Macron à Bruxelles, une posture souverainiste française pour tromper encore

Emmanuel Macron était à Bruxelles ce 1er février 2024. Voilà un homme qui avait comme « mission », pour renforcer sa présidence, d’envoyer le signal, dans une mise en scène théâtrale, selon lequel il était pour ramener un ordre dans une logique française. Il allait à Bruxelles non pas simplement « défendre » (qui peut sérieusement y croire ?) les intérêts français comme tant d’autres vont défendre les intérêts de leurs pays respectifs. Il y allait, du moins c’est la version qui nous était vendue, pour créer objectivement aux yeux de tous un rapport de force à l’avantage de la France, et dire que c’en est fini des excès de Bruxelles et de sa Commission. Un moment qui serait l’occasion de montrer à tous que la France ne se laisse pas imposer des décisions qui sont contraires à ses intérêts. Ce renégat à la France (comme ses divers prédécesseurs) puisque enragé du projet européiste et de tous ses méfaits serait subitement devenu vertueux face à la colère agricole ? et rejetterait tout ce qu’il a adoré ? C’était la « trame de fond » de ce voyage, Emmanuel Macron n’y allait pas sur le mode de l’européiste fervent qu’il est. Il y allait sur le mode « j’ai changé, aujourd’hui vous allez voir l’Europe je suis là pour la calmer, pour la mater si nécessaire ». Il s’est montré assez sévère envers l’Union européenne, laissant comprendre qu’elle causait des problèmes, qu’il était temps de ramener de l’ordre. Mais que vaut la parole d’un homme qui n’a cessé de mentir aux Français et d’agir contre leurs intérêts depuis sa première élection ? On le sait, absolument rien. Et à la fin quelle est la solution proposée par Emmanuel Macron ? C’est toujours plus d’Europe, avec selon ses mots « la force européenne de contrôle sanitaire et agricole ». C’est le sempiternel et insupportable argument de cette clique politique : « si ça ne marche pas, c’est parce qu’on n’en a pas fait assez ». Il manquait probablement une force à Bruxelles, un organe de contrôle, producteur de normes, donc pourquoi ne pas en faire un supplémentaire au terme de cette crise dont une bonne partie de la colère s’alimente du refus de l’hypernormativité bruxelloise. 

Il est intéressant de voir ce que l’on trouve dans les mémoires de Jean Monnet, l’un des « pères de l’Union européenne », rééditées en 2022, une double préface, l’une de Ursula von der Leyen, l’autre d’Emmanuel Macron. Ce dernier y dénonce les « égoïsmes nationaux » les « individualismes nationaux », autrement dit les nations qui n’ont pas compris que la logique de notre temps se situe au niveau fédéral européen. Quant à Ursula von der Leyen, elle nous dit, citant Jean Monnet « peut-être la phrase la plus célèbre de ses mémoires m’a toujours accompagnée dans les moments les plus délicats de mon mandat de présidente de la Commission : J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises ». Autrement dit, plus il y a de crises, mieux c’est pour l’Europe, plus on la construira, sachant que rien n’est plus important que cette construction européenne, et que quelles que soient les circonstances il faut davantage d’Europe. Jean Monnet dit aussi « les nations souveraines du passé ne sont plus le cadre où peuvent se résoudre les problèmes du présent, et la Communauté elle-même n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain ». Tout est dit des intentions et du credo de ces fripouilles, que trop de Français ont gobé comme une avancée depuis la mandature Giscard. Cela nous dit la structure mentale de ceux qui nous dirigent. Depuis quelques semaines, la colère des agriculteurs nous dit « moins de normes, moins d’Union européenne, moins d’encadrement, égalité dans les contraintes de production avec la concurrence internationale, il faut changer le modèle ». Mais on est face à une classe dirigeante qui ne peut pas sortir de ce système mental. Sur le Mercosur (le marché commun de l’Amérique du Sud) que Bruxelles veut ouvrir aux pays d’Europe, Emmanuel Macron vient prétendre qu’il « va tout faire pour que ça ne passe pas », ce qui ne veut pas dire que ça ne passera pas, mais veut dire que l’on va engager un rapport de force avec une souveraineté qui nous dépasse, celle de l’UE. L’originalité d’Emmanuel Macron, c’est de dire que cette souveraineté nous dépasse mais qu’elle est nécessaire, parce qu’il est lui-même d’accord avec cette souveraineté qui dépasse la souveraineté nationale française. La duplicité de ces langues de serpent se cache toujours dans la finesse sémantique.

Dans l’histoire de toutes les idéologies, on constate que quand une idéologie est rejetée par la population, il est nécessaire de faire momentanément un pas en arrière pour donner l’illusion que l’on a entendu la population. Quel a été ce « pas en arrière » ce 1er février ? On peut comparer la situation d’hier à la NEP (la Nouvelle politique économique), la politique prise par Lénine pour ramener un peu de capitalisme lorsqu’il se rend compte au début que le socialisme ne fonctionne pas. Mais ce n’est pas une concession sur le fond des choses, cette concession permettra de rebondir pour aller vers davantage de socialisme. C’est ce que nous avons vu hier à Bruxelles, où ce qui a été dit c’est qu’il faut ramener un tout peu de nation pour être capables de se donner un nouveau souffle pour le prochain grand saut européiste. 

Par ailleurs, la question de l’Ukraine est absolument fascinante ici. Nous avons vu Ursula von der Leyen citant Jean Monnet disant que les crises sont essentielles à la construction de l’Union. On peut donc comprendre que de ce point de vue les européistes ont intérêt à ce que la guerre en Ukraine dure le plus longtemps possible, parce que plus la guerre se déroule plus la souveraineté européiste se constitue, et plus la construction européiste avance de concert, et plus l’humanité sera heureuse. Selon leur logique on est en droit de penser que dans l’esprit de ceux pour qui l’Union européenne est plus importante que tout, cette guerre se présente presque à la manière d’une divine surprise, c’est l’occasion pour l’Union européenne d’aller plus loin que jamais jusqu’à présent dans l’affirmation de sa souveraineté. 

La construction de l’Union européenne repose sur une faille non surmontée : le référendum bafoué de 2005. Cette forfaiture menée par Sarkozy et les parlementaires pèse encore sur le destin de la France. C’est le traumatisme inaugural à bien des égards. Quand les « élites » perdent un référendum, ils adoptent le « plus jamais ça, le peuple n’a pas la compétence civique nécessaire pour juger de ces choses ». On a donné l’occasion au peuple de voter, et il a mal voté. Peur la ploutocratie reconduite au moment du Brexit, peur reconduite devant la montée des dits « populismes ». Il y a donc une forme de conviction qui s’est installée dans une bonne partie des « élites » : il ne faut plus consulter le peuple, parce qu’en dernière instance il risque de faire dérailler la « marche de l’histoire » telle qu’elles la souhaitent. Et dans cette logique, la fonction des peuples n’est plus que d’enregistrer les décisions fixées par l’Union européenne, ce n’est plus de décider pour leur destin. Citons Ursula von der Leyen encore une fois, et c’est assez exceptionnel : « la Commission européenne lève désormais des fonds sur les marchés des capitaux qu’elle transfère aux États membres sous la forme de subventions et de prêts. Ces ressources sont utilisées sur la base d’un nouveau concept : les plans nationaux transposent les priorités européennes communes en investissements et en réformes au niveau local ». Autrement dit, on décide de mettre en place des systèmes de subventions généralisées qui obligent les peuples, et la fonction des nation n’est plus que d’appliquer les directives fixées à Bruxelles. Tout comme les juges ont opéré un coup d’État sur la souveraineté du politique, l’Union européenne a opéré un coup d’État sur la souveraineté des nations membres. Si le référendum surgissait, le peuple reprendrait en main le droit de fixer ses priorités, son cadre, ce qu’il décide. Du point de vue européiste, on préfère bien sûr la « technostructure éclairée » qui serait capable de surplomber les peuples sans se laisser éclabousser par les passions populaires. Quelle est la force de la technostructure ? C’est qu’elle est capable de s’imperméabiliser contre des peuples jugés erratiques. C’est parce que la technostructure n’écoute pas les peuples que l’Union européenne la célèbre. La Vendée fut une révolte inaugurale dans la modernité, contre une modernité révolutionnaire centralisatrice jacobine qui trucidait les identités de la France. De même, aujourd’hui les peuples se révoltent contre le pouvoir de l’Union européenne, ils sont à leur manière un peu Vendéens.