La société dans laquelle nous vivons est le fruit des événements du XXe siècle siècle, plus particulièrement de ceux ayant eu cours durant la Deuxième Guerre mondiale. Cette société a été bâtie par les vainqueurs de ce conflit, en recherchant à rendre impossible ce qui s’y était passé. Il fallait une société castrée, décervelée et sans conscience. Sacrifier notre continent pour ne plus revivre ce qui avait été, sous le pilotage de l’Union européenne érigée en empire. Et la chose s’est faite sous l’anesthésie de la société de consommation. Les lucides le savent, ils ont fait cette analyse et ce constat. Mais c’est ce que rappelle brillamment avec évidence Renaud Camus à travers ce texte, description terrible d’une réalité dont il est inconcevable que notre continent et ses peuples ne se libèrent pas un jour…
Europe
Il y avait, au bout d’un continent, sur une péninsule aux contours échancrés, avec ses propres péninsules, ses îles, ses golfes, ses détroits, un empire populeux que l’on nommait Europe.
Europe avait connu, du temps que ses vieillards étaient enfants, des guerres, des massacres, des exterminations même, et des destructions inouïes. De ces abominations, les victimes et les coupables étaient bien distincts, évidemment. Toutefois l’empire lui-même, comme beaucoup de ses sujets, se sentait appartenir successivement, si ce n’est en même temps, à ces deux catégories. Il ne savait pas bien laquelle était la plus désagréable à vivre. Plus jamais ça, tel était en tout cas la ferme résolution d’Europe, pour un empire où l’on ne vivrait ce que l’on avait déjà vécu. Or, afin d’être tout à fait sûr que l’horreur ne se reproduirait pas, que les heures les plus sombres ne seraient pas revécues, que l’éternel retour serait enrayé à jamais, les maîtres d’Europe n’avaient trouvé qu’un seul moyen. Il fallait, mais sans le dire, car le déclarer constituait un événement historique, une contradiction immédiate, et donc un mauvais début pour l’ère nouvelle : il fallait sortir de l’Histoire.
On prétendait que plus rien n’arrivait, voilà, pas même le temps. On serait vivants mais, on serait morts. Ainsi pour arracher radicalement à un malade le mal affreux qui le ronge, lui enlève-t-on au bistouri non seulement ce mal là, mais par précaution, de proche en proche, toutes les fonctions vitales, de peur qu’elles aient été atteintes elles aussi par l’infection. Le patient est guéri, mais il n’a plus d’existence, plus de cerveau, plus de regard, plus de cœur, plus de colère, plus de ventre, plus de bas ventre, plus de jambes, plus d’ambition, plus de dignité, plus de virilité, plus de rien.
Dans Europe, on parlait de choses et d’autres, mais c’était seulement pour tuer le temps. Ainsi on se souciait beaucoup des retraites, et de savoir qui les paierait. La retraite, en effet, en tant que féminin du retrait, était considéré comme le moment européen par excellence. Disparaître, c’était l’idéal, ne prendre aucune part aux affaires du monde, tuer le temps.
On faisait assidument des lois pour que les hommes puissent se marier avec les hommes, les femmes épouser les femmes, les fils faire des enfants avec leurs mères sans que personne puisse y trouver à redire. Ou bien avec plus d’opiniâtreté encore, on réformait l’enseignement. Tous les ans, ponctuellement, on réformait l’école de fond en comble, en réduisant un peu davantage chaque fois dans les programmes la part des matières les plus classiques, les langues mortes, la mythologie, la rhétorique, la littérature, l’histoire, tout ce qui eut obligé à parler du passé. Il s’agissait d’assurer que l’école serait de moins en moins l’école.
Tel était d’ailleurs dans tous les domaines le but à atteindre, l’ambition suprême, le grand objectif du puissant ministère de la déconstruction, garantir que les êtres et les choses seraient de moins en moins ce qu’ils étaient. Les animaux d’élevage, par exemple, ne voyaient plus jamais ni l’herbe ni le ciel, ni ne connaissaient le bonheur des champs, de sorte qu’ils devenaient, comme tout le reste, semblables à des objets, des produits manufacturés qu’on pourrait échanger à merci. Il n’était pas jusqu’au sexe qui parut d’une différence trop tranchée entre les êtres, que rien ni personne, ni l’empire lui-même ne fut bien nettement quelque chose ou quelqu’un. La Paix était à ce prix, pensait-on.
Ainsi l’école n’était plus l’école, le mariage n’était plus le mariage, la famille n’était plus la famille, les enfants n’étaient plus des enfants, les hommes n’étaient plus des hommes, les femmes n’étaient plus des femmes, les fruits et les légumes n’avaient plus aucun goût, et comme tout le monde parlait tout seul dans les rues on ne reconnaissait plus les fous, il n’y avait plus de campagne car la banlieue en avalait tous les ans des pans entiers, et comme elle avalait aussi les villes bientôt tout devenait banlieue, un interminable « à côté » de la vie, quelque chose d’indéfinissable et fade qui avait trouvé le moyen d’être ni la chose ni son contraire.
Les Français bien sûr n’étaient plus des Français. Les Allemands n’étaient plus des Allemands. Même les Danois n’étaient plus vraiment des Danois. Entre être ou ne pas être, Europe avait fait son choix. Attention ! vivre peut tuer, était-il rappelé à tous les carrefours, et sur l’emballage des paquets, être le commencement de tous les périls. Même les mots, embarrassés qu’ils eussent été d’une signification trop précise, ne voulaient plus rien dire. Et le sens coulait de lui-même à la façon d’un fromage. Toutefois, comme les fromages qui coulent étaient interdits par le gouvernement impérial et par les assemblées qui se mêlaient de tout pour mieux ne s’aviser de rien, les Européens n’avaient aucun soupçon de tous les retraits d’être et de sens qu’on leur infligeait « pour leur bien ».
Si je dis qu’on faisait des lois pour tuer le temps, il faut l’entendre au pied de la lettre, puisqu’il s’agissait de rien de moins que de sortir de l’Histoire. Tous les nouveaux édits et arrêtés avaient en commun de s’attaquer à la durée à l’héritage, à l’épaisseur du temps, de saper cette façon intimidante qu’il a d’être dressé debout comme un géant dont on ne peut pas voir à la fois les pieds, les hanches, le torse, le épaules et le visage. Dans Europe, au contraire, le temps était étendu bien à plat, à la façon de Gulliver chez les Lilliputiens. On pouvait même monter sur lui à l’aide de petites échelles, et faire sur son ventre plat des pique-niques en famille.
Cependant les familles aussi avaient été mises bien à plat. Les générations se distinguaient de moins en moins les unes des autres. Et toutes les lois s’étaient fait un devoir civique depuis le désastre, de saper l’autorité des pères, la lignée, les aïeux, les ancêtres, accusés tous d’être en grande partie responsables de lui. D’ailleurs les noms de famille sortaient peu à peu de l’usage, comme étant justement liés au père, c’est-à-dire autant abolis, renversés, à l’histoire à jamais répudiée. Les habitants d’Europe se désignaient de plus en plus par leur seul prénom qui, en tant qu’il était leur, avait commencé avec eux et finirait avec leur dernier souffle. Insigne mérite, il n’avait pas été hérité et ne serait pas transmis en héritage, de sorte que les individus sortaient de l’Histoire eux aussi. Comme l’empire, ils s’installaient avec lui dans un présent perpétuel et suspendu, à tout moment renouvelé comme par miracle. Ayant de moins en moins de noms et de plus en plus de prénoms ou de pseudonymes, ils avaient de moins en moins d’identité, et donc de moins en moins de responsabilité. Faute de nom, de lignée et de race, il n’y avait plus d’honneur ni de honte, le sentiment de culpabilité était entièrement pris en charge par l’Etat, les engagements n’engageaient plus, les signatures ne signaient point, la parole était dévaluée comme une vieille monnaie qui n’a de garantie nulle part.
La grande affaire de l’école était l’enseignement de l’oubli. Les enfants s’y rendaient afin qu’ils soient vérifiés avec soin qu’ils ne savaient pas l’histoire, qu’ils ne soupçonnaient rien de la littérature, de la musique et des arts de leur pays, qu’ils maîtrisaient de moins en moins les règles de sa langue et que, surtout, ils ne tenaient pas de leur parents ou de leurs grands-parents, en secret, des connaissances, des souvenirs, des soupçons, des regrets, des manières qui auraient fait d’eux un danger pour l’empire et qui eussent risqué de le ramener à lui-même, à cette Histoire dont il ne voulait plus entendre parler. Ils enseignaient bien encore vaguement quelque chose sous ce nom afin de ne pas heurter de front les habitudes ancrées, mais c’était une matière impalpable, ravie au cours du temps, de diffus agrégats de faits, de noms, de traits de civilisations qui flottaient sans attache dans les limbes sans orientation, et qui ne risquaient en aucune façon d’éveiller chez les élèves le moindre sentiment de la durée, du destin, de la volonté, de la perte. Pour effacer tout héritage, instaurer le présent perpétuel et garantir que l’Histoire ne reviendrait pas car il n’y aurait plus d’Histoire, plus de passé, plus de siècle, l’idéal d’égalité s’était révélé d’une efficacité sans égale. Le goût des arts, l’amour de la littérature, l’appétit pour la connaissance, l’aspiration à la vie avec la pensée, tout cela était devenu très suspect avec le temps. Ces dispositions d’esprit jadis très estimées et honorées, passaient à présent pour des affectations, des superstitions, des essais de douteuse magie sociale. Comme disaient les beaux esprits de la capitale, autant de tentatives inavouables pour rétablir ou maintenir des hiérarchies liées à la durée, et comme telles révoquées. A cause des liens qu’on soupçonnait les aspirations de ce genre d’entretenir avec l’héritage, avec les lignées, avec le lent travail des familles, ou qui pis est de certaines d’entre elles seulement, pour se faire de la beauté et de l’intelligence une fréquentation familière, on les accusait de constituer un défi à l’égalité, un privilège abusif, une expression de mépris même de la part des « anciens favorisés du sort » à l’égard des prétendants nouveaux à sa faveur. Du fait des relations présumées de ses inclinations avec le hasard de la naissance et avec le passé donc, et donc avec l’histoire honnie, on leur reprochait d’être une humiliation pour ceux qui ne les professaient pas.
Ainsi l’hébétude s’avançait-elle très à l’aise et même un peu cabotine, parée de tous les masques de la justice et de la vertu. Elle commençait par imposer ses musiques, ses divertissements, ses jeux, ses habitudes de loisir, son langage, ses façons d’être et de voir. Et elle exigeait, au nom de l’égalité, que non seulement ils fussent présents partout, que nul recoin ne leur échappât, qu’aucun sanctuaire ne leur fut opposé, mais aussi qu’en tous lieux ils fussent reçus sur un pied de stricte parité avec les formes les plus hautes et les plus éprouvées de la réflexion des penseurs et de la création des artistes. A ce régime, les genres triviaux et les soucis vulgaires avaient tôt fait de s’emparer de tout l’espace où ils avaient été introduits comme de nouveaux venus très encouragés. Et ils en chassaient les curiosités plus épurées, incessamment soupçonnées, nous venons de le voir, de liaisons coupables avec le temps. Si ces soupçons et ces accusations avaient quelque fondement, si en effet ces inclinations savantes témoignaient au temps beaucoup d’intérêt et de respect, lui ne leur rendait guère la politesse, car à mesure qu’il passait elles étaient de moins en moins partagées, et bientôt ne le seraient plus du tout. Il n’y avait plus de public pour les choses de l’esprit. Les boutiques de libraires fermaient par centaines. Et dans les travées des antiques salles de concert ne s’alignaient plus, de loin en loin, que quelques vieillards en chemin vers la tombe.
Ce que l’empire avait assuré jadis, en ses périodes les plus heureuses, c’est que l’éducation permette à certains choisis sur leur avidité d’être et de connaître, de s’élever vers plus de savoir et d’aisance, de conscience de soi et de liberté. Mais la sortie de l’Histoire et le refus de l’héritage avaient renversé ce mouvement. Il ne s’agissait plus du tout, comme jadis pour les meilleurs ou les plus appliqués, de rejoindre les nantis de l’instruction ou de l’esprit, il s’agissait pour ces derniers, au contraire, d’abdiquer tout ce qu’ils devaient au labeur du temps, au travail de leurs pères ou au bénéfice de leurs loisirs, à leur propre imprégnation par l’usage des livres, des tableaux, des voyages. Puisque l’Histoire était abolie, la vie et ses leçons reprenaient tous les matins à la première ligne de la première page, premier volume.
L’idéal des Européens, et ils ne désespéraient pas que la science et les lois ne leur en permissent bientôt l’accomplissement, c’était de s’engendrer eux-mêmes, de ne plus rien devoir à ceux qui les avaient précédés. Bientôt on ne saurait plus qu’il y avait eu des siècles. Déjà on ignorait ce que chacun d’entre eux avait pu voir, connaître et subir au cours de son déroulement. Et leur ordre de succession n’était pas clair pour la plupart des sujets de l’empereur.
L’incessant retour de toute chose à son commencement, de toute connaissance à sa découverte, de tout discours à son balbutiement, ce perpétuel « da capo » comme l’avaient dit plus tôt les musiciens à propos d’un toute autre objet dans une langue qui n’était plus comprise non plus d’ailleurs que leur musique, bref, cette continuelle remise à plat pour parler comme on parlait, faisait des enfants des rois secrets de cette société toujours neuve, habitants inédits par définition d’un monde lui-même inédit ou qui se voulait tel. Ils y tiraient profit et considération de leur expertise de l’inconnu que nulle mémoire ne risquait de venir embrouiller. Aussi parlaient-ils à leurs parents, à leurs maîtres qui depuis longtemps ne maîtrisaient plus rien, avec beaucoup d’autorité sèche teintée d’une ironie condescendante où se lisait une méprisante et parfois souriante pitié.
Les « pédagogues », en tant que connaisseurs consacrés officiels et par excellence de cette nouvelle puissance, l’enfance, s’étaient acquis eux-mêmes, ainsi qu’il est normal, un formidable pouvoir. Puisqu’ils devaient tout leur prestige à la classe puérile, ils ne manquaient pas de dire en leur sabir singulier qui bientôt s’imposait à tous, que l’enfant était au centre du système. Et en effet, à partir de ce centre labile, la pédagogie et l’enfance rayonnaient sur toute la société d’Europe. Les aventures et mésaventures de jeux d’enfants, mais pratiqués bien sûr par des adultes, occupaient plusieurs jours, durant la plus grande part des nouvelles, dans les journaux officiels qui savaient bien que les tueries véritables, hors-jeu, n’étaient pas d’un poids comparable dans l’esprit de leurs abonnés.
Sous la houlette d’instructeurs à la fois familiers et sévères, jeunes gens qui les appelaient d’emblée par leurs prénoms et leur donnaient des instructions strictes, des vieillards apprenaient avec gravité des danses adolescentes, ou bien se livraient à des exercices aquatiques, de préférence très exotiques, chinois ou brésiliens, ou africains, car l’abolition de l’Histoire avait effacé la géographie, et la compression du temps fait s’évanouir les distances. On adorait tout ce qui venait d’ailleurs, avec un enthousiasme d’autant plus sincère que toutes les traditions locales avaient été oblitérées sur l’imputation de « sentir le temps ».
Les chanteurs qui se vautraient par terre en vouant l’empire aux gémonies, en fustigeant ses défenseurs et en lui promettant les pires avanies, étaient aussi invités au palais de l’empereur qu’on voyait parader de son intimité avec eux, et même se faire représenter en leur compagnie par les artistes de la cour, comme s’il escomptait de ces bonnes relations affichées un regain de popularité et de prestige. Les mêmes étaient priés de bien vouloir tenir des séminaires dans les plus prestigieuses universités du pays, afin d’y expliquer aux étudiants qui buvaient leurs paroles et y trouvaient des sujets de thèses ou de mémoire, les principes de leur art et les motifs de leur haine. On ne mettait plus d’application et de sérieuse volonté d’aboutir qu’aux enfantillages, aux charades, aux exercices du corps, aux concours de lutte, au lancer de poids, aux courses à pied, aux courses de chevaux. Les acteurs les plus célèbres, et surtout parmi eux les amuseurs, les bateleurs, les bouffons, étaient sollicités pour donner leur avis sur la conduite de l’État, de même que les athlètes du plus grand renom ; ou bien ils le donnaient sans qu’on le leur ait demandé, en insistant toujours sur l’aspect moral et spirituel des « conduites à tenir » dont ils étaient considérés comme les meilleurs experts, les plus désintéressés. Et l’aspect moral et spirituel tendait toujours à plus d’effacement. Pour l’empire, plus d’oubli, moins d’histoire, plus d’acceptation passive de ce qui survient, qu’il n’importait que d’apprendre à aimer toujours davantage.
Ainsi la réalité du divertissement se substituait à l’autre, et tous les citoyens devenaient des enfants. Ils étaient d’ailleurs traités comme tel. Si par exemple il arrivait qu’ils s’avisassent de ne pas penser comme on souhaitait en haut lieu qu’ils pensassent, s’ils pensaient, en somme, c’était chaque fois la pédagogie qu’on brandissait devant eux comme une menace. Toujours plus de pédagogie, comme s’ils avaient tous huit ans et demi. Les poursuites judiciaires ne venaient qu’après, s’ils avaient refusé d’apprendre leur leçon ou de revoir leur copie et s’obstinaient à dire que le temps passait, que bientôt il serait trop tard.
Quant aux véritables enfants, les plus égaux parmi eux et même les seuls à l’être, les seuls qui ne fussent pas tenus de devenir autre chose que ce qu’ils étaient, ceux qui servaient de modèle, de référence et d’idéal à rejoindre, au contraire, étaient ceux qui ne savaient rien et ne voulaient rien savoir, ou ne le pouvaient parce que jamais personne dans leur famille ne s’était avisé d’apprendre ou n’avait eu l’occasion de le faire. Ou bien parce qu’ils étaient étrangers, ne serait-ce que par la langue, à tout ce qu’on aurait pu leur enseigner. On y avait renoncé de longue date, et même, par admiration pour leur intégrité, par émerveillement qu’ils fussent à ce point intacts de toute perversion par la connaissance, par tendresse philosophique pour leur brutalité ingénue, et un peu par peur il faut bien le dire, car ils étaient facilement irritables. On avait inversé le sens de l’enseignement.
Puisque la chance de savoir déjà et la capacité supérieure d’apprendre étaient, de très sérieuses études menées par de grands savants l’avaient montré sans aucun doute possible, des avantages liés en grande partie au hasard de la naissance, à l’héritage, à l’inscription des lignées dans le temps, à l’histoire en somme, à la maudite histoire, la haine qu’on avait pour celle-ci et la passion presque aussi vive qu’on affichait pour l’égalité, s’étaient trouvées d’accord pour que de tels privilèges fussent abolis. Tout le cursus scolaire avait donc pour fonctions d’assurer que les bons élèves, à la fin, seraient parfaitement alignés sur les mauvais, et ne sauraient rien de plus qu’eux, ni ne parleraient mieux, ni n’écriraient plus élégamment, ce qui eut été considéré comme un manquement grave à l’idéal pédagogique impérial.
Que l’histoire fût bannie et le temps mis bien à plat impliquait nécessairement que rien n’arrivait, qu’il ne se passait rien. Rien en tout cas qui relevât de la grande politique ou, à fortiori, de la grande histoire, des annales des peuples, du destin des empires. Seul avait droit de cité comme objet du débat public, le sexe des anges, dans la louable incertitude, paraissait un exemple à suivre, et accessoirement l’économie qui avait fini par se substituer tout à fait à la politique. Pour le reste, c’était à qui se tairait le mieux, fut-ce en prononçant tous les jours de grands discours. Voulut-on faire carrière dans les affaires publiques ou dans la presse, il fallait adopter pour devise « Je dirai même moins ». Et quelque charge qu’on briguât en Europe, il fallait offrir la garantie qu’on ne verrait rien de ce qui arrivait, qu’on n’entendrait rien de ce qui survenait et surtout, surtout, qu’on ne dirait rien, que jamais on ne poserait de mots sur les choses, et sur les mots bien moins encore. Si quelque grondement se faisait entendre néanmoins malgré toutes les précautions prises, si de terribles craquements ébranlaient le pays sans qu’il fut tout à fait possible aux autorités de les étouffer ou d’en effacer immédiatement la trace, les ambitieux et les prudents, les véritables hommes d’État, ceux qui allaient faire de grandes carrières dans la hiérarchie officielle ou dans les organismes de contrôle et de formation de l’opinion, ceux-là se reconnaitraient à leur talent pour traduire en néant balsamique ce bruit déplaisant qui avait percé le silence, à le réduire en colonnes de chiffres, en alibis tarabiscotés. Les malheureux qui ne maîtrisaient pas cet art-là, le précieux talent de ne pas dire et de ne pas voir et qui, oubliant l’oubli essayaient comme ils pouvaient de signaler à leurs concitoyens que l’empire sombrait et que son territoire était envahi, que son peuple était remplacé par d’autres peuples, ceux-là étaient trainés dans la boue ou devant les tribunaux, persécutés, traités de tous les noms les plus honteux et les plus à même de leur aliéner tous leurs amis et tous leurs soutiens. Bref, ils étaient exclus de la communauté des vivants et tenus pour de grands criminels.
Certes il existait une complète liberté d’opinion et d’expression dans Europe, elle était inscrite dans la loi et dans les tables impériales. Mais ses bénéficiaires naturels, les représentants de la presse et la librairie, se souvenant et rappelant à tous en toute occasion que c’était à leur profit que cette liberté avait été inventée, éprouvaient à son égard un si fort sentiment de propriété, un amour à ce point exclusif, qu’ils ne laissaient à personne d’autre qu’eux le soin de son administration, et s’affairaient à défendre par tous les moyens leur droit sans partage sur elle. Ils tenaient avec un zèle amoureux, féroce, tous les emplois de ce ministère sacré, juge, procureur, avocat général, commissaire de police, agent de la force publique, dénonciateur, provocateur, indicateur, mouchard, contre les imprudents qui s’étaient tout là-haut s’il était bien vrai qu’il n’arrivait rien. Les journalistes organisaient encore de grandes battues, et les librairies chassaient de leurs officines les lecteurs audacieux ou inconscients qui leur avaient demandé si par hasard ils n’auraient rien sur la Vérité entre leurs rayons. « Nous ne vendons pas ce genre d’ouvrages » criaient-ils bien fort pour être sûrs d’être entendus des délateurs, des folliculaires, des policiers et des magistrats, car eux-mêmes avaient peur de ne témoigner pas assez de zèle en faveur de la bonne doctrine. Ou bien ils hurlaient « Nous ne suivons pas ce genre d’auteurs ». Il arrivait bien quelquefois qu’ils proposassent de commander l’ouvrage, mais le client se dérobait, de crainte d’être aussitôt fiché, poursuivi, s’il laissait son nom et son adresse.
L’ennui, pour ce vaste empire qui avait été riche et puissant, c’est que le reste du monde, lui, n’ayant pas les raisons qu’il croyait avoir pour sortir de l’Histoire et descendre du temps, n’avait pas la moindre intention d’imiter son retrait. Les autres continents jugeaient bien ridicule que celui-ci se livrât à pareille immolation de lui-même. Et que, par exemple, il se fut ôté de parti délibéré, tout moyen de droit ou de force de protéger ses frontières, puisqu’il s’était convaincu officiellement que rien ne pouvait arriver. Europe n’avait en effet plus d’armée pour ainsi dire, et le peu qui lui en restait, le vieil empire en réduisait tous les jours l’effectif, l’armement et les munitions, comme étant inutiles et coûteux. Il s’en remettait de sa protection à d’autres, lesquels se souciaient de moins en moins d’elle et de lui, exploitaient sa faiblesse, profitaient de sa fatigue, prenaient langue avec ses ennemis, et ne voyaient pas trop pourquoi, à la vérité, ils auraient dû assurer à grands frais, éternellement, le salut d’une péninsule bien décidée à ne pas lever le petit doigt pour sa propre survie.
Or, l’Histoire, mes petits-enfants, est une vieille dame toujours jeune, énergique et fantasque, romanesque en diable, qui s’ennuie facilement et ne rêve qu’aventures, plaies et bosses, sombres drames, coups d’éclat, de théâtre et d’État. Elle ne déteste rien tant que la dérobade et le retrait, surtout lorsqu’elle pressent qu’ils sont organisés contre elle, par défiance à son endroit, afin de se soustraire à son emprise. Europe, donc, était bel et bien envahie. Et comment aurait-il pu en aller autrement ! Les autres nations et les autres peuples auraient jugé trop bête de ne pas profiter de leur chance, et de ne conquérir point cet empire vacant qui leur avait résisté pendant des siècles, qui souvent les avait soumis même, et qui maintenant les invitait à le soumettre par son absence inexplicable à lui-même. L’invasion, car c’en était une, s’opérait selon deux modes bien différents, ou plutôt trois. Le premier était tout à fait placide, s’opérant sans tambours ni trompettes, les envahisseurs se contentaient d’arriver en masse, très humblement, par un flux continu mais sans cesse croissant, sur de vieux rafiots chargés à ras bord d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants, ou par de longues cohortes à travers le désert, qui se précipitaient par de très hauts grillages ; dans les deux cas leur traversée était périlleuse. Cependant, une fois qu’ils avaient touché fut-ce du bout d’un orteil le territoire d’Europe, tout se passait comme en ces jeux d’enfant dont les Européens étaient si friands et qu’ils confondaient avec la réalité. A peine dans ces jeux les adversaires ont-ils atteint un certain périmètre magique, ils changent de statut, ils deviennent tout à fait intouchables. Une avalanche de privilèges et de droits s’abat sur eux. De fait, bien loin de bouter hors les concurrents comme au temps détesté que l’Histoire existait, on leur versait une pension, on leur priait d’excuser les insuffisances de l’accueil, on les nourrissait, on les soignait, on les installait à l’hôtel si on ne trouvait pas à les loger suivant leurs convenances. Il s’était même trouvé un pasteur pour recommander, mais je passerai rapidement sur ce point devant vous mes petits-enfants, qu’on leur envoyât des demoiselles de compagnie, afin de les distraire et de les occuper, et pour éviter qu’ils ne traînassent dans les rues au risque de s’y rendre importuns. Ils y traînaient fort néanmoins, et sur le seuil des maisons, et contre les murs des cités, n’ayant rien d’autre à faire pour conquérir que d’être là, de plus en plus là, de plus en plus nombreux à être là, comme ces grands oiseaux noirs dont beaucoup de leurs femmes revêtaient l’apparence, et qui attendent côte à côte, en rangs serrés sur les barrières, en grappes aux branches des arbres morts, la fin d’une bataille, sachant bien qu’ils en profiteront seuls quoi qu’il arrive. Le deuxième mode de la conquête était plus classique : pour imposer sa loi, elle procédait par le meurtre, la terreur et l’assassinat. Quant au troisième, c’était une combinaison instable des deux autres, une importunité aux mille visages, allant de la simple façon d’imposer son bruit ou son plaisir de nuire, ou son regard provocateur, dominateur, jusqu’à la violence exacerbée dans le crime. Ces agressions, petites et grandes, continuelles, relevaient selon la presse et les autorités, quand celles-ci consentaient à en parler, des problèmes de voisinage, des incertitudes du voyage pour les indigènes, des éternels « faits divers », de la criminalité profane, séculière, civile, telles que les entretiennent depuis que le monde est monde, l’oisiveté forcée et le dénuement. Cependant ces violences étaient une passerelle entre les deux modes pour s’approprier le pays, l’un par le nombre, la masse, la présence proliférante, l’autre par la terreur. Les simples incivilités, les délits et les crimes, servaient d’école d’apprentissage à la conquête par le fer et le feu. Tous les poseurs de bombes et les preneurs d’otages avaient commencé par-là.
De toutes façons, on l’a compris en vertu des règles étranges qui régissaient l’empire depuis sa décision d’abdiquer le temps, rien de tout cela ne devait être dit, rien de tout cela ne devait seulement être vu, bien que ces phénomènes se déroulassent en pleine lumière et dans la simplicité, tranchante comme du verre, de l’évidence. Ne voulant ni d’Histoire ni d’histoires, l’empire ne se voulait pas non plus d’ennemis. Ces conquérants, Europe à la première occasion les baptisait Européens, et s’imaginait ainsi les conquérir. Eux se montraient beaucoup plus honnêtes, véridiques, logiques et sensés. Et sauf à certains moments où ils étaient forcés d’entrer dans la folie ambiante pour obtenir de fous ce qu’ils voulaient, ils énonçaient très simplement la vérité, à savoir qu’ils n’étaient pas du tout Européens bien sûr, ni ne tenaient si peu que ce soit à l’être, d’autant plus qu’ils méprisaient fort un peuple si veule, mais qu’en revanche Europe serait bientôt ce qu’ils étaient, et leur appartiendrait. Toutefois il eut fallu plus que cette belle franchise, et que cet exposé tranquille du programme, pour tirer de leur hébétude les citoyens de l’empire. Cette hébétude avait un nom. Les poètes et les savants de la cour impériale l’avaient baptisé « vivre-ensemble ». Le vivre-ensemble avait une idole, un petit dieu très exigeant et très cruel qui se nommant « Padamlgam ». Chaque fois que les secousses de vérité ébranlaient à l’excès le vivre-ensemble, et que le sang coulait flots, des foules énormes se précipitaient dans les rues afin d’y promener l’idole propitiatoire, et le peuple entier criait d’une seule voix sur son passage Padamalgam ! Padamalgam ! ce qui en fait voulait dire « A bas la vérité ! Nous vivants, la vérité ne passera pas ! ». On savait que le petit dieu, en effet, était contre elle d’un effet souverain. La théologie d’Europe était un peu contradictoire il est vrai, ce que les observateurs étrangers ne manquaient pas de lui faire remarquer, sans qu’à leur objection il fut accordé la moindre attention. La discrimination était tenue en horreur alors qu’elle eut semblé, vue de Sirius, le complément indispensable au culte de Padamalgam. Mais l’atrocité de l’Histoire et l’habitude ancrée de nier l’évidence, avaient depuis longtemps étouffé toute logique, comme en témoignaient ces banderoles où l’on pouvait lire, d’un bord à l’autre des avenues lors des grandes manifestations qui suivaient les massacres, « A bas les effets ! Vive les causes ! », ou bien « A mort les conséquences ! Les raisons au pouvoir ! », ou même « Vive la diversité ! Vive le métissage ! ».
Les envahisseurs se pressaient toujours plus nombreux, sans rencontrer la moindre résistance puisque officiellement il n’y avait pas d’invasion, comment aurait-il pu y en avoir puisqu’on était sortis de l’Histoire ! Le seul usage de mots pareils, invasion, envahisseurs, conquérants, pouvaient vous conduire en prison ou vous valoir, à défaut, les plus lourdes amendes. Et pour bien montrer combien était absurde ce que suggéraient de tels termes, on chargeait d’élaborer la politique à suivre face au débarquement de masse que par antiphrase on nommait « clandestins », une femme (Christiane Taubira) elle-même débarquée dans les mêmes conditions quelques années plus tôt et devenue ministre entre temps pour avoir su tirer parti de ce haut fait. Aux semblables de cette clandestine en pleine lumière, dans les pays où ils étaient encore et qu’ils envisageaient de quitter, c’était crier « Accourez, venez tous ! Abandonnez vos propres patries. Voyez ce que nous pouvons faire de vous ! ». Au peuple indigène [le peuple européen], on ne disait rien du tout car la règle était de lui cacher tout. D’ailleurs la nouvelle promue se nommait « Madame Cachetout ». D’aucuns assuraient même, dans les hautes sphères impériales, que telle était la raison qui l’avait fait choisir. Si s’était présentée à ses frontières une armée véritable, Europe n’eut pas manqué de prier le général ennemi de bien vouloir être le sien, surtout s’il s’était appelé « Rienn’arrive », ou « Fermerlesyeux ». Il est vrai qu’Europe, je l’ai dit, n’avait en toutes fins utiles, point d’armée. On eut juré que cet empire n’avait point de peuple non plus, car les chefs qu’il s’était donné annonçaient à grand effet de menton, pour mieux assurer l’étalement régulier des flots incessants de nouveaux venus sur toute l’étendue du territoire impérial, sans qu’aucun recoin n’y échappe, si reculé fut-il, une politique de peuplement. « Mais nous sommes déjà là », auraient pu dire les indigènes, « Voyez-nous ! Voyez-nous ! Rappelez-vous que nous existons nous aussi ! ». Cependant, ils ne disaient rien du tout, sachant très bien que leurs maîtres ne les aimaient pas et méditaient de les remplacer par d’autres peuples qu’à tort ou à raison ces autorités jugeaient plus dociles, plus attachées à elles parce que leur devant tout, plus conformes aux canons de la mode philosophique, et de la mode tout court. Et moins chers. Les Européens d’Europe ne s’étonnaient pas d’être devenus invisibles aux yeux même de ceux qui gouvernaient, ils étaient habitués à se taire, à se serrer, à payer, à faire de la place, tout nom même leur étant interdit, crainte qu’ils ne songeassent à se mêler d’être, d’exister, de se soutenir, si latitude leur était laissée de se désigner. Il n’était pas jusqu’à l’appellation de Peuple qui ne leur eut été ravie. Et si, dans la presse impériale ou dans les ouvrages de « belles âmes » de la cour il était question, comme d’un mets particulièrement recherché mais parfois difficile à avaler, de quartiers populaires, tout le monde savait bien qu’il fallait comprendre « quartiers d’où le peuple a déjà été chassé, quartiers des nouveaux arrivants ». Ceux-là seuls avaient le droit de dire ce qu’ils étaient, l’Histoire ne leur étant pas interdite, à eux, puisqu’ils n’avaient eu aucune part à celle d’Europe et n’en avaient point connu les heures sombres.
Or il se produisit qu’un enfant parut. On sut plus tard qu’il avait été gravement malade, que sa mauvaise santé l’avait empêché de se rendre à l’école, qu’il n’avait pas suivi le moindre cours d’oubli. Ses parents étaient morts, ses grands-parents étaient morts, il avait été élevé par ses arrière-grands-parents qui étaient sourds et muets, de sorte que personne n’avait pu leur apprendre qu’il n’y avait plus d’Histoire, que le temps commençait désormais tous les matins, et que ce qui arrivait n’arrivait pas. Ils étaient aussi très pauvres, ne pouvaient acheter ni livres ni journaux, et n’avaient dans leur pauvre maison que de vieux manuels scolaires, serrés entre d’antiques volumes reliés et dorés au fer, tels qu’on en offrait jadis aux bons élèves. Le jour de la distribution des prix, l’enfant en avait fait son unique lecture. Tira-t-il d’eux son inspiration ? Toujours est-il qu’un beau jour, au milieu d’une foule d’une ville d’Europe, il monta sur une chaise et s’écria
– Ici s’interrompt brutalement le manuscrit retrouvé.
D’après un conte de Hans Christian Andersen. Renaud Camus
