La morale hypocritement brandie pour justifier l’action

Les guerres que se livraient les monarchies européennes, ce qui s’est appelé « la guerre en dentelles », étaient des guerres sans idéologie, elles ne concernaient que des visées d’expansion territoriale, il n’y avait pas de référence morale à propos de l’ennemi, lequel était respecté et combattu dans la courtoisie et la politesse, avec l’honneur du soldat. On ne combat pas un chien, on combat un autre homme. Le « Messieurs les Anglais, tirez les premiers », dans des batailles où les lignes se font face et avances stoïques est une formule restée dans les mémoires. Les choses allaient prendre une toute autre nature avec la fin du XVIIIe siècle.

Français et Anglais face à face dans les guerres d’Amérique du Nord (image tirée de l’excellent film Le dernier des Mohicans d’après le roman de James Fenimore Cooper)

Ce sont les hommes de la Révolution française de 1789 qui inaugurent un jugement moral sur l’ennemi. Jean-Baptiste Carrier, resté célèbre pour les massacres et les noyades conduits sous sa direction dans la Loire écrit à propos des Français hostiles à la Révolution : « c’est par principe d’humanité que je purge la terre de ces monstres ». Dans les prisons de Nantes au terrible taux de mortalité des Vendéens fidèles au roi qui y sont incarcérés, les commissaires Allard, Louis, Chapetel et Robin intitulent leur rapport : « travaux pour les inhumations et enfouissements des animaux crevés ». L’ennemi n’est plus un homme, il est diabolisé par « bestialisation ».

D’autres exemples suivront. À propos des bolcheviques, qui étaient des admirateurs ivres de la Révolution française, Stéphane Courtois, historien co-auteur du Livre noir du communisme (Éditions Robert Laffont) écrit « Une vision abstraite de la société, où les hommes ont perdu toute épaisseur et ne sont plus que des pièces d’une sorte de Meccano. Cette abstraction est une donnée fondatrice de la terreur : on n’extermine pas des hommes, mais des suceurs de sang, des parasites, des poux». Les hommes n’étant considérés que comme des pions sans importance et sans consistance individuelles (puisque dans la société socialiste, seule compte la collectivité), leur extermination s’en trouve facilitée, et leurs meurtriers endoctrinés se voient affranchis des hésitations ou du sentiment de culpabilité qui naitraient de la conscience de tuer des êtres humains ; meurtriers et bourreaux n’ont alors pas plus d’états d’âme que vis-à-vis d’insectes nuisibles que l’on écrase du pied.

Durant la Première Guerre mondiale, la propagande de l’État-major français dans les tranchées moque les « mangeurs de choucroute » allemands et invente de les extraire du genre humain tel qu’il est connu parce qu’ils ont « un mètre de plus d’intestin ».

On peut lire dans La guerre d’extermination de Staline par Joachim Hoffmann, p. 231-233, que la propagande de guerre soviétique d’Ilya Ehrenburg transformait les Allemands en monstres sous-humains à éradiquer. Les soldats allemands étaient qualifiés d’« animaux sauvages », de « bêtes à lunettes », de « bêtes dressées », de « porcs de Schweinfurt et de Swinemünde », de « loups enragés », de « porteurs de maladies vénériennes », de « scorpions mourants », de « monstres allemands », de « rats affamés » et de « serpents venimeux ». Ces termes étaient dans la veine du célèbre « vipères lubriques » utilisé dans les années 1930 par la rhétorique stalinienne contre ses opposants politiques. Ehrenburg disait aux troupes de l’Armée rouge : « Ces créatures ne sont pas des êtres humains… Ce sont d’horribles parasites. Ce sont des vermines dangereuses… elles doivent être exterminées. » Les soldats allemands étaient des « rats porteurs de la peste » qui « se comportaient partout comme des bêtes ». « On ne doit pas plaindre une bête sauvage, on doit l’exterminer. » Cela ne visait pas seulement les « fascistes ». Cela concernait tous les Allemands. La même propagande qui décrivait la torture d’enfants, le viol de jeunes filles, la pendaison de personnes et l’enterrement vivant d’enfants incitait aussi les soldats à « les rayer de la surface de la terre ». Le résultat de ce bourrage de crâne intensif était prévisible : viols de masse, tortures, meurtres et destruction de civils allemands en 1944-1945.

Extrait de : La guerre d’extermination de Staline par Joachim Hoffmann, p. 231-233

Depuis l’époque George W. Bush, les guerres américaines sont menées contre « l’Axe du Mal » (Axis of Evil), formule qu’il utilise lors de son discours sur l’état de l’Union le 29 janvier 2002. Elle désignait l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord. Là encore, l’ennemi est diabolisé afin de légitimer son anéantissement. La morale est hypocritement brandie pour justifier l’action.