
Ou quand se retrouver en famille au bord d’un canal ensoleillé permettait de se construire des souvenirs privilégiés et profiter d’instants non négociables.
C’était il y a environ une cinquantaine d’années. Votre père fumait des Gauloises Caporal et vous écriviez votre prénom avec des « pâtes alphabet » sur le bord de l’assiette à soupe. En été, le dimanche, avec l’Aronde bleu pâle, la 4L 3 vitesses ou la 2 CV 6 volts, vous partiez quelques fois déjeuner sur l’herbe, en rase campagne. Vous alliez en bord de mer, mais l’ombre manquait un peu. Alors, la plupart du temps, vos parents préféraient le bruissement de l’eau entre les pierres et la voûte rafraîchissante des forêts.
Vous aimiez la course limpide des torrents et ces truites que vous n’arriviez jamais à pêcher, car trop maladroit ou si mal équipé. La voiture sentait toujours un peu l’essence. Et comme, bien sûr, la climatisation n’existait pas encore, la peau de vos cuisses collait au siège en moleskine. C’était un jeu de soutenir la brûlure et de bouger pour la rechercher quelques centimètres à côté dès que vous y étiez habitué. Votre mère portait un foulard, car vous rouliez souvent vitres ouvertes et parce qu’elle redoutait les courants d’air. Votre père laissait son bras à la portière, vous vous souvenez de ces larges épaules.
Vos parents n’avaient pas « le poste » dans la voiture, seulement un petit transistor à pile de marque Radiola que vous suspendiez, en arrivant sur les lieux, à la branche d’un pin ou à celle d’un olivier. Bien plus tard, du côté des États-Unis, Tommy Castro chantera « My Big Sister’s Radio ».
Mais vous vous souvenez d’un pique-nique en particulier, celui que vos parents avaient organisé au bord d’un canal interminable avec ses grands arbres dans le soleil.
Vous aviez une dizaine d’années et vous vous étiez un peu endormi sur les cuisses de votre grande et si jolie cousine.
Vous revoyez très distinctement le grand-père portant bretelles, perdu dans ses silences, adossé à un platane, avec une grande serviette posée sur les genoux et, non loin de là, votre mère et sa sœur s’affairant à tout disposer sur la nappe à carreaux. Vous avez d’ailleurs retrouvé depuis, dans le grenier familial, cette vieille glacière délavée où elles avaient rangé avec soin, le matin même, la nourriture et les boissons.
Ce jour-là, il y avait du rôti de porc, du jambon, des œufs durs, des tomates à la croque-au-sel et de la limonade. Votre cousine, dont vous étiez tombé un peu amoureux, avait préparé un clafoutis aux abricots. Vos oncles et votre père parlaient d’actualité, de politique, du Tour de France cycliste, et de Brigitte Bardot.
Après le repas, vous avez suivi les femmes au bord de ce cours d’eau où passaient quelques péniches et où elles se baignèrent jusqu’aux hanches. Vers quatre heures, avant de repartir, vous avez terminé le clafoutis aux abricots pendant que votre mère servait le café encore fumant, au goulot d’une Thermos en aluminium retrouvée récemment dans le garage.
Étrange bouteille recouverte d’un papier au vert un peu délavé sur lequel est inscrit le mot « Picnic », légère et fragile qui a survécu aux chocs, aux déménagements, aux grands nettoyages intergénérationnels et à la plupart de ses utilisateurs. Après quarante ans d’oubli, le bouchon en liège de ladite fiole patrimoniale ne s’est pas désagrégé. Il faut alors faire preuve d’une certaine solennité pour libérer un air emprisonné alors que Charles de Gaulle s’éteignait à Colombey et que le Gendarme repartait en balade, pour la troisième fois, du côté de Saint-Tropez. Dévisser la timbale en aluminium un peu cabossée, retirer le bouchon, respirer une odeur de café qui, comme celle d’un bon vin, a su résister aux outrages du temps…
Depuis, lorsque vous mangez du clafoutis aux abricots, vous repensez toujours à ce moment-là, à cette lumière, à ces visages, à la douceur de vivre de ce temps, à la douceur de votre mère, à ses gestes patients et mesurés. Vous repensez à la beauté de cette journée, au goût unique de la limonade, à celui de ce jambon de montagne, au crible ensoleillé des frondaisons, au parfum mystérieux des adultes et à celui des belles robes d’été. Époque bénie, avant que tout ne se dégrade, parce qu’il faut par un mauvais tour du sort qu’apparaissent des cons et des malfaisants.
