C’est clairement établi désormais, même si nombre de Français font encore semblant de ne pas le voir, pour prolonger l’illusion, la Révolution de 1789 fut une escroquerie « durable » (pour faire usage ironiquement de ce mot chéri de l’écologie démago), réalisée par une poignée de manipulateurs qui se sont fait la vie belle, un simple « changement de propriétaire » comme le dit George Sand, la maison passant aux mains de la bourgeoisie. Tous les petits Français apprennent dans les écoles de la République que la nuit du 4 août 1789 fut un moment glorieux de justice et de générosité de la part de l’Assemblée nationale constituante décrétant « l’abolition des privilèges ». Le mot privilège, dont l’étymologie signifie droit privé, a pris depuis, le sens que l’on sait, un favoritisme particulier, injuste et choquant (ce qui est soit dit en passant exactement la politique de « discrimination positive » – l’affirmative action nord-américaine – appliquée en faveur de la « diversité » non-blanche, non-européenne, par nos autorités). Or, Quand on parle de « privilèges », sous l’Ancien Régime, on parle en réalité de toutes les libertés particulières, franchises, exemptions, autonomies, dont bénéficiaient à divers titres les corporations, les villes, les provinces, une multitude d’autres corps intermédiaires, et de nombreux individus (et pas seulement la noblesse ou l’Église). Ainsi parmi ces privilèges figuraient ce que l’on appelle aujourd’hui des « droits ». Et les diverses décentralisations de la Ve République sont bien loin de conférer aux « régions » les libertés qui étaient celles des provinces françaises sous la monarchie.
La nuit du 4 août fut en vérité une nuit de folie, où l’on vit les nobles de l’Assemblée, sous le regard médusé du tiers état, abolir tous leurs droits féodaux… et les droits des autres, dans une atmosphère de surenchère débouchant sur une véritable anarchie. Le laminoir « égalitaire » du communisme révolutionnaire français fonctionna à plein.
On sait par les archives que le vicomte de Noailles ouvrit les enchères en proposant l’égalité devant l’impôt* et la suppression des corvées et des servitudes. Chacun se met alors, à grands cris, à sacrifier les droits de son voisin. Un évêque propose la suppression du droit exclusif de chasse. Le duc du Châtelet, grand chasseur, dit alors : « L’évêque nous ôte la chasse, je vais lui ôter ses dîmes ». Et la dîme est abolie. On abolit de même les colombiers, les garennes, les banalités, les juridictions seigneuriales… Le duc d’Orléans est le plus frénétique abolitionniste. Toutes les motions sont reçues par des acclamations bruyantes et immédiatement décrétées. Inutile de les rédiger. Ceux qui tentent de protester contre cette précipitation et cette improvisation sont aussitôt interrompus par les clameurs. On entendit même des députés dénoncer des « privilèges » qui n’existaient pas. Ainsi le sieur Le Guen de Kerangal dénonça-t-il « ces titres qui humilient l’espèce humaine, en exigeant que des hommes soient attelés à des charrettes comme les animaux du labourage », et ces autres titres qui « obligent les hommes à passer la nuit à battre les étangs, pour empêcher les grenouilles de troubler le repos de leurs seigneurs voluptueux ». Un député de Franche-Comté dénonça bien pire encore : le droit, dans certains cantons, « autorisant le seigneur à éventrer deux de ses vassaux au retour de la chasse, pour se délasser en mettant ses pieds dans leurs ventres sanglants ». Certains députés mirent alors au défi ces deux énergumènes de prouver leurs dires. Mais, comme le reste, tout cela finit dans le brouhaha. On verra reparaître ensuite la fable des grenouilles comme l’exemple même, enseigné dans les écoles, de la tyrannie de la noblesse sous l’Ancien Régime.
Le désordre est tel dans l’Assemblée que celle-ci, raconte le marquis de Ferrières dans ses Mémoires, « offre l’aspect d’une troupe de gens ivres, placés dans un magasin de meubles précieux, qui cassent et brisent à l’envi, tout ce qui se trouve sous leurs mains ». Alors, ajoute-t-il, « Lally-Tollendal, témoin passif de ces extravagances, fait passer un billet à Chapelier, sur lequel il écrit : Personne n’est plus maître de soi, levez la séance ». Mais l’agitation ne fait que reprendre, car alors des voix s’élèvent pour faire remarquer que si des particuliers ont abandonné leurs privilèges, il est juste que les villes et les provinces abandonnent les leurs. Tour à tour, les représentants des provinces s’exécutent. Puis ceux des villes. « Un sentiment de haine, un désir aveugle de vengeance, et non l’amour du bien, semblent animer les esprits ; chaque parti veut atteindre son adversaire, lui porter des coups, sans s’embarrasser de ceux qu’il reçoit lui-même en se mettant trop à découvert ; tous les intérêts, toutes les passions se heurtent, se combattent. Bientôt, l’antique constitution française, s’écroulant avec fracas sous les coups redoublés que lui portent une troupe de furieux, n’offre plus, aux regards étonnés, qu’un amas informe de ruines et de débris ».
Peu après, ce jeu de massacre sera achevé avec les lois Le Chapelier et les décrets d’Allarde interdisant les corporations et toutes organisations de travailleurs. La France des libertés, des us et coutumes, de la diversité des droits fondés sur l’histoire et la géographie, était détruite par la France de « l’égalité ». Il n’y a plus dès lors d’autre légitimité que celle du pouvoir central jacobin, totalitaire. Celle de l’État régnant sur des individus nus et interchangeables comme autant de grains de sable.
Depuis, l’actualité et les « affaires » ont donné amplement l’occasion aux Français de constater comment la caste politique républicaine héritière de ces « vertueux justiciers » du 4 août, a rétabli à son profit nombre d’incroyables privilèges (au rang desquels la retraite à vie pour six mois de mandat de député…).
*Pour rappel, l’exemption d’impôt de la noblesse n’était pas quelque chose ayant été acquis de façon indue et injuste, elle répondait au fait que depuis la division tripartite des fonctions dans la société indo-européenne – entre les prêtres, les guerriers, et les travailleurs – la noblesse était la fraction du corps social qui acceptait d’aller risquer ou perdre sa vie au combat pour défendre le reste de la communauté, une contribution qui n’était pas négligeable c’est le moins que l’on puisse dire, et qui de ce fait justifiait l’exemption d’impôt en compensation.
