Comment le Japon s’est préservé du christianisme

Les autorités françaises depuis cinquante ans n’ont pas eu sur l’Islam la lucidité dont firent preuve les Japonais du XVIIe siècle avec le christianisme. Contre toutes les alertes, le nombre de musulmans en France est devenu tellement important que le seuil point de bascule qu’il fallait éviter d’atteindre pour se prémunir de futurs graves problèmes, est désormais largement dépassé (nous invitons le lecteur à se tourner par ailleurs vers notre appréciation de la situation dans notre article Une vérité qui dérange). Les gens n’aiment pas trop regarder la vérité en face, parce que la vérité a ceci de désagréable qu’une fois que l’on sait, on a une responsabilité par rapport à ce que l’on sait. Et dès le moment où l’on a cette responsabilité et que l’on sait, on doit agir parce que l’on ne peut plus faire comme si l’on ne savait pas. Tant que l’on feint d’ignorer le problème, tant que l’on met la tête dans le sable, au fond on n’a pas de responsabilité puisque le problème « n’existe pas ». Le plus confortable c’est de nier lâchement le problème, ce que font la plupart des gens, et ce que les Français ont choisi de faire avec l’Islam. Nier ou ignorer le problème, c’est ce qui coûte le moins d’énergie. Mais c’est ce qui se paie le plus cher sur la durée. La France va donc désormais payer le prix de l’aveuglement confortable d’une majorité de ses fils. Ce constat du temps présent étant fait, revenons à notre sujet, et voyons par pur intérêt culturel historique comment le Japon s’est préservé du christianisme.

Le Japon doit l’intrusion du catholicisme sur son territoire à un Français du XVIe siècle, Saint François-Xavier (1505-1552). Muni du titre de nonce apostolique, le fameux jésuite arrive à Goa, en Inde, en 1542. Quelques années plus tard, lors d’un voyage à Malacca, le missionnaire rencontre des Japonais. Propager son culte sémite étant le sens qu’il a donné à sa vie, il lui vient alors l’idée de se rendre au Japon où il débarque le 15 août 1542. L’expansion du catholicisme au Japon commence. 

La fragilité des esprits influençables et intéressés étant une chose universellement répartie, il faut donc qu’il s’en trouve y compris là-bas. L’activité forte des missionnaires catholiques portugais et espagnols qui succède à l’arrivée du missionnaire français au Japon porte ses fruits. La nouvelle foi parvient à faire des adeptes au sein des élites comme dans le peuple. Le chiffre total des baptisés au Japon monte à deux cent mille en 1587, il atteindra trois cent mille environ en 1597. Les raisons des conversions sont multiples : certains le font par conviction profonde ; des marchands le font en revanche pour faciliter leurs affaires avec les Européens et pour profiter de leurs apports techniques. 

Mais les vieilles religions japonaises – bouddhistes et confucianistes – finissent par considérer, et à juste titre, le christianisme comme une menace majeure. Le christianisme est donc interdit au Japon en 1612 ; les effectifs des suiveurs de Yeshua ben Yosef alias Jésus sont alors compris entre 300 000 et 700 000 personnes sur 18 millions d’habitants (la présence de cette hérésie du judaïsme hors des terres du Proche-Orient nous fait toujours l’effet d’être autant à sa place qu’un tas de charbon dans une salle de bal). Nous avons régulièrement l’occasion de dénoncer la persécution opérée par Charlemagne sur les païens, elle était illégitime, il servait une foi étrangère à notre territoire. Au Japon, la répression sera dure, mais justifiée, le but n’étant pas d’imposer une foi étrangère mais de rester maître chez soi ! Abjurations publiques, tortures, bûchers, décapitations ; ceux qui tentent de résister sont impitoyablement massacrés, enfants compris. A Shimabara, en 1637, cent mille guerriers affrontent trente-sept mille chrétiens qui sont exterminés jusqu’au dernier. On ne combat pas la gangrène avec un cachet d’aspirine. En 1671, le gouvernement de Tokugawa constate qu’il n’y a plus aucune naissance enregistrée sous la religion catholique. 

Cette politique contre les dangers du dogme chrétien se combine bientôt avec une politique de fermeture du Japon aux intérêts commerciaux étrangers (fermeture qui durera jusqu’à l’opération de menace américaine menée par la présentation de la canonnière du Commodore Perry dans la baie d’Edo en 1853). L’entrée des ports autres que Nagasaki et Hirado est interdite en 1616 à tous les navires marchands étrangers à l’exception toutefois des bateaux chinois. Les Européens doivent se contenter d’Edo (qui deviendra Tokyo), Kyoto et Sakai. Les Espagnols sont interdits d’entrée en 1624 ; les Portugais en 1639. Les Anglais boudent le Japon ; seuls les Hollandais maintiennent leurs visites. 

La fermeture se fait dans les deux sens. A partir de 1636, aucun navire japonais ne peut quitter les eaux territoriales. Un an plus tard, le pays entre en autarcie complète. Au moment de l’écrasement des chrétiens à Shimabara, seuls les Coréens dans l’îlot de Honshu, les Hollandais et les Chinois sur l’île de Deshima dans la baie de Nagasaki entretiennent encore des relations avec les Japonais. 

En éliminant impitoyablement toute trace de christianisme (le moindre objet, vaisselle, tissus, bibelot, livre, apporté par les marchands Hollandais est inspecté dans ses motifs, la présence d’une croix ne passe pas ce filtre), le Japon a préservé son identité. Encore faut-il pour agir à l’identique avoir des élites lucides, déterminées, attachées à leur identité, et dont la main ne tremble pas. Grâce à cette politique vigoureuse de préservation, la présence chrétienne quatre siècles plus tard a été contenue dans une proportion de 1,9 million seulement d’individus aujourd’hui pour 125 millions d’habitants (1,5 % de la population). Le Japon n’a pas perdu son âme sur le terrain spirituel. On ne peut en dire autant hélas sur le plan politique depuis qu’il s’est rangé dans le camp de ceux qui l’ont écrasé à Hiroshima et Nagasaki, une inféodation dont nous ne pouvons souhaiter qu’il se libère.

Sur la tentative de pénétration du christianisme au Japon, le lecteur peut se tourner vers le très bon film de Martin Scorsese, Silence.