La mise en garde de Dostoïevski

Dostoïevski a mis en garde la Russie contre les mauvaises sirènes venant de l’Occident, à savoir les sirènes socialistes. Est-il besoin de rappeler que l’idée communiste n’est pas née en Russie, elle y fut importée. L’idée communiste eut de nombreux précédents ailleurs, mais c’est en France, pays inventeur de la « Grande Révolution », qu’elle connut sa théorisation matricielle, fondatrice, moderne. Les plus durs des communistes soviétiques se sont toujours considérés comme de pâles disciples de Robespierre, de Gracchus Babeuf et des grands révolutionnaires français pour lesquels ils ont toujours eu une reconnaissance idéologique infinie. Ils se qualifiaient eux-mêmes de « jacobins prolétariens ». 

Les Russes savent que le marxisme qui leur a fait (à eux et à d’autres) tant de mal est venu d’Occident. On sait désormais que Lénine a été en partie financé et aidé par l’Allemagne pour être expédié en Russie, comme on inocule le bacille de la peste, afin de saper ce concurrent à l’Est. Lénine disait que l’on n’avait rien fait de plus génial que le marxisme puisqu’il est la combinaison des trois plus grandes conquêtes intellectuelles de l’humanité, le socialisme français, l’économie politique anglaise, et la philosophie allemande. Rien de russe en effet dans tout cela.

Cette mise en garde, Dostoïevski l’a faite à travers Les Frères Karamazov, une fresque familiale qui présente tout le drame de la pensée européenne. Il y a trois frères légitimes dans cette famille, Dimitri, Ivan, Aliocha (Alexeï). Le premier est un homme pas foncièrement mauvais, dominé par ses instincts. Le deuxième un russe occidentalisé, athée, ne jurant que par les « Lumières », la pensée occidentale, la « Raison », l’intellect matérialiste, il est clairement désigné par l’auteur comme un franc-maçon. Le troisième est un homme tourné vers la foi. Trois types humains : celui qui se laisse dominer par ses instincts, l’intellectuel gauchisant, et le « saint homme ». Des personnages tels que l’on peut en connaître dans notre vie de tous les jours. Ceux pouvant avoir bon cœur ou mauvais cœur, mais dominés par leurs instincts (Dimitri). Et tous nos intellectuels de gauche évidemment, qui pensent qu’avec la raison tout ira bien (Ivan). Mais la raison ne fait pas la bonté, ce n’est pas la raison qui sauvera le monde, même si elle est très importante. La raison doit s’associer à la bonté, car la raison seule n’est jamais qu’une froide machine à calculer, elle peut être au service du crime. Prophétique, Nietzsche a dit, parlant du XXe siècle qu’il n’a pas connu, « Le siècle qui vient sera un siècle de barbarie, et la science se mettra à son service ». La Liberté ne doit pas se dissocier de la moralité. Une Liberté sans moralité peut amener l’Homme à l’autodestruction, processus dramatique dans lequel pourtant se trouve l’Occident aujourd’hui. 

La critique que Dostoïevski fait à l’Occident nous parle, et parle particulièrement aux Français. En atteste ces passages étonnant sur la liberté, l’égalité et la fraternité au travers de la voix d’un des personnages du roman :

Sur la liberté, « Le monde a proclamé la liberté, ces derniers temps surtout. Et nous, que voyons-nous dans ce qu’ils appellent la liberté ? Rien que de l’esclavage et du suicide ! Car le monde dit : tu as des besoins et donc satisfais-les car tu as les mêmes droits que les hommes les plus riches et les plus notables. N’aie pas peur de les satisfaire, et même fais les croître. Voici la doctrine actuelle du monde. C’est en cela qu’ils voient la liberté. Et quel est le résultat de ce droit à multiplier les besoins ? Chez les plus riches, l’isolement et le suicide spirituel, et chez les pauvres, la jalousie et le meurtre, car les droits sont certes donnés, mais pas les moyens de satisfaire ces besoins. (..) En comprenant la liberté comme une multiplication et une satisfaction rapide de leurs besoins, ils déforment leur nature, car ils font naître en eux une multitude de désirs absurdes et stupides, d’habitudes et de lubies des plus ineptes. Ils ne vivent que pour s’envier les uns les autres, pour satisfaire leur chair et leur vanité. » Voilà un portrait, il faut bien le dire, de l’Occident décadent, de la société de consommation, de l’esclavage matérialiste où l’on va trouver le bonheur dans une consommation toujours plus effrénée et indisciplinée indissociable de la société de marché parente de la pensée protestante anglo-américaine. Non pas que Dostoïevski demande que tout le monde mène une vie ascétique évidemment, mais il dit simplement que même ceux qui n’ont pas vocation à devenir des ascètes doivent savoir bien sûr dominer leurs besoins, acquérir la maîtrise de soi-même, la liberté et le bonheur sont dans la maîtrise de soi.

Sur l’égalité, si elle est fondée sur la jalousie, la haine de l’autre, cela ne peut déboucher que sur le meurtre, ce qui a été emblématiquement illustré par l’entreprise révolutionnaire d’une bourgeoisie maçonnisée instrumentalisant le peuple pour parvenir à son coup d’état en 1789. Plus tard, Dostoïevski prophétise la destinée de la Russie en disant que l’on donne à boire le vin de l’égalité aux pauvres, on les excite avec ce vin, on leur parle sans arrêt de l’égalité, mais bientôt c’est du sang qu’ils boiront, parce que ce prêche de l’égalité pousse au meurtre, par haine et jalousie, et c’est le cœur même de cette révolution. Il faut donc se méfier des égalitaristes et de l’obsession égalitaire, qui confondent Egalité et Justice, qui veulent absolument que tout soit égal à tout le monde, le nivellement systématique. Aristote nous dit que traiter également des choses inégales est aussi injuste que de traiter inégalement des choses égales. L’égalitarisme est la pire des injustices. Et s’il est vrai que pour l’instant cet égalitarisme ne mène pas au meurtre politique, en revanche cette combinaison d’une mauvaise liberté et d’une mauvaise égalité mène indiscutablement à la hausse de la criminalité et de la délinquance. Cette combinaison de l’égalitarisme meurtrier et de la liberté conçue comme le caprice des besoins, mène au crime.

Sur à la fraternité, évidemment ce n’est même plus la peine d’en parler puisque dans le contexte présent, il ne peut pas y avoir de fraternité entre des gens qui se jalousent et qui ne pensent qu’à leurs besoins individuels. La fraternité suppose qu’il y ait des frères, or ce n’est pas le cas dans une société où tout le monde est prisonnier de son ego. Le refus de servir devient la norme.

Cette liberté, cette égalité, cette fraternité ne sont pas mauvaises en tant que telles. Mais la liberté ne donne ses fruits que si elle est liée à des traditions morales, et si l’on détruit ces traditions la liberté devient folle. 

La véritable égalité, c’est la dignité de chacun, c’est de respecter la dignité de chacun ; ce n’est évidemment pas le message que le monde moderne véhicule sur l’égalité. 

Quant à la fraternité, elle se développe en fait dans le monde occidental sous la forme de la mafia. Effectivement, au sein d’un certain nombre de groupes, les membres se nomment « frère » entre eux, il y a par exemple des filières maçonniques carrément mafieuses, dont s’attristent d’ailleurs les personnes honnêtes égarées par utopie dans ce panier. Dans les mafias plus classiques, comme celles existant en Italie ou ailleurs, on se considère comme une seule famille, une grande famille, on y est « tous frères », donc la fraternité sans la morale, c’est la mafia.

En résumé descriptif du monde occidental, la liberté devient l’égoïsme monstrueux, l’égalité devient la jalousie meurtrière, et la fraternité devient la mafia. Un suicide progressif. 

Maîtrise de soi qui apporte la véritable liberté… Dignité spirituelle pour chacun… Humilité qui conduit à l’amour héroïque… telles sont les valeurs qui, selon Dostoïevski, sauveront l’humanité.