Crise institutionnelle, crise de régime, crise démocratique, crise de représentativité, les termes équivalents ne manquent pas pour nommer le fait dont nous sommes contemporains et dont un Français sur deux nous dit-on aurait ENFIN fini par prendre conscience. Les niais la découvrent aujourd’hui mais nous disons « enfin » car cette crise de régime, profonde, est en place depuis longtemps. D’aucuns identifient en tant que fondement de cette crise le délitement du rapport de confiance entre les « élites » et la population, et la dilution de la responsabilité des gouvernants. Il est vrai qu’ils ne sont plus que des pantins gestionnaires qui ont abdiqué leur pouvoir et la souveraineté du pays au profit de structures supérieures, du côté des marchés financiers et de l’Union européenne qui dicte la quasi-totalité du droit actuel simplement transposé dans nos textes par des parlementaires qui ne sont plus que des chambres d’enregistrement. L’histoire du XXe siècle, c’est celle à la fois de la construction de l’État administratif qui se substitue quelquefois à la responsabilité politique, et du développement du gouvernement des juges (voir notre article Comment en est-on venus au gouvernement des juges ? répertorié dans la thématique République, Démocratie, Vie politique française). La dilution du pouvoir politique est captée par d’autres autorités qui n’ont pas la « légitimité » de l’élection.
Peut-être le cœur de cette crise est-il dans tout cela, certes. Mais aussi et surtout parce que le peuple a pris conscience que le régime sous lequel il vit est une escroquerie. Sa souveraineté est une fiction. Ses « représentants » agissent contre ses intérêts. Le peuple n’a pas le droit à la parole on vient de revoir avec les deux rejets de referendum sur la réforme des retraites. Une escroquerie qui a été voulue comme telle dès sa conception en 1789. Nous l’avons mentionné à maintes reprises, il suffit de relire les propos de Condorcet à la tribune en 1793 (dans les archives de l’Assemblée nationale) pour y voir clair sur le cynisme et la tromperie de ce régime : « Le peuple m’a élu pour exprimer mes idées, non les siennes. L’indépendance absolue de mes opinions est le premier de mes devoirs envers lui ». Il suffit de connaître le premier alinéa de l’article 27 de la constitution en cours, interdisant à l’élu de faire ce que son électeur lui demande : « Tout mandat impératif est nul ».
Aujourd’hui, tout le monde ne s’entend pas sur le contenu du mot démocratie. D’aucuns affirment que nous ne sommes plus vraiment en démocratie tandis que d’autres affichent stupéfaction et doute en entendant cette affirmation. Si la démocratie se résume à une espèce de progressisme sociétal de libéralisme nébuleux, effectivement la France est une démocratie. Mais si l’on s’en tient au sens des mots (démocratie, pouvoir du peuple, le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple dit la constitution), il y a de quoi sérieusement en douter.
Le refus de pouvoir s’exprimer et d’avoir les représentants qu’il souhaite fait au peuple par l’oligarchie régnante, est aussi éminemment illustré par les dispositions en place s’agissant des parrainages nécessaires pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle. Dans les quelques semaines qui ont précédé sa dernière édition, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Éric Zemmour qui rassemblaient pourtant 45 à 48 % environ des voix, ont risqué de ne pas pouvoir être présents au premier tour. Le parrainage n’est plus le filtre initialement prévu par de Gaulle pour éviter de voir surgir des candidatures farfelues. En ayant fait passer de 100 à 500 le nombre de signatures de parrains par candidat (encore une décision du funeste Giscard en 1976), et en rendant publics les noms des signataires (une mesure particulièrement perfide signée François Hollande, certains élus peu courageux craignant dès lors d’être diabolisés), il sert désormais à filtrer des candidats qui s’éloignent trop du consensus idéologique de la camarilla qui tient la place. Et pour tout dire, le funeste Giscard qui transige à 500 parlait initialement lorsqu’il était jeune, sous de Gaulle, de 9 000 signatures, afin de verrouiller totalement la machine, éviter que le peuple ne puisse faire valoir des candidats ayant le tort de déplaire à l’oligarchie. 9 000 parrains, c’était permettre à l’oligarchie de sélectionner parmi les siens ceux qui seront conformes à ses désirs et à ses intérêts.
Quand on fait l’histoire de la crise démocratique française actuelle, un autre de ses éléments réside dans l’extension progressive des catégories politiques sous le signe de « l’infréquentabilité ». Autour de l’étiquette « extrême-droite », une part croissante du corps électoral a été chassée du périmètre « démocratique légitime ». On parlait de cordon sanitaire, de barrage républicain, d’arc républicain aujourd’hui. Or, ce sont désormais plus de 40 % des électeurs qui se manifestent hors de ce « périmètre républicain », des gens vus comme des factieux par une partie des élites. Les gens ne se sentent plus écoutés, entendus, ils n’ont plus la parole, le « gouvernement par le peuple » est devenu quelque chose d’absurde. Cette espèce de « cordon sanitaire » avait été établi à une époque où le Front national ne représentait que des pourcentages infinitésimaux. Au grand dam de la gouvernance de centre-droit-centre-gauche, la situation a changé. Ce cordon qui ostracisait une minuscule fraction de l’électorat est devenu quelque chose d’aberrant et d’intenable, renforçant le décalage entre peuple et gouvernants. Ce que l’on nous vend comme étant la réalité politique ne correspond absolument pas au réel.
Quant au referendum, il est au cœur de l’histoire de la Ve République, mais il a été considéré par l’oligarchie comme un risque d’entrave à ce qu’elle veut imposer, position non avouée et maquillée derrière le prétexte que consulter le peuple était une forme d’expression de démagogie ou de populisme. Le beau prétexte ! Par la prétendue représentativité de la démocratie et par le refus du pouvoir de recourir au referendum (échaudé par l’épisode sur la constitution européenne), le peuple en France est donc un « souverain captif », souverain sur le papier, mais il ne peut rien dire dans les faits.
La farce a assez duré. On aimerait voir la France devenir un pays adulte, doté d’institutions saines et honnêtes, un pays respectueux de sa population.
