La démocratie est née le jour où le premier démagogue a rencontré le premier crédule. Dans ce monde de communication où les politiques doivent convaincre pour vaincre, il leur faut se battre avec des mots, s’opposer avec des idées, s’imposer avec des images. La victoire n’est plus au bout du fusil, mais au cœur du discours, et le combat ne se livre plus au-dessus mais à l’intérieur des têtes. Pour arracher des approbations sans jugements, il leur faut simultanément neutraliser les objections de la raison et favoriser les appréciations subjectives, les préjugés favorables ou défavorables : en un mot, conditionner le citoyen-juré pour qu’il se dispense de l’examen et saute sans tarder à la conclusion.
Ils usent pour cela de petits procédés, d’apparence anodine, qui faussent la réflexion des citoyens. Parmi ceux-ci, les ruses de langage sont les plus courantes mais aussi les plus efficaces. Fondées non seulement sur un choix pervers de mots, d’images, de formules, de clichés et de clips, mais encore sur l’appel à des éléments du « prêt-à-penser » – raisonnements en kit, enchaînements automatiques de propositions – elles échappent à l’attention distraite du grand public ; dans la plupart des cas, elles fonctionnent fort bien et fabriquent de la conviction à peu de frais.
Telles sont les « armes légères » du pouvoir, rien que des jeux de mots glissés dans le discours et qui, bien souvent, valent mieux que les plus éclairantes démonstrations. C’est en jouant sur les mots, sur leur double sens, sur leurs connotations particulières que l’on précipite un jugement. Nous avons déjà rencontré ces traquenards du verbe : il est rare que le vocabulaire soit purement objectif ; le plus souvent, il possède une charge symbolique qui associe l’objet désigné à certaines valeurs et lui confère un parfum idéologique à l’insu même du locuteur. Ce lien n’a rien que de très normal lorsqu’il est fondé sur le réel. « Héroïsme » désigne quelque chose de positif ; « lâcheté », quelque chose de négatif. Mais les mots n’ont pas toujours cette franchise, bien souvent ils plaquent leur connotation sur la réalité. C’est alors que « les mots pour le dire » dictent « les critères pour en juger ». La même situation paraît légitime ou scandaleuse selon les termes dans lesquels elle est décrite.
Collaborer signifie « travailler en commun » – simple constatation n’impliquant aucune appréciation. Avec la « collaboration de classe », les communistes ont effectué un premier glissement de sens : on passait à la trahison sociale. Puis, sous la présence des troupes allemandes en France, on est arrivé à la « collaboration avec l’ennemi » : la trahison nationale. Désormais, on peut assassiner une personne en parlant d’une « mentalité de collaborateur ». En soi, cela ne veut rien dire, mais il n’en faut pas plus pour que surgisse tout un environnement détestable de lâcheté, de trahison, de compromission. Personne n’a envie de passer pour un tel « collaborateur ». Une accusation claire et franche, qui nommerait les choses par leur nom, paraîtrait excessive, non fondée et manquerait son but. En se contentant de lancer un mot d’apparence bénigne, on instille le poison sans provoquer de réaction de rejet. Dans le débat, il suffira de mettre en garde contre telle ou telle attitude de « collaboration » pour que certains se laissent impressionner et, par crainte d’être associé aux méchants, renoncent à poursuivre plus avant dans cette voie.
On peut faire la même démonstration avec Discriminer, qui signifie procéder à des choix, ce qui fait naturellement partie de la vie, c’est l’un des modes par lesquels se manifeste l’intelligence et la raison, c’est une liberté fondamentale et indispensable en toutes occasions et en toutes matières. Lorsqu’au marché vous choisissez tel vendeur de légumes plutôt que tel autre parce que les produits de son étalage vous apparaissent meilleurs, vous discriminez dans votre intérêt et en accord avec vos goûts, ce qui n’est que stricte et simple normalité. Lorsque la nuit tombée vous fermez à clé la porte de votre domicile pour en interdire l’accès à des inconnus pendant votre sommeil, vous discriminez légitimement entre ceux autorisés à rentrer chez vous et ceux qui ne le sont pas. On sait le sens négatif qui a pourtant été implanté dans les têtes par la pensée gauchiste via ses haut-parleurs médiatiques, au mot discrimination, celui de rejet injuste.
On en vient ainsi à ne plus pouvoir utiliser certains mots tant ils ont été détournés de leur véritable sens. Si une « réaction » ne saurait être ni bonne ni mauvaise en soi, il n’en va pas de même de « réactionnaire », que la pensée gauchiste est parvenue à renvoyer automatiquement dans les esprits à une attitude rétrograde, bornée, ennemie de tout changement et de tout progrès. Rien n’est si absurde, car le mouvement ne se fait pas toujours dans le « bon » sens : n’est-il pas juste de revenir en arrière lorsqu’on a fait fausse route ? Longtemps, l’amour de la nature et des traditions régionales fut taxé de passéisme par ces mêmes « progressistes » gauchistes (pléonasme). Seuls des « réactionnaires » pouvaient s’attacher à ces survivances d’un autre âge ; les « progressistes », eux, choisissaient hardiment le modernisme. Foutaises ! Un réactionnaire n’est que quelqu’un attaché à son héritage civilisationnel, à son identité, qui « réagit » légitimement contre la « table rase » et la destruction de la normalité par la pensée gauchiste.
