Totalitarisme et dissidence sont passés à l’Ouest

Qui étaient les dissidents hier ? Et qui sont-ils aujourd’hui ? Avant 1991, les dissidents les plus célèbres venaient du monde soviétique. De nos jours, avec l’arrestation d’Edward Snowden qui a fini par trouver refuge à… Moscou ! le lieu que les dissidents d’autrefois fuyaient, avec l’arrestation sur l’aéroport du Bourget de Pavel Durov patron de la messagerie Telegram, on ne se pose plus la question de notre liberté d’expression en Occident.

Avant 1991, la lecture des choses était facile, il y avait le « camp de la Liberté », l’Occident, et puis l’Est, le « Mal ». Quelques rares spécimen d’opposants parvenaient à sortir de cet enfer de l’Union soviétique et de ses pays satellites. Le plus célèbre d’entre eux a été Alexandre Soljenitsyne. Mais avant tout, qu’est-ce qu’un dissident ?

C’est une personne qui ne reconnaît plus la légitimité de l’État, la légitimité de l’autorité politique à laquelle il devait se soumettre jusqu’alors, et conteste de façon plus ou moins radicale le système politique dont il est résident. Soljenitsyne évidemment répondait à cette définition parce qu’en 1974, étant en URSS, il publie avec des complicités à Paris (il ne pouvait pas le faire dans son pays évidemment) le fameux Archipel du goulag, qui révèle au monde l’existence de camps de travail mortifères. Il est expulsé quasiment immédiatement par les autorités soviétiques, déchu de sa nationalité. C’était l’époque où les dissidents du soviétisme trouvaient refuge à l’Ouest. S’ils n’étaient pas éliminés dans leurs pays d’origine, car ils étaient devenus trop visibles, leur notoriété, leur « caractère déviant » était devenu nuisible au système soviétique, alors on les laissait partir.

L’arrivée de Soljenitsyne à l’Ouest a fait sensation. On aimait ce « géant ruse » avec ses airs de faux personnage de Dostoïevski, tant qu’il parlait, devant des assemblées conquises, du monde obscur duquel il venait de s’échapper. Seul le Parti communiste bien sûr l’a trainé dans la boue. Son « Archipel » était une compilation de plusieurs plumes russes sur les conditions de vie dans l’enfer des goulags.

Mais il y a eu une confusion à son sujet. Certains se sont imaginés que Soljenitsyne allait également, par opposition au système soviétique, promouvoir avec force les « valeurs occidentales ». En réalité, il n’en fut rien. Pire, il se mit à professer qu’il existait chez nous des signes avant-coureurs de totalitarisme, ce que le monde politique et l’intelligentsia occidentale ont décidé de totalement ignorer. Ils n’ont pas pris la mesure de son fameux discours devant les étudiants de Harvard.

Dans le prolongement de Soljenitsyne est apparu un autre écrivain dissident, Vladimir Boukovski, qui a passé douze ans dans un hôpital psychiatrique en URSS où l’on essayait de « remettre le cerveau à l’endroit » de ces gens qui critiquaient le système. Puisque c’était le « bonheur absolu », on ne pouvait forcément être que fou pour critiquer ce qui se passait. Boukovski est l’auteur en 2005 (Éditions du Rocher) de L’Union européenne, une nouvelle URSS. A travers ce livre, il nous avertit qu’une forme de totalitarisme est en train de gagner l’Occident. S’il y a une phrase que l’on doit retenir de lui, c’est la suivante, elle est d’une force inouïe : « J’ai vécu dans votre futur. Et ça n’a pas marché ». A l’époque, évidemment personne ou presque ne l’a écouté.

La tentation de tout contrôler est un mal qui est au cœur de tout pouvoir. La démocratie en théorie a pour principe la séparation des pouvoirs, jalonnée de garde-fous et de lois censées contraindre la nature humaine portée plutôt vers le mal contrairement aux utopies de Jean-Jacques Rousseau (« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser… » Montesquieu – De l’Esprit des lois, chapitre IV). Tout le monde est témoin aujourd’hui de la façon dont se déploie le totalitarisme en Occident : on a vu par exemple, à la faveur des émeutes « blanches » consécutives aux meurtres de trois fillettes par un Rwandais d’origine, que le gouvernement britannique a arrêté des gens parce qu’ils ont écrit des messages sur les réseaux sociaux ; en France on place en garde à vue un Pavel Durov pour tenter de lui extorquer la levée de la confidentialité des échanges sur sa messagerie Telegram ; toujours en France, la plateforme américaine Meta supprime les comptes Instagram « de droite » de manière absolument discrétionnaire ; l’ancien commissaire politique européen Thierry Breton menaçait Elon Musk estimé coupable de laisser trop de liberté d’expression régner sur son réseau social X (ex-Twitter) ; au Brésil, un juge a décidé d’interdire la diffusion sur le pays du réseau de Musk ; des parlementaires européens ont voulu interdire de séjour le journaliste américain Tucker Carlson parce qu’il avait interviewé Vladimir Poutine.

Manifestement, la prophétie de Boukovski s’est réalisée, « J’ai vécu dans votre futur et la liberté de pensée n’y figure pas », aurait pu dire ce dernier. La question de l’arrestation de Pavel Durov devrait tous nous interpeller car elle touche aux fondements de notre société. Comment est-il possible qu’un homme né à Leningrad en 1984, pur produit du système soviétique, soit devenu l’un des promoteurs les plus efficaces de la liberté à l’Ouest, et qu’on l’arrête en France !? Washington et ses alliés étaient le phare de la Liberté. Aujourd’hui ce sont eux qui veulent la restreindre.

Dans ce registre, comment ne pas penser évidemment à Julian Assange et Edward Snowden. Ce dernier, qui vivait aux États-Unis, employé par la NSA, a compris brutalement que son employeur gouvernemental était en train d’installer un système global de surveillance, action selon lui contraire aux valeurs américaines de liberté. Il s’est opposé à Big Brother. Et pour échapper aux poursuites il termine à Moscou. Les dissidents sont arrêtés à l’Ouest. D’autres trouvent refuge à l’Est. C’est le monde à l’envers. Soljenitsyne se retourne peut-être dans sa tombe, d’où justement il nous dit « J’avais raison, je vous avais prévenu ».

La vie des autres, est un film qui relate la vie en Allemagne de l’Est dans les années 1980, avec ses agents, les micros dans les murs. A sa sortie en 2007, donc après la réunification des deux Allemagnes, il paraît rassurant, on se dit que l’asservissement d’un peuple au nom du socialisme n’est plus qu’un lointain cauchemar, il est rassurant de se dire que ça n’existe plus une police politique qui place des agents dans le grenier d’un artiste pour le prendre en défaut de dissidence, comme est pris Winston Smith dans 1984 de George Orwell. Au moment où ces pratiques étaient courantes, l’Ouest était l’endroit où ces gens à Berlin-Est rêvaient de terminer leur vie. Comme l’Occident a été naïf à cette époque !

Depuis, l’épisode coronaviresque est passé par-là, avec ses auto-attestations autorisant à sortir et que la police, toujours disposée à obéir à n’importe quoi, vérifiait scrupuleusement, avec les obligations de se rendre au vaccinodrome sous peine dans le cas contraire de mort sociale pour le personnel soignant, les pompiers, entre autres, avec les directives sanitaires dont on sait désormais que la plupart étaient absurdes, avec les instruments de surveillance testés à l’époque, QR-code, Pass sanitaire qui ont pris depuis une orientation bien plus politique, toutes choses dénoncées à l’époque par les clairvoyants lanceurs d’alerte accusés de croire à la théorie du complot. Il n’y a plus besoin d’un agent de la Stasi dans le grenier pour vous observer. Votre vie est dans votre téléphone mobile. C’est tellement plus facile. Il suffit de demander les codes. Et pour nos dirigeants il n’est plus nécessaire de passer pour des salauds qui persécutent leurs opposants, la machine effectue le travail pour eux, et ils ne sont redevables de presque rien. On ne sait pas véritablement pourquoi Pavel Durov a été arrêté, il n’y a pas de suite.

Il était inévitable qu’après avoir œuvré pour « le bien de notre santé », un pouvoir avide de contrôle et de contrainte comme l’est devenu le pouvoir dans les « social-démocraties » occidentales, allait un jour le faire pour « le bien de notre vie en société ». Orwell avait romancé la montée en puissance de cette surveillance. Il n’avait juste pas compris à quel point elle deviendrait immense et pernicieuse.

Le monde occidental aujourd’hui poursuit l’histoire de l’URSS par d’autres moyens. Et la plupart des gens continuent de croire qu’ils vivent en démocratie libérale. Et c’est au nom de la démocratie libérale que l’on réduit nos libertés et que l’on veut nous soumettre à une rééducation permanente.