La gouvernance nous maintient en situation toxique

Ce que le stress fait à l’organisme d’un individu pourrait nous donner quelques indications sur ce qu’il pourrait faire à un organisme collectif.

Chez un individu, sous l’effet d’une menace, l’hypothalamus libère massivement de l’adrénaline et de la noradrénaline. Cela provoque une accélération cardiaque, une redistribution du sang vers les muscles et le cerveau, une hyperglycémie pour fournir de l’énergie immédiate, et une vigilance extrême. Les catécholamines décuplent la tonicité, la force, la coordination et la vigilance. Simultanément, le stress active le système opioïde endogène (endorphines et enképhalines), qui neutralise la douleur au niveau de la moelle épinière.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cette phase de stress a aussi pour effet d’inhiber les fonctions vitales non prioritaires pour assurer la survie immédiate de l’organisme. La digestion, la croissance, les fonctions sexuelles (reproductives) et une partie de la réponse immunitaire sont mises en veilleuse afin de suspendre temporairement les activités jugées « non urgentes ». Autrement dit, l’organisme réalloue ses ressources : il coupe tout ce qui consomme de l’énergie sans contribuer directement à fuir, combattre ou se protéger, et concentre l’essentiel sur le cœur, les muscles, le cerveau et les systèmes de vigilance.

Face au sentiment d’impuissance (l’individu ne voit pas d’issue dans la fuite ou le combat) le cerveau choisit la réponse de « freeze » (immobilisation) par un réflexe parasympathique qui fige le corps (muscles raides, immobilité totale). C’est une stratégie évolutive pour passer inaperçu face à un prédateur. Cette immobilisation globale est aussi nerveuse.

Lorsque le stress dure, cette logique adaptative finit par se retourner contre l’individu. Le taux de cortisol se maintient haut, tout comme la production de noradrénaline et d’adrénaline. Cette activation prolongée de l’axe du stress dérègle la digestion (troubles fonctionnels, douleurs, perturbation du microbiote), freine la croissance et la réparation (catabolisme, fatigue chronique), altère la fonction sexuelle et reproductive (baisse de libido, troubles du cycle), et modifie l’immunité (vulnérabilité accrue aux infections, terrain inflammatoire de fond). Ce qui, à court terme, protège la vie, devient à long terme un facteur d’usure et de fragilisation globale de l’organisme.

Attention toutefois, une fois le calme revenu après un épisode aigu, l’axe HPA libère du cortisol pour aider à la récupération, la douleur revient une fois le danger passé et l’adrénaline redescendue, mais le corps subit le contre-coup : fatigue brutale, retour de la douleur et émergence de fragments sensoriels (sons, odeurs, images) liés à l’événement. Ces fragments peuvent être encodés comme des menaces permanentes et alimenter un trouble de stress post-traumatique, dans lequel le système d’alarme reste trop sensible et réactive sans cesse les mêmes mécanismes d’urgence, au détriment des fonctions de fond nécessaires à la santé sur le long terme. Ce qui réintroduit un cycle de menace qui maintient l’organisme en situation toxique.

— Laurent Ozon