Revenons sur ce titre. Transformée ? Non. Accentuée, aggravée, seraient des termes plus appropriés. Car contrairement à l’affirmation trompeuse figurant sur les frontons de tous les bâtiments publics (qui est la devise du Grand Orient de France), la République a toujours pratiqué la « liberté » sous un contrôle appliqué. On ne peut pas dire qu’un pays qui parmi ses millions de pages de textes de loi a pensé à prévoir qu’un club de motards qui veut faire une sortie de groupe doit le signaler à la Préfecture deux mois avant la date choisie, soit un pays particulièrement soucieux de l’esprit de liberté, c’est plutôt du « marquage à la culotte ». On attend de voir si les bikers américains qui se rendent à Sturgis le signalent en mairie ou au Gouverneur de leur État. La France n’est pas devenue une dictature au sens classique du terme. Mais ce constat ne suffit plus à rassurer. Car depuis plusieurs années, le macronisme installe méthodiquement une autre forme de domination : moins spectaculaire, plus administrative, plus numérique, plus technocratique. Une oppression froide, procédurale, presque invisible, qui ne vous jette pas nécessairement en prison mais qui vous classe, vous filtre, vous note, vous interdit, vous taxe, vous surveille et vous somme de prouver en permanence que vous êtes conforme. Pour Pavel Durov, fondateur du réseau Telegram, « La France est le seul pays au monde qui poursuit pénalement tous les réseaux sociaux qui offrent aux gens un certain degré de liberté. Ne vous y trompez pas : ce n’est pas un pays libre. »
Le citoyen macronien n’est plus présumé libre. Il est présumé potentiellement dangereux, polluant, fraudeur, irresponsable ou insuffisamment vertueux. Pour circuler, louer, travailler, manifester, entrer dans un périmètre, accéder à un service ou simplement conserver l’usage de son propre bien, il doit de plus en plus montrer patte blanche. C’est cela, la vraie nature du macronisme : une politique de défiance organisée envers la population.
Le QR code devient le symbole parfait de cette République nouvelle. À l’origine, il devait être un outil pratique. Il est devenu un laissez-passer. On ne se contente plus d’assurer la sécurité d’un événement public ; on conditionne l’accès à un enregistrement préalable, à une validation numérique, à une identité vérifiée. La liberté de circuler ou d’assister à une cérémonie nationale ne va plus de soi. Elle est accordée après contrôle.
La logique est toujours la même : le dispositif est présenté comme exceptionnel, technique, temporaire et rationnel. Puis il entre dans les habitudes. Ce qui aurait provoqué un scandale il y a dix ans devient une formalité aujourd’hui.
Le numérique sert ici de camouflage politique. Il donne une apparence moderne, neutre et efficace à des mécanismes qui, au fond, déplacent le rapport de force entre le citoyen et l’État. L’identité numérique, le portefeuille européen, les démarches dématérialisées, les contrôles automatisés et les bases interconnectées sont toujours justifiés par la simplification ou la lutte contre la fraude. Pourtant, chaque nouvelle brique rend techniquement possible un suivi plus fin, une exclusion plus rapide et une conditionnalité plus large.
France Identité est officiellement facultative. Mais l’histoire administrative française montre comment fonctionne cette prétendue liberté : facultatif aujourd’hui, recommandé demain, indispensable après-demain. Un outil peut rester volontaire dans les textes tout en devenant obligatoire dans les faits, simplement parce que les alternatives sont supprimées, ralenties ou rendues impraticables. La montée en puissance du portefeuille européen d’identité numérique, que les États membres doivent proposer, renforce encore cette infrastructure de contrôle potentiel.
Le macronisme applique la même méthode à l’écologie. Il ne cherche pas prioritairement à convaincre, à accompagner ou à laisser le choix des moyens. Il classe, interdit et sanctionne. Votre voiture reçoit une vignette. Votre logement reçoit une lettre. Votre chaudière, votre consommation, votre mode de déplacement et demain peut-être votre usage de l’eau ou de l’électricité deviennent des objets de conformité administrative.
Les ZFE sont emblématiques de cette écologie de caste. Les ménages aisés achètent un véhicule récent et continuent à circuler. Les autres sont invités à disparaître des centres-villes ou à s’endetter. Le droit de se déplacer dépend alors moins du niveau réel d’émissions du conducteur que de sa capacité financière à renouveler son véhicule selon le calendrier politique du moment.
Le Parlement a pu voter contre ces zones. Pourtant, leur suppression a été écartée pour des motifs de procédure, laissant intact un dispositif massivement contesté. Ce n’est pas juridiquement un coup de force : c’est politiquement le symbole d’un système dans lequel le vote populaire et parlementaire paraît de plus en plus impuissant face à l’empilement normatif et juridictionnel.
Le DPE relève de la même absurdité technocratique. Une lettre calculée par une méthode administrative décide désormais de la possibilité de louer un logement, de sa valeur et de la nécessité d’engager parfois des dizaines de milliers d’euros de travaux. Mais lorsque le coefficient de calcul change, des centaines de milliers de logements peuvent sortir du statut de passoire thermique sans qu’une seule fenêtre ait été remplacée. Le bâtiment n’a pas changé. L’algorithme, lui, a changé. Voilà la preuve que l’on ne gouverne plus seulement la réalité : on gouverne par le modèle. Et lorsque le modèle se trompe, c’est toujours le propriétaire, l’automobiliste ou le contribuable qui paie.
Le macronisme est ainsi devenu l’art de transformer des choix politiques en contraintes techniques. On ne dit plus : « nous avons décidé de limiter votre liberté ». On dit : « le dispositif l’exige », « l’algorithme le calcule », « l’Europe l’impose », « la sécurité le nécessite », « la trajectoire carbone le commande ». La responsabilité politique disparaît derrière la norme.
Cette méthode est particulièrement efficace parce qu’elle fragmente l’oppression. Chaque citoyen ne subit qu’une partie du système. L’automobiliste voit la ZFE. Le propriétaire voit le DPE. Le manifestant voit les interdictions et les contrôles. L’usager voit la disparition du guichet. Le spectateur voit le QR code. L’entrepreneur voit les normes. Le retraité voit les démarches numériques. Chacun croit vivre un problème particulier. Mais l’ensemble forme un projet cohérent : remplacer progressivement la liberté par la conformité.
La société macronienne est une société de permissions : Permission de circuler, de louer, d’entrer, de manifester, de construire, de consommer, d’exprimer certaines idées sans risquer d’être catalogué, démonétisé ou exclu d’un espace numérique. Le tout est enveloppé dans le vocabulaire de la modernité, de la transition, de la sécurité et de la responsabilité.
Le plus dangereux n’est pas seulement ce que le pouvoir actuel fait de ces outils. C’est ce qu’il rend possible pour les suivants. Une identité numérique généralisée, des données administratives interconnectées, une surveillance algorithmique, des restrictions de circulation automatisées et une société habituée à présenter un code pour exercer un droit constituent une infrastructure redoutable. Tant qu’elle est utilisée par un pouvoir modéré, ses défenseurs parlent de confort et d’efficacité. Mais aucune démocratie sérieuse ne devrait juger une technologie uniquement selon les intentions du gouvernement qui l’installe. Elle doit aussi s’interroger sur ce qu’en ferait un gouvernement plus malveillant.
C’est le principe même des libertés publiques : limiter le pouvoir avant qu’il ne devienne dangereux. Or le macronisme fait exactement l’inverse. Il étend les capacités de contrôle, puis promet qu’elles seront utilisées raisonnablement. Cette promesse ne vaut rien. Un régime libre ne repose pas sur la bienveillance supposée du dirigeant. Il repose sur l’impossibilité juridique, technique et politique d’abuser du pouvoir.
La France de Macron reste une « démocratie électorale », mais elle devient une démocratie de plus en plus verticale, réglementaire et punitive. Elle ne supprime pas les libertés d’un seul coup. Elle les encadre, les numérise, les conditionne et les rend coûteuses. Elle ne vous dit pas que vous êtes interdit. Elle vous explique que vous n’êtes pas éligible. Elle ne vous dit pas que vous êtes surveillé. Elle vous assure que les données servent à améliorer le service. Elle ne vous dit pas que votre véhicule est confisqué. Elle vous interdit simplement d’aller là où vous devez aller. Elle ne vous dit pas que votre logement ne vous appartient plus vraiment. Elle vous impose les conditions sous lesquelles vous pouvez encore l’utiliser.
C’est une oppression élégante, diplômée, numérisée, validée par des cabinets de conseil et décorée de slogans européens. Elle ne porte pas de bottes. Elle porte un badge, un tableur et un QR code.
Le macronisme restera peut-être dans l’histoire moins comme une dictature que comme le régime qui aura fourni à l’État tous les outils nécessaires pour en construire une un jour. Et c’est déjà suffisamment grave pour refuser de se taire.
