Un marché de dupes

Avec les thèses évolutionnistes, les philosophes et les encyclopédistes ont théorisé le « contrat social » qui selon eux a succédé à « l’état de nature » dans lequel vivait l’Homme avant que quelques individus se soient dit : « les gars, mettons-nous en société », reformulé ci-après par Platon. Mais quels droits et obligations naissent donc du contrat social, qui apparait dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 sous le terme « association politique » ? Ce qui est visible, c’est que l’on souffre de cette vie dans la société française sous cette belle théorie contractuelle, penchons-nous brièvement sur le sujet. Attention ça va secouer ! 

Platon déclare : « ce qui donne naissance à une cité, c’est l’impuissance où se trouve chaque individu de se suffire à lui-même ». Le contrat consiste alors selon Hobbes en « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ». De là, « chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a ». C’est beau la théorie philosophique. Finalement, « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ». Tel est donc le contrat qui fonde la société civile et politique. Et le contrat est conclu pour chaque individu à chaque génération. Il est en fait considéré conclu en permanence. 

Pourtant qui d’entre nous se souvient avoir signé pareil document ? Hobbes explique que l’acceptation du contrat est tacite et est incluse dans l’acceptation de la « domination du souverain » : l’enfant est obligé d’obéir à sa mère qui exerce sa souveraineté sur lui, le vaincu en se rendant au vainqueur accepte de devenir son esclave. La souveraineté est ainsi acquise par la force certes, mais elle est aussi acceptée : « ce droit (de domination PATERNELLE) ne dérive pas du fait qu’il appartiendrait au parent de dominer son enfant du seul fait qu’il l’a procréé ; il dérive du consentement de l’enfant » et ainsi en va-t-il des autres types de domination : c’est ce qu’Hobbes appelle la « République d’acquisition ». Or tous et chacun, nous avons un jour accepté cette domination plutôt que de mourir : ce jour-là nous avons signé le contrat. Y a-t-il donc contrat, objectera-t-on, alors qu’on est sous l’emprise de la contrainte ? Oui, répond Hobbes. Joli contrat, rétorquera-t-on, que celui qui est « tacitement » signé à douze ans le jour où l’on a obéi à son père par crainte d’être privé de dessert et à dix-huit quand on a décéléré à la vue d’un képi.

Et s’il nous en prend la fantaisie, puisqu’il s’agit d’un contrat, a-t-on le loisir de le rompre, puisque c’est le propre de la notion de contrat que d’accepter sa rupture unilatérale ? Eh bien non dans ce cas d’espèce, répondent en chœur nos philosophes. Pourtant, rompre appartient bien à la définition de toute convention, car si elle ne peut plus être rompue elle n’est plus une convention. Le pacte social qu’ils ont théorisé et qui nous est appliqué finit par s’avouer pour ce qu’il est : totalitaire. Rousseau déclare : « Afin que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, qui quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre ». Admirable conception de la liberté ! Étonnant « contrat » que celui dont l’adhésion est tacite, sous l’empire de la crainte, et dont la dénonciation est impossible. 

Ne perdons pas de vue le sacro-saint principe d’égalité entre « signataires du pacte social » (l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté selon Hobbes comme on l’a dit plus haut). Égalité que cite également Tocqueville : « Je suppose que tous les citoyens concourent au gouvernement et que chacun ait un droit égal d’y concourir. Nul ne différant alors de ses semblables, personne ne pourra exercer un pouvoir tyrannique ; les hommes seront parfaitement libres, parce qu’ils seront entièrement égaux ; et ils seront tous parfaitement égaux parce qu’ils seront entièrement libres. C’est vers cet idéal que tendent les peuples démocratiques ». Chacun a un droit égal de concourir au gouvernement ? Vraiment ? La fortune et les moyens financiers des candidats ne jouent pas pour se faire élire ? L’égalité présumée est donc la clé de voûte, la valeur phare du système. C’est du moins ce que tout cela prétend. On sait bien en réalité comment dans le système démocratique cette égalité traduite par la « volonté générale » laisse le minoritaire (véritable ou frauduleusement qualifié comme tel) sans aucune liberté de se soustraire à ce que veut lui imposer le « majoritaire ». La perfidie et le cynisme de toute cette construction philosophique est totale.