Grandes absentes des confrontations politiques, les masses tondent leur pelouse, vont à la pêche, bronzent à Paris-plage, dealent et gèrent leur petit bizness parallèle dans leur quartier sordide, s’avachissent devant des séries TV débiles, déambulent hagards au milieu des immenses travées d’hypermarchés, écoutent du rap en boucle, suivent des séances de fitness et draguent en “vélib”. Les populations votent encore, mais au quotidien elles se désintéressent magistralement des grandes questions politiques de leur temps, dont les débats ne rassemblent plus qu’une infime minorité dans le cadre de revues ou réunions publiques confidentielles. Les médias, tous passés entre les mains de grands consortiums mondiaux, discutent en boucle de la violence routière, du problème des accès pour handicapé ou du manque de voies cyclables, prenant bien soin d’évacuer de leur tintamarre les vrais problèmes, sauf quand ils y sont contraints par les hasards d’une actualité tellement grosse qu’ils ne peuvent pas l’éviter, comme avec l’explosion de l’insécurité et la politique migratoire. Ainsi, les questions brûlantes n’étant jamais posées, les bonnes réponses à leur apporter peuvent-elles être reportées sine die et les mauvaises prises dans le plus grand secret, à l’insu du peuple, bien évidement. Qu’une telle attitude soit à terme génératrice de problèmes encore plus insolubles importe peu, tellement la confiance de l’hyperclasse mondiale en la capacité hypnotique des médias est grande. Le tapage médiatique s’amplifie donc à mesure que la situation se dégrade.
Cet état de fait permet aux décideurs économiques et à leurs comparses des ministères de continuer à mener leurs affaires en dépit d’une situation de chaos généralisé. Mais ne nous trompons pas, car si le système tient, c’est aussi parce que les fondamentaux sont là ! Quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, pour l’instant les ventres restent pleins, les frigos remplis et dans chaque foyer trône un écran plat géant de dernière génération. La réalité est là : la machine économique capitaliste tourne, croit et satisfait encore aux besoins premiers de la pyramide de Maslow, les besoins physiologiques. Certes, le pouvoir d’achat baisse. La violence, l’égoïsme et la barbarie s’insinuent imperceptiblement partout, au travail, dans la rue, à l’école, au sein même des familles dites recomposées mais en fait décomposées. Sans aucun doute, le niveau culturel moyen s’est affaissé en dessous de seuils rarement atteints. Tout ceci est vrai et indiscutable. Mais, répétons-le encore une fois, les frigos restent pleins. Ce n’est que lorsqu’ils seront vides qu’une étincelle de réaction apparaîtra dans la cervelle des tubes digestifs sur pattes qui les possèdent. Ne pas vouloir voir cette réalité, ne pas la prendre en compte, c’est ne rien comprendre à ce massif courant de dépolitisation qui nous accable, l’élection des mêmes porteurs de politiques destructrices (dans d’autres domaines, identité, sécurité, hôpital public…) en étant le symptôme le plus visible. Dans les faits, la promesse de l’abondance capitaliste est pour l’instant remplie.
Pourtant les gens souffrent, disent certains. Certes ! Mais les souffrances ont radicalement changé de nature, et elles ne sont pas perçues comme étant d’origine politique.
Là où il y a un siècle les miséreux avaient faim et froid, aujourd’hui ils souffrent d’obésité quand ils ne sont pas insomniaques et gavés d’anxiolytiques. Les troubles modernes relèvent (en apparence seulement) de moins en moins de la politique et de plus en plus de la psychiatrie. Ils ne frappent plus des populations de déshérités, mais des individus mentalement paumés, plongés en une profonde déréliction et confrontés à une situation mêlant échecs existentiels, professionnels et affectifs. On pense par exemple à ce père menant une vie morne, dont la femme est sous Prozac, qui tente désespérément de reconstruire une relation affective avec sa fille anorexique. Quel discours politique tenir à cet homme profondément malheureux, mais dont le ventre est bien rempli ? S’il avait seulement faim, tout serait plus simple. Comment lui expliquer que ce qu’il vit n’est pas seulement le produit d’un échec individuel mais aussi la conséquence d’un projet de société matérialiste dont il est en quelque sorte une victime ? Comment lui faire comprendre qu’à ce titre, les tourments qu’il affronte appellent des réponses proprement politiques qui interrogent l’ensemble des postulats moraux de la modernité ainsi que tout le système de valeurs sur lequel elle repose ? Ce profond sentiment d’ennui qui le ronge, et avec lui toute l’humanité moderne – que d’aucuns cherchent à oublier dans l’aliénation par le travail et d’autres dans une boulimie consommatrice névrotique – offre-t-elle réellement une autre échappatoire que d’ouvrir son existence sur le tragique en jetant dans la balance le confort de sa vie réglée et bien rangée ?
Si les Français aspiraient vraiment à changer de vie, ils comprendraient que la seule issue pour échapper à leur condition est de s’engager en en acceptant tous les risques. Or, il n’en est rien, car ils sont repus, et un homme repu est toujours un homme vautré, vide de toute volonté et abandonné par le courage. On voit bien ici l’extraordinaire difficulté du défi qu’il nous est donné de relever. A sa simple énonciation, on saisit la chimère d’une lutte qui emprunterait les moyens et techniques d’une persuasion simpliste.
Des mutations psychologiques majeures sont à l’œuvre aujourd’hui. Et à cet égard, c’est toute la formulation du discours politique qu’il faut repenser.
Pour viser juste, il faut donc entrer dans le labyrinthe psychologique de nos contemporains afin d’en décrypter les mutations exercées sur eux par l’avènement de la postmodernité. Dans son ouvrage La culture du narcissisme, Christopher Lasch souligne le fait essentiel qu’un nombre croissant de psychiatres ont observé et décrit dans leur travail quotidien, depuis le tournant des années 50, une modification dans la forme des névroses faisant ainsi apparaitre des pathologies inconnues qui échappaient aux grandes catégories de diagnostics jusqu’alors établies.
Parmi ces troubles mentaux nouveaux, souvent décrits comme des malaises vagues et mal définis, Lasch distingue clairement l’apparition en force d’un narcissisme de type pathologique qui s’est cristallisé tout au long de la seconde moitié du XXe siècle pour devenir le trait comportemental caractéristique de l’individu moderne. Ce diagnostic repose sur l’hypothèse d’une « continuité existant entre le normal et l’anormal ».
Autrement dit, l’apparition de nouvelles névroses dans les cabinets des spécialistes de psychiatrie, révèlerait en fait une évolution globale de la personnalité dans notre société. Lasch s’est alors appliqué à relever tous les indices d’une prégnance inédite du narcissisme sur notre société. Cette prégnance a remodelé les mentalités contemporaines au point d’avoir permis l’émergence d’une humanité nouvelle qui se reconnaît à « son désir ardent de bien s’entendre avec autrui ; son besoin d’être, même dans sa vie privée, en accord avec les grandes organisations ; sa façon d’essayer de se vendre comme si sa propre personnalité était un produit auquel on pouvait assigner une valeur marchande ; son besoin névrotique d’être aimé, rassuré et de se gratifier oralement ; l’aisance avec laquelle ses valeurs peuvent être corrompues ».
L’homme contemporain vit désormais sous le régime implacable de l’obsession de soi, se considère libre parce qu’ouvert à une sexualité tous azimuts, montre des signes patents d’hypocondrie, craint la dépendance affective, éprouve souvent une incapacité à s’affliger de la peine d’autrui et traverse l’existence dans la terreur de vieillir et de mourir.
Dépourvu d’un « sur-moi » élevé, le narcissique s’avère un individu dénué d’amour propre qui vit exclusivement par le truchement du regard des autres. Alors que la postmodernité chante en boucle le mirage d’un individu libre et émancipé, l’homme postmoderne, par son incapacité à assumer l’altérité solitaire et les relations conflictuelles, se révèle un être profondément conformiste et docile. Ceci explique pourquoi il fuit généralement l’affrontement et la compétition, qu’elle soit sportive ou professionnelle, pour leur préférer les manigances et les tactiques d’évitement. L’écart entre une image de soi innervée par un sentiment de supériorité et d’indépendance et la réalité d’une existence caractérisée par la fuite, l’esquive systématique, l’égoïsme, le renoncement, les petits reniements, la peur du qu’en-dira-t-on, un besoin d’être aimé et un réflexe de repli devant toutes les formes de rivalité alimentent dans l’esprit de l’individu moderne de douloureuses frustrations enfouies ainsi qu’un profond sentiment de vide existentiel. Ce tiraillement insupportable cherche alors une évasion dans des formes de pathologie mentale, et notamment celle du narcissisme clinique. A cet instant, le narcisse moderne exprime l’impression nihiliste d’un malaise vague et indéfini, mélange d’une vie non accomplie, d’un quotidien factice strictement subordonné à tous les conformismes dominants auquel s’ajoute l’absence de valeurs propres réellement vécues et d’opinions clairement assumées, qui sont souvent endossées peureusement ou honteusement. Tel est le portrait type, à décliner à des degrés divers et sous des variantes multiples, d’un grand nombre des contemporains auxquels nous nous adressons !
Un nouveau type humain narcissique a été engendré par la société libérale. Les causes que pointe Christopher Lasch pour expliquer cette mutation survenue dans les psychologies occidentales sont multiples, mais toutes puisent leur élément actif dans les conditions sociales induites par le fonctionnement de la société libérale.
A ce titre, l’individualisme prôné par le libéralisme plonge chaque individu dans la sauvage bousculade d’une société ouverte à tous les conflits possibles et inimaginables. S’en suit un chaos que chacun est fermement sommé d’affronter seul. Ce sentiment de l’individu qui se regarde comme une monade cernée de toute part, notamment par la menace diffuse du tous contre tous, invite en retour le commun des mortels, par réflexe d’autoprotection, à se fondre dans la masse en se pliant aux plus vils des conformismes. C’est en partant de ce constat que Lasch arrive à la conclusion paradoxale que Narcisse, c’est-à-dire l’archétype même de l’individu libéral, s’avère être finalement celui le plus enclin à se conformer « aux normes sociales par crainte d’être puni par autrui ».
A ce titre, « l’éthique d’autopréservation et de survie psychique prend donc racine, non seulement dans les conditions objectives de la guerre économique, dans l’accroissement du taux de criminalité et dans le désordre social, mais également dans l’expérience du vide et de l’isolement ». Par ailleurs, l’idée trompeuse de vivre la fin de l’Histoire vendue par Fukuyama en 1990 vient percuter de plein front l’équilibre familial. Ainsi, « les parents modernes tentent de faire en sorte que leurs enfants se sentent aimés et voulus ; mais cela ne cache guère une froideur sous-jacente, éloignement typique de ceux qui ont peu à transmettre à la génération suivante et qui ont décidé, de toute façon, de donner priorité à leur droit de s’accomplir eux-mêmes. L’association du détachement affectif et d’un comportement destiné à convaincre l’enfant de sa position privilégiée dans la famille constitue un terrain d’élection pour l’éclosion de la structure narcissique de la personnalité ».
Derrière les attitudes crâneuses se targuant de tendre vers un épanouissement immédiat se cache en fait la perception d’une société absurde, dangereuse, et surtout sans avenir ; autant de sentiments inspirés par un narcissisme incapable de s’identifier à une quelconque postérité. Tout se mesurant à la micro-échelle d’une existence étriquée, le fait de prendre des risques pour autre chose que sa survie propre est immédiatement analysé comme un comportement d’idiot. L’homme généreux, l’idéaliste, l’altruiste courageux ou le Saint se voient ainsi relayés au rang de simplets et de grands benêts. Seuls les gauchistes militants perpétuent ces générosités, mais à destination des « migrants ». De facto, l’attitude narcissique non seulement est regardée comme socialement valorisante, mais constitue aussi, dans un environnement libéral, une des conditions nécessaires à la réussite professionnelle. La spirale peut alors dérouler son cercle infernal dont le terme n’est autre que la mort pur et simple du politique. Tout ceci doit nous inciter à comprendre que nous avons bel et bien changé d’époque et que le capitalisme avancé a, en quelque sorte, modelé un nouveau type anthropologique.
Peut-on proposer un autre modèle de vie à une société qui n’a pas même le sentiment de sa propre déchéance ? Les discours sont-ils devenus presque totalement inutiles parce qu’ils sont impuissants à sortir les hommes des structures sociales qui s’imposent à eux ? La prise de conscience est possible, y compris dans la Matrice puisque s’en extraire nécessite d’avoir pris conscience. Le chemin vers la survie est donc raide, difficile, mais c’est le seul possible : l’acte militant utile, le seul vrai parce que le seul ayant prise sur le réel, est celui qui consiste à changer son propre mode de vie ; et ce nouveau mode de vie doit nous amener à rompre, aussi difficile que cela puisse paraître, avec le morne isolement individualiste et la fuite en avant pathétique dans la consommation. Parce que c’est précisément ce mode de vie qui rend tout à la fois la vie moderne morne et déprimante (l’effondrement de la foi en l’avenir et la persistance du sentiment général négatif sur la société malgré l’abondance et la facilité que nous offre le capitalisme), et tout combat politique vain. C’est donc en reconstruisant peu à peu du collectif, du solidaire, en-dehors de l’État, en montrant la voie, en pratique, d’un nouveau modèle de vie, où le risque, l’adversité, l’aventure ont toute leur place (au lieu d’être évacués comme autant d’entraves au « bonheur, funeste illusion moderne), que nous avons une petite chance d’intéresser tous ceux qui haïssent leur propre vie, sans souvent trop savoir pourquoi et sans parfois y déceler l’effet de la perversion moderniste.
Militer, aujourd’hui, c’est d’abord construire sa vie ; le militant n’a pas de blouse de travail qu’il range au placard le soir en rentrant chez lui. Militer, c’est défendre des idées en se sortant soi-même de ce qu’on dénonce, par la force des bras.
Mort au bonheur ! qui n’est qu’esclavage et aliénation, place à la lutte et à la joie. (Evgueni Zamiatine, auteur de la magistrale dystopie Nous Autres).
Le militantisme est le chemin de notre propre guérison. Si l’on déplore que notre époque, rongée par l’individualisme, ne soit plus celle des grands mouvements de masse, force est de constater que le pendant de cette désertion collective fait la part belle aux minorités agissantes.
Avec peu de militants, il est aujourd’hui parfaitement possible d’occuper le vaste champ vierge du politique, à la seule condition toutefois d’aligner des militants parfaitement formés et courageux. Certes, le temps n’est donc pas aux foules en colère (pas encore du moins), mais comprenons bien que ceci le rend d’autant plus ouvert aux menées d’une élite militante pour peu que celle-ci soit déterminée et sérieuse. Mieux vaut donc viser la constitution d’une équipe locale d’une poignée de militants sérieux, disciplinés et capables de tenir un raisonnement individuel que de vouloir réunir cent excités incontrôlables et offerts à toutes les manipulations de l’adversaire.
Si notre époque est à l’élitisme militant, cela implique aussi que chaque militant doit se regarder comme un exemple. Or, le premier des exemples qu’il se doit de donner est celui du courage. Mais ne rêvons pas, le courage ne se décrète pas. Et ceci encore moins lorsqu’il doit être porté collectivement par tout un groupe. A cet égard, seule une solide et véritable chaine de solidarité et d’entraide militante pourra susciter l’éveil en chacun de nous de ce courage. Un courage hautement nécessaire et sans lequel toute entreprise politique est vouée à l’échec. Pour être efficace, cette chaine doit être polymorphe pour s’incarner dans des réseaux et sociétés parallèles dont leur but premier serait l’aide aux militants lésés. Cette chaine passerait par la mise en place de système d’aide à l’emploi, de mutualité d’entraide, de simili-agence immobilière, d’associations de rencontre communautaires, des cercles d’éducation privée faisant coopérer entre elles des familles. Autant cette tâche apparait comme un pont-aux-ânes, autant elle est probablement la plus difficile à mettre en œuvre car elle active chez nous les pulsions comportementales les plus atrophiées par le capitalisme terminal qui nous conditionne. En cela, elle nous invite à nous considérer comme des gens humbles voués à une vie d’abnégation et de partage avec nos frères de race et d’idées. Ceci implique donc de louer les vertus d’une éthique en rupture totale avec les valeurs libérales. Ici encore, seule l’exemplarité pourra donner corps à cette éthique nouvelle, sans laquelle tous nos discours seront vains et condamnés à résonner dans le vide. Il ne s’agit donc pas de se mentir en cédant aux sirènes médiatiques ou en ne s’engageant que superficiellement. La politique ne doit pas être abordée comme un hobby mais bel et bien comme l’investissement d’une vie entière. C’est uniquement parce que nous serons exemplaires, en opposant au monde moderne un véritable contre-modèle humain, que nous triompherons.
Le militantisme doit d’abord et avant tout être un engagement intégral si l’on veut qu’il affute en nous les qualités humaines nécessaires. Comprenons bien que la modernité a fait de nous des hommes déglingués, de grands malades qui s’ignorent. Et ce n’est seulement que par le militantisme, dans l’âpreté d’une vie faite de lutte et de don de soi, que chacun d’entre nous trouvera le chemin de sa propre guérison mentale et morale. En quelque sorte, le moyen devient ici la solution. Là, et nulle part ailleurs, se situe la vraie rupture avec le monde moderne ! Quatre mots d’ordre doivent désormais guider nos pas : Détermination, Solidarité, Partage et Courage.

