C’est un événement historique. Ce 31 mars 2025 est probablement la date la plus importante depuis la création de la Ve République en 1958. C’est un moment de bascule. Quelque chose vient de se briser. Un cycle politique va commencer, sans que l’on puisse savoir de quoi il sera fait.
Concrètement, l’État profond a décidé d’exécuter juridiquement l’opposition la plus importante (11 millions de Français votent pour elle) au Système en place. Cette opposition avait un chef qui était plébiscité par une importante partie de la population depuis longtemps, le sondage commandé par le Journal Du Dimanche il y a quarante-huit heures plaçait Marine Le Pen aux portes du pouvoir en 2027, confirmait le rôle qu’elle a acquis dans la vie politique française. Nous sommes dans un grand écart entre les fortes préférences populaires et un système juridique qui décide de frapper cette opposition pour s’en débarrasser. On verrait cela ailleurs on crierait au scandale, certains ici nous disent que c’est « l’État de droit ».
Il y avait probablement la naïveté, au Rassemblement national et ailleurs, de penser que les petites mains de l’État profond n’oseraient jamais « aller jusque-là », jamais aller jusqu’à prononcer une exécution dite provisoire de la sentence rendant celle-ci d’application immédiate et sans voie de recours contrairement à la norme en matière de procès dans tous les autres cas. Ce qui révèle soit dit en passant une marge d’appréciation reconnue aux juges. Dans l’esprit des gens du RN, un juge éclaire pouvait condamner, décider de frapper, mais n’irait pas jusqu’à l’exécution provisoire parce qu’il ferait preuve de bon jugement. Or ce n’est pas ce qui s’est passé. On voit au contraire une forme de démesure, d’hubris juridique où une caste qui a pris le pouvoir depuis un bon moment en France décide d’exercer, d’affirmer une fois pour toutes son pouvoir en liquidant certaines figures importantes de la classe politique.
Les juges, dans les circonstances actuelles, viennent non seulement de prendre le contrôle de la vie politique (les politiques les ont laissé faire, ils leur ont abandonné le pouvoir, notamment par la loi Sapin 2 qui a introduit ces possibilités de poursuite, loi qu’ils n’ont pas contestée, qu’ils ont votée !), mais les juges viennent aussi de définir de leur point de vue ce que veut dire le travail des députés, ce que veut dire le travail d’attaché parlementaire (fonction concernée par les accusations faites au RN) dans les couloirs de l’Union européenne ou ailleurs. Les juges, étrangers à la fonction politique, vont expliquer aux politiques de quelle manière distribuer les subventions aux collaborateurs du parti pour leur permettre de faire leur travail. Cela témoigne d’une conception administrative, technicienne totalement dépolitisée et désincarnée de la chose politique. Ce sont des juges qui sont extrêmement politiques dans leurs ambitions mais qui ne comprennent rien à la vie politique avec ce que signifie avoir des attachés parlementaires dans la réalité.
Par ailleurs, cette hubris de juges, ce coup d’état des juges, cette prise de contrôle ne se limite pas à cette affaire. On peut l’inscrire dans une perspective globale. Le conseil constitutionnel est devenu ces dernières années une forme de « super législateur » au-delà du législateur élu que sont les députés, le conseil constitutionnel aujourd’hui a acquis un pouvoir qui était autrefois celui du politique. Le conseil d’État est dans la même logique. Rappelez-vous la volonté de verrouiller à tout prix la possibilité de recourir au référendum sur des questions que le peuple juge essentielles. Nous sommes aujourd’hui devant une forme de despotisme qui se veut éclairé (la formule est ancienne, elle était dans la tête des idéologues de la révolution de 1789 – « Enchaîner les citoyens par les habitudes au joug de la loi » Mirabeau à la Constituante, elle sera reprise par le funeste Jacques Delors premier ministre de François Mitterrand) version nouvelle manière, et qui apprécie qu’on le nomme État de droit.
On dit souvent que les politique en effet ont donné ce pouvoir aux juges. Et les juges, une fois qu’on leur a donné ce pouvoir, eux-mêmes ont décidé d’en faire un usage abusif. Et c’est là que l’on rencontre cette question de l’exécution provisoire de la condamnation, car il n’y avait aucune raison pour les juges de l’appliquer dans ce cas de figure, sinon en se disant que l’on va profiter du moment qui nous est accordé pour « délivrer le pays » d’une candidate satanisée. En réaction, le Syndicat de la magistrature, évidemment, considère que l’on ne devrait pas critiquer les juges parce que cela constituerait une forme de populisme « anti-juridique ». On doit pouvoir critiquer les juges en général, et ce syndicat d’extrême-gauche en particulier, en leur contestant le droit à se dérober à toute critique. Les juges bénéficient déjà dans le statut de la profession d’une irresponsabilité sur les décisions qu’ils prennent, ils sont exemptés de rendre des comptes sur leurs décisions (ce qui constitue une anormalité et un scandale), c’est la seule profession à qui ce privilège est octroyé, sont-ils de surcroît les seuls aujourd’hui à avoir un pouvoir immense et sans même être nommés lorsqu’ils exercent ce pouvoir.
Qui est exécuté dans les circonstances ? Un courant politique national, populiste, dont on a tout fait pour s’en débarrasser. D’abord le Système l’a invisibilisé, le plus longtemps possible, il ne devait pas exister médiatiquement et politiquement. Ensuite quand il n’a plus été possible de l’invisibiliser on l’a diabolisé. Quand cette diabolisation a cessé de fonctionner, on l’a « cordon sanitarisé », disant qu’il y a les acteurs politiques légitimes et les autres, les impurs de la fosse septique des mauvais démocrates. Ensuite le Système a pratiqué la logique du « front républicain », conséquence du cordon sanitaire : tous les votes sont égaux en démocratie, mais si vous votez pour certains partis ils sont frappés d’un interdit, donc vous-même vous vous anéantissez politiquement quand vous acceptez de voter pour un interdit. Ensuite le Système est devenu « référendophobe », il ne faut plus consulter le peuple parce que cela peut favoriser lesdits populistes diabolisés. Enfin, quand ça ne fonctionne toujours pas, le Système décide de frapper d’inéligibilité tout simplement, une fois pour toutes, pour se débarrasser des fâcheux.
Cette décision était prévisible. Un système qui explique sans cesse aux Français qu’ils ont a devant eux des fascistes, des gens qui mettent en question la « démocratie » (leur conception de la démocratie), des gens absolument dangereux, ce système faussement démocratique, quand il a l’occasion de se débarrasser de celui qu’il présente comme un diable, il ne va pas s’en passer, un moment vous est offert, vous pouvez prendre une décision d’exception pour vous débarrasser de vos adversaires et le faire en vous drapant dans la toge du droit, en vous présentant comme l’homme de la vertu, pourquoi le Système s’en passerait-il ? On nous refait l’argument de Weimar qui est tombé parce que l’on « n’a pas su utiliser les moyens nécessaires pour empêcher les vilains nazis de gagner », et pour éviter un Weimar 2, utilisons tous les moyens de « l’État de droit » pour éliminer l’opposition.
Ce que l’on constate avec cela en fait, c’est que la démocratie libérale est un système hypocrite beaucoup plus fermé qu’on veut bien nous le dire. Si vous faites partie du club des « respectables », vous avez le droit de concourir et participer à la vie politique ; si vous êtes à l’extérieur du périmètre défini par ceux qui tiennent la machine, plus vous devenez important et plus on peut se donner les moyens de se débarrasser de vous. Dès lors vous ne pouvez gagner que de deux façons : soit sur le mode de la surprise, 2016 le Brexit au Royaume-Uni, quand personne ne croyait un instant que ses partisans l’emporteraient ; ou bien 2024 et l’élection de Donald Trump qui dit ne pas accepter jouer selon les règles du Système et attaque celui-ci directement, profitant d’un moment insurrectionnel pour l’emporter. Mais ce qui est certains, c’est que si l’on joue la carte de la respectabilité et de la dédiabolisation à tout prix, manifestement le Système est capable de nous abattre politiquement.
La société française peut-elle tenir si elle ne croit plus en la Justice ? Beaucoup de gens n’y croient plus, et considèrent que la Justice ne travaille pas dans la neutralité, qu’elle est aujourd’hui idéologiquement orientée. L’orientation idéologique de la Justice se voit aussi dans le traitement de l’insécurité, du délit d’opinion… Sur toute une série de questions qui importent sur ce que veut dire la « Cité », la vie politique, la Justice est orientée idéologiquement. On nous dira qu’il y a une indépendance institutionnelle de la Justice. Ce qui ne veut pas qu’elle n’est pas par ailleurs politiquement et idéologiquement orientée. Les juges ne sont pas des êtres sans personnalité ni préférences. Or ce que l’on constate c’est qu’il finit par y avoir dans ce milieu une forme de d’activisme qui porte à conséquence, où plusieurs se sont donnés comme mission de ne pas traiter certains comme des justiciable comme les autres. A nouveau, c’est se cacher derrière le paravent prétexte de l’État de droit pour « sauver la démocratie », mais on prive le peuple d’une candidate plébiscitée dans son rôle depuis longtemps. La Justice est indépendante certes, mais dans un Système, et quand ce Système se sent menacé il est capable de tout, de suspendre les règles ordinaires pour se délivrer d’un contradicteur. On peut donc parler à la fois de politisation de la justice et de juridicialisation de la politique. Le Système est blindé, il se voit comme une forteresse assiégée, laquelle se donne tous les moyens pour se défendre. Nous vivons une dérive autoritaire de l’État de droit, ou de radicalisation autoritaire de l’extrême-centre.
Quand on chasse certains de la vie politique, que les gens s’étaient accrochés à un parti diabolisé parce qu’à travers ce parti qui occupait la fonction tribunicienne c’était l’occasion pour des millions de participer à la vie politique, est-ce que ce que l’on appelle l’État de droit est véritablement l’État de droit aujourd’hui ? Marine Le Pen était la candidate des classes populaires. Comment vont réagir ses électeurs et sympathisants ? Par une dépression collective après le résultat trahi du référendum de 2005, après les gilets jaunes autrefois mobilisés finalement matés, éborgnés amputés des mains, après cette condamnation judiciaire ? ou bien à l’inverse est-ce que le peuple dans de telles circonstances peut se lasser d’être dans l’opposition perpétuelle, et basculer dans une colère qui pourrait se donner. Est-ce que croyant mater l’opposition une fois pour toutes, ce qui se présente comme l’État de droit n’est pas en train de faire naître une colère immense qui pourrait politiquement accélérer la crise de régime dans laquelle vit la France ? Les optimistes vont vers cette seconde option. Nous ne sommes pas optimistes. Nous estimons que les Français ne sont plus capables de réaction. On les a vu obéir à toutes les inepties possibles dans l’épisode Covid. Nous écrivions ce 29 mars « C’est pour quand le Grand sursaut des Français ? Quelle est la limite ? On a touché à leur corps, on a touché à leurs enfants, on a touché à leurs revenus, on a touché à leur histoire, leur culture et leur religion, on a touché à leur liberté de penser, de s’exprimer, de se déplacer, de se réunir, de manifester, de voter pour autre chose que des candidats présélectionnés par la machine, mais aussi de se chauffer, de circuler, de s’embrasser, de se soigner… Il n’y a pas de limite. »
Ce qui est certain, c’est que le RN vient de voir cette page de son histoire qui s’appelait la dédiabolisation, se terminer ce 31 mars 2025, parce que la dédiabolisation a abouti à terme à la domestication de la candidate, comme cela avait été annoncé par les clairvoyants disant qu’elle ne serait jamais admise dans le club quoi qu’elle puisse faire. Va-t-elle enfin accepter la part de radicalité de toute critique d’un système, « on ne nous traite pas comme un parti comme un autre, nous ne serons donc pas un parti comme un autre, et nous contestons le sort qui nous est fait ». Pour un parti comme le RN, dans la situation qui est la sienne en ce moment, cela redevient une option. Car avec le Système en place, à vouloir être un parti comme les autres et donner des gages de domestication, on finit par en pays le prix, ou pour le dire de façon pus humoristique plus on essaie de rentrer dans le moule plus on a l’air tarte.

