaltent la liberté individuelle, au mépris de l’intérêt général ; le communisme veut instaurer l’égalité, au prix de la liberté.
Deux autres aspects des conceptions modernes ont également leur source dans les Lumières. C’est le cas tout d’abord de l’esprit de ressentiment : c’est ainsi qu’aujourd’hui, au nom de l’égalité, une grande partie de l’élite française reprend à son compte le ressentiment anti-européen des populations du tiers-monde, perçu comme un nouveau Tiers-état. De même notre élite a souvent tendance à accuser les « systèmes » et à dédouaner les individus de leurs responsabilités (qu’il s’agisse des délinquants ou des assistés, considérés comme des victimes) : ces conceptions (répandues notamment par P. Bourdieu) sont directement inspirées des idées rousseauistes selon lesquelles les individus naturellement bons sont pervertis par une organisation sociale déficiente.
Pour notre part, nous regrettons la rupture provoquée par les Lumières et la Révolution : nous préférons les évolutions aux bouleversements autant que faire se peut. Pour autant, il ne s’agit pas de rejeter en bloc la modernité, pas plus que d’idéaliser le système traditionnel. Des éléments de permanence peuvent d’ailleurs être relevés : par exemple la notion d’État et d’intérêt général ne sont pas spécifiquement des notions modernes et existaient dans la société traditionnelle. Par exemple encore, l’existence individuelle avait une place véritable dans la société traditionnelle, contrairement à ce qu’affirme la propagande de la modernité. Relevons également que la prise de pouvoir par la bourgeoisie s’est accompagnée d’une grande hypocrisie, la société moderne, à de nombreux égards, n’étant pas plus libre et égale que ne l’était sa devancière.
La révolution française n’est pas achevée
C’est Vincent Peillon, socialiste, fils du banquier communiste Gilles Peillon (directeur général de la première banque soviétique hors d’URSS), chantre de la République, issu d’une famille juive alsacienne, ancien ministre de l’Éducation nationale sous François Hollande, qui le dit dans son livre La Révolution française n’est pas terminée, Le Seuil, Paris, 2008.
Insistons sur ce point : la modernité issue des Lumières et de la Révolution débouche finalement sur la haine de la société européenne. La civilisation européenne est en effet issue, pour l’essentiel, des cadres de la société traditionnelle. Détruire les appartenances charnelles, la famille, la patrie, éradiquer la spiritualité par la promotion de l’athéisme, promouvoir les droits de l’individu au point d’occulter ses devoirs, c’est en réalité faire disparaître la civilisation européenne elle-même.
Le mouvement et les bouleversements lancés par les Lumières et la Révolution ne sont pas achevés et les forces révolutionnaires sont toujours à l’œuvre. L’hostilité à la conception traditionnelle de la famille pousse les militants de la modernité à exiger par exemple l’homoparentalité. Le primat qu’ils accordent à la liberté les conduit également à revendiquer la possibilité de mener toutes recherches en matière de manipulations génétiques (avant de demander le moment venu la légalisation du clonage). L’esprit universaliste des Lumières et le ressentiment anti-occidental conjugués conduisent à favoriser l’immigration à outrance et sans cohérence civilisationnelle, à favoriser paradoxalement l’implantation de cultes totalement étrangers à l’âme européenne, ou encore la mise en place d’une société multiculturelle.
L’idéologie des Lumières et de la révolution française est bien la matrice des conceptions et de l’état d’esprit qui sont aujourd’hui ceux de l’élite bourgeoise française et européenne. Cette élite au pouvoir poursuit l’œuvre entreprise au XVIIIeme siècle : éradiquer ce qui subsiste de la société traditionnelle et poursuivre la construction d’un « Homme nouveau ». Lorsqu’elle sera parvenue à ses fins, notre civilisation aura disparu. Si tant est qu’on la laisse faire.
