Pélage, un chrétien moins cinglé que les autres

Moine breton insulaire (ce que l’on nomme la Grande-Bretagne aujourd’hui) né au milieu du IVe siècle, il est à l’origine de la doctrine qui portera son nom, le pélagianisme. Son enseignement sera déclaré hérétique par l’Église. On comprend pourquoi.

La doctrine de Pélage menaça particulièrement la présence de l’Église en Gaule. Les Grecs avaient fondé les Églises de Lyon et d’Irlande et avaient légué à celles-ci leur langue. Leur goût de l’individualité y était venu rencontrer celui cultivé par les Celtes. C’est ce goût pour la liberté individuelle qui fut à l’origine de sa doctrine. Entre Pélage d’un côté, Saint-Augustin de l’autre, deux conceptions du péché, et ce faisant du christianisme s’opposent radicalement. 

Pour l’Africain Saint-Augustin, le péché est héréditaire et se transmet de génération en génération par le désir sexuel. Il existe un gouffre à franchir entre le Créateur et sa création, qui sépare le Bien du Mal, la grâce du péché, l’empire des cieux des puissances du bas-monde, l’amour du désir, la prédestination de la liberté. Suivant cette optique, la liberté apparaît comme une offense à Dieu. Le monothéisme, tout au contraire du paganisme, ne veut pas d’hommes libres, il les veut captifs et soumis (ce qui est d’ailleurs le sens du mot islam). Le salut et la Rédemption des hommes perdus depuis la chute d’Adam viennent de l’élection divine et du rachat. Ces délires pervers et culpabilisateurs sont connus.

Pour Pélage au contraire, la dépravation et le déclin de la foi ont pour origine la doctrine de la nature pécheresse de l’humanité, laquelle retire à l’homme la responsabilité de ses actes peccamineux si l’homme est pécheur par nature. Pélage refuse le péché, soutient que l’homme est libre de ses choix ; qu’il est dès lors responsable de ses actes. 

La doctrine pélagienne exprime une mentalité européenne face à la pensée masochiste orientale et africaine plutôt fataliste et manichéenne, de Saint-Paul et de Saint-Augustin. Mais ce faisant elle constitue pour l’Église une hérésie nécessairement mortelle au christianisme : en effet, si l’homme n’est pas coupable, que devient le mystère de la Croix ? Jésus n’a-t-il pas racheté l’homme sur la Croix ? Sans le péché, le christianisme est privé de son argument fondamental pour tenir l’homme sous sa coupe. En niant le péché originel, c’est-à-dire l’essentiel, Pélage bien que se plaçant en son sein, nie le christianisme. Il développe donc une hérésie que l’Église doit détruire faute de disparaître à terme. 

Paradoxalement, au départ Rome n’a pas vu le danger et soutient Pélage. Après tout, l’opposition Pélage/Augustin ne s’inscrit-elle pas dans la continuité de l’affrontement Carthage-Rome ; contre Augustin le Carthaginois, n’est-il pas logique que Rome soutienne Pélage le Breton ?

A la fin du IVe siècle et au début du Ve, le pélagianisme a fait des progrès notables : on le voit solidement implanté dans le nord de l’Italie, la Vénétie, la Dalmatie dans le Picénum, à Rome, la Campanie, l’Apulie, la Sicile, l’ancienne Grande Grèce, la Gaule wisigothique (plus particulièrement l’Aquitaine et la région d’Arles), la ville de Massilia, régions si marquées par le pélagianisme que celui-ci semble parfois sur le point de triompher. A partir de 418, l’Eglise redouble de vigueur dans son combat contre les idées de Pélage. Les conciles se succèdent d’Ephèse jusqu’au pays de Galles. Vers 450, le danger semble étouffé. D’autant plus qu’il vaut mieux prêcher aux conquérants germains de l’Empire la dépendance plutôt qu’une liberté arrogante et turbulente.

L’Allemagne restera fortement marquée par l’esprit de la prédestination de Saint-Augustin (on retrouvera la prédestination dans le protestantisme). Un moine saxon, Gotteschalk y prêcha sa doctrine qui annonçait celle du Saxon Luther. Un Celte, un Irlandais pour être plus précis, dit Jean le Scot combattit Gotteschalk en reprenant l’inspiration de Pélage : pour lui, religion et philosophie se rejoignent ; il éleva le génie celtique de la liberté individuelle contre le mysticisme de Saint-Augustin défendu par le futur protestantisme allemand.