Cette passivité grosse d’un futur sinistre

À quel moment avons-nous accepté qu’un ministre puisse nous expliquer comment nous devons vivre, nous déplacer, nous chauffer, nous nourrir, éduquer nos enfants ou aménager notre propre logement ? À quel moment nos maisons sont-elles devenues des annexes de l’administration ? Nous ne parlons plus simplement de lois destinées à protéger les citoyens contre la violence, la fraude ou les abus. Nous parlons d’un État qui prétend progressivement définir les comportements acceptables jusque dans notre vie quotidienne, et désormais dans l’intimité de nos foyers. La différence est fondamentale.

Protéger la liberté ne signifie pas organiser chaque détail de l’existence. Gouverner un pays ne signifie pas administrer chaque famille. Pourtant, année après année, la frontière entre l’espace public et la sphère privée recule. Une nouvelle norme apparaît. Puis une nouvelle interdiction. Ensuite vient une taxe destinée à corriger notre comportement devenu « répréhensible ». Enfin, un dispositif de contrôle est mis en place pour vérifier que nous avons bien obéi.

Le mécanisme est presque toujours le même, avec la stratégie progressive du « dégradé ». On commence par désigner une urgence : la santé, la sécurité, le climat, la consommation énergétique, la lutte contre les discriminations ou la protection des enfants. La cause peut être parfaitement légitime. C’est même ce qui rend le processus si difficile à contester. Puis on nous explique qu’une mesure « exceptionnelle » est indispensable. Ensuite, cette exception devient permanente. Enfin, toute opposition est présentée comme irresponsable, égoïste ou dangereuse.

La question n’est donc pas de nier les problèmes auxquels notre société doit faire face. La question est de savoir si chaque problème justifie une extension supplémentaire du pouvoir administratif. Car un État qui intervient partout finit nécessairement par contrôler beaucoup, beaucoup trop. Aujourd’hui, il classe votre logement selon une lettre. Il vous explique dans quelles conditions vous pourrez encore le louer. Il détermine les travaux que vous devrez entreprendre, même lorsque vous n’en avez pas les moyens. Il décide progressivement de la voiture que vous pourrez conduire, de l’endroit où vous pourrez circuler et du prix que vous devrez payer pour conserver certains usages. Demain, il pourra conditionner davantage de droits à votre comportement supposé vertueux.

Votre consommation énergétique sera-t-elle jugée excessive ? Vos déplacements seront-ils considérés comme inutiles ? Votre logement sera-t-il trop grand ? Votre véhicule sera-t-il trop ancien ? Vos achats seront-ils compatibles avec les objectifs climatiques du moment ? Présentées séparément, ces mesures peuvent sembler techniques, raisonnables ou même anodines. Mais une société ne bascule jamais uniquement à cause d’une décision spectaculaire. Elle change lorsque des dizaines de petites contraintes finissent par former un système.

C’est précisément ce qu’Orwell avait compris. Dans 1984, le ministère de la Vérité ne surgit pas simplement au milieu d’une société libre. Il appartient à un monde dans lequel les individus ont été progressivement privés de la capacité de définir eux-mêmes le réel, le vrai, le raisonnable et l’acceptable. Le pouvoir ne veut plus seulement que vous respectiez la loi. Il veut orienter vos pensées, vos habitudes et vos désirs.

Nous ne vivons pas encore pleinement dans l’univers de 1984 (mais pour combien de temps encore ?). Nous pouvons encore écrire, manifester (bien que depuis la répression des Gilets jaunes ce soit devenu extrêmement dangereux), critiquer le gouvernement et publier ce texte. Mais ce constat ne doit pas nous dispenser d’observer les mécanismes qui, progressivement, transforment des libertés en permissions administratives.

Une liberté existe tant qu’elle n’a pas besoin d’être accordée. À partir du moment où vous devez remplir un formulaire, obtenir une autorisation, atteindre une note, respecter un quota ou prouver votre conformité pour accomplir un acte autrefois ordinaire, vous ne disposez plus d’une liberté digne de ce nom. Vous bénéficiez d’une permission conditionnelle.

Les éternels fuyards forgés dans l’insouciance diront que nous nous faisons peur pour rien, que nous sommes des Cassandre qui exagèrent… Jusqu’à ce que cela devienne réalité, comme à chaque fois. S’il n’est pas mis fin à cette dérive, si les gens n’ont pas le sursaut de conscience salvateur, le pouvoir, cette oligarchie qui déjà n’est plus au service du peuple mais d’elle-même, demain aura une main de fer dans un gant de velours. Il parlera calmement, drapé sous les apparences de la « raison ». Il utilisera des tableaux de bord, des algorithmes, des scores de conformité et des notifications bienveillantes. Il ne vous dira pas que vous êtes privé de liberté. Il vous expliquera que certaines décisions ont été prises à votre place pour votre sécurité, votre santé, votre confort et, bien entendu, pour votre bien. C’est là que réside le danger. Un pouvoir brutal provoque la résistance. Un pouvoir paternaliste obtient plus facilement le consentement. Il ne vous considère pas comme un adversaire, mais comme un enfant qu’il faudrait guider, surveiller et parfois punir afin de lui éviter de prendre de mauvaises décisions.

Sculpture illustration de la phrase d’Orwell dans 1984 : « Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte, piétinant un visage humainÉternellement »