C’est factuel et nous n’y pouvons rien, l’esprit révolutionnaire socialiste n’a pas été forgé par les dentellières de Saint-Brieuc ou les bergers des Landes. Mai 1968 fut une insurrection menée par de petits bourgeois anars, trotskistes, à l’abri du besoin, porteurs de cet activisme et de cet esprit d’ingérence liés au bund, (ce mouvement révolutionnaire des juifs ashkénazes apparu au XIXème siècle), qui parvinrent à entraîner derrière eux une partie de la population déjà lobotomisée sous la houlette des syndicats et du Parti communiste. Parenthèse de subversion et de saccage au cours de laquelle l’agit-prop gauchiste épuisa tous les « ismes », de maoïsme à crétinisme.
La crise de mai 68, qui a vu ses acteurs s’amuser à casser la société de papa, ne fut d’ailleurs pas seulement française, mais européenne. La France a connu les événements spécifiques que l’on sait, mais l’Italie a eu son « Mai rampant » qui a donné naissance aux « années de plomb ». L’Allemagne de l’Ouest avait connu une agitation étudiante plus précoce, qui s’est muée également en terrorisme.
Tout avait commencé par une politisation étudiante d’extrême-gauche prenant prétexte de l’opposition à la guerre du Vietnam. Le paradoxe a voulu que ce mouvement général apparaisse initialement ici comme antiaméricain et anticapitaliste, alors qu’il imitait dans une large mesure ce qui s’était développé dans les campus américains une dizaine d’années plus tôt. Politiquement, à l’origine, le mouvement avait subi l’influence de la propagande communiste, alors que, culturellement, il était imprégné d’esprit libertaire américain.
Le propre des utopies est d’être rebelles au réel jusqu’à ce que surviennent les catastrophes qu’elles ont en germe. Dominique Venner a analysé avec grande justesse l’ambition mondiale de la gouvernance des États-Unis sous influence gauchiste après 1945, de Eleanor Roossevelt à JFK jusqu’aux « néoconservateurs » de l’ère Bush/Clinton/Biden, comme une utopie et en a souligné ses effets pour les Européens. À la différence des simples desseins politiques de conquête comme l’histoire du monde en a tant connu, une utopie est la projection idéologique d’une société idéale, née de l’imagination de ses inventeurs. Tout à leur fanatisme, ces derniers entendent lui plier le réel quels que soient les dégâts. Le communisme était une utopie. On connaît le prix et les résultats. La « cosmocratie » américaine, autrement dit le système libéral américain (au sens américain du terme libéral, de gauche) étendu au monde entier, est une autre utopie. Seulement cette utopie semble moins folle que la première parce qu’elle est fondée sur une part de réalisme : le levier économique du profit capitaliste. Mais cette autre utopie commence lorsque l’esprit religieux et messianique qui inspire la société américaine depuis ses origines (la théorie de sa « Destinée manifeste ») la pousse à vouloir étendre au monde entier et à des peuples de composition et de cultures très différentes ce qui a été mis en œuvre dans des conditions non reproductibles et spécifiques de son pays.
L’Europe d’après la Deuxième Guerre mondiale fut un champ d’expérience remarquable pour l’utopie de la gauche américaine dont mai 68 fut un « cadeau ». Cinquante ans après, les figures françaises du mouvement qui crachaient sur le capitalisme et portaient Mao en haute estime ont fait de fructueuses carrières dans la politique, le journalisme, la publicité et l’édition. Réunis à l’époque au sein de la gauche prolétarienne, les maoïstes français des années 1960, dirigés par Benny Levy alias Pierre Victor, auront été la matrice intellectuelle d’une bonne partie de l’intelligentsia française contemporaine, de Serge July, à Marin Karmitz (dirigeant de la société de cinémas MK2), en passant par Alain Geismar, Gérard Miller récemment mis en cause pour des pratiques de viol sur ses patientes (la gauche « morale » en action), ou encore André Glucksmann dont le fils Raphaël est aujourd’hui établi, grâce à la notoriété de papa, dans le monde politique français et au Parti socialiste. Ces « révolutionnaires de jeunesse » (qui ont à l’époque instrumentalisé les idiots utiles qui marchaient dans ce grand bazar), ont bien tourné casaque. Ils sont de plain-pied dans le Système, dans tous les réseaux de pouvoir. Ils ne crachent plus sur l’argent (l’ont-ils jamais fait en réalité ?), ils adorent les paillettes. Jean-François Kahn qui les connaissait bien, avait disséqué dans l’hebdomadaire Marianne du 1er juin 2005 leur curieux ralliement au libéralisme économique :
« À mesure que leur situation s’améliorait, leur idéologie première se lézardait jusqu’à laisser place à un ralliement total, au nom de la modernité (et même de l’internationalisme), au dogme du mondialisme néo-libéral. Basculement dans l’autre camp ? Non, puisque cette conversion à l’économie de marché se doublait d’une rhétorique de fidélité à l’activisme soixante-huitard en ce qui concerne les mœurs et le sociétal : liberté pour la circulation des capitaux et du cannabis ! Baisse du coût du travail, mais mariage gay ! Films porno sur chaîne privatisée ! Aucune contradiction en plaidant en faveur d’une immigration totalement libre et en dénonçant comme « sécuritaire », c’est-à-dire quasiment « fasciste », toute velléité de durcissement de la lutte contre la délinquance ou le crime ; on peinturlurait d’une couche de laque gauchiste un propos qui ne pouvait que séduire un ultra capitalisme moderne et radicalement insécuritaire, à la recherche d’une main-d’œuvre bon marché ».
Bref, c’est désormais clairement identifié, la contestation soixante-huitarde n’a finalement aidé qu’à détruire dans les mœurs et jusque dans le droit tout ce qui pouvait encore freiner l’expansion de l’utopie synthèse du communisme et du libéralisme économique. Loin d’être un danger pour cette dernière, cette contestation soixante-huitarde a accéléré de façon foudroyante la « marchandisation » des hommes et leur indifférenciation, la destruction des identités, la désintégration des liens communautaires et la manipulation de la nature, tout en multipliant les discours « écolo ».

Célèbre photo du funeste Daniel Cohn-Bendit, l’un des membres du « triumvirat des crottes de nez » (avec Alain Geismar et Jacques Sauvageot), quolibet relatif au jeune âge du milieu étudiant et lycéen qu’ils ont instrumentalisé, jouant ici au con insolent et provocateur face à un agent de police.
