Il y a seulement quelques années, seuls les plus éclairés dans le corps social, ceux vraiment dotés d’esprit critique et de culture littéraire, connaissaient et citaient des auteurs tels que Huxley, Orwell, Zamiatine, pour signaler combien notre monde actuel se met à ressembler à leurs romans dystopiques de société totalitaire (nous avons eu l’occasion d’évoquer ce sujet dans de précédents articles, dont Huxley, Orwell, faux prophètes). Autrefois, il y a seulement vingt ou trente ans, quand on pensait Science-Fiction et romans d’anticipation, on pensait le sujet très éloigné de la réalité, que cela appartenait au domaine de l’évasion. Or, la Science-Fiction et les romans d’anticipation sont peut-être en définitive les littératures les plus politiques qui soient, qui permettent d’anticiper l’avenir. En effet, à ce jour tout ce qui existe de par la réalisation de l’homme a été dans le passé de la Science-Fiction, il n’y a pas de contre-exemple. Ce qui veut dire, si cette loi ne finit pas par être démentie, que tout ce qui est de la Science-Fiction actuellement existera dans le futur. Et là, le sujet devient particulièrement inquiétant, avec le développement du numérique, de la télésurveillance, de l’intelligence artificielle, de la robotique, du transhumanisme, le monde décrit dans Terminator, par exemple, prend l’allure du possible.
La Science-Fiction n’est plus une discipline littéraire et cinématographique d’échappatoire au réel, elle est l’anticipation des tendances lourdes du monde qui vient. Ray Bradbury, écrivain américain majeur dans le domaine de l’anticipation, disait en 1999 que la Science-Fiction est la description de la réalité. Aujourd’hui dans notre société, la frontière entre la fiction et la réalité s’estompe dans certains domaines, en particulier parce que notre perception de la réalité passe par les idéologies et par la machine médiatique qui crée en fait une sorte de nouvelle réalité. Notre réalité est en train de rejoindre le futur qu’un certain nombre de gens ont prévu dans notre passé. Ces auteurs ont prévu une partie de notre présent. Dans La Machine à Explorer le Temps de Herbert George Wells paru en 1895, la passivité onirique des Eloïs des androgynes simplets et doux passant leur temps à jouer tels des enfants et à manger des fruits, gambadant dans les prairies, restant comme hébétés, sans réaction de défense face aux Morlocks lors des razzias suite auxquelles ils finiront dévorés, ressemble furieusement au comportement des Européens de l’Ouest anesthésiés, toujours enfermés dans la politique « progressiste » de « société ouverte » subissant pourtant quotidiennement les conséquences de la submersion migratoire extra-européenne en terme d’insécurité et de criminalité, sur fond de société de consommation et désormais de promotion du transsexualisme. Quand Philip K. Dick écrit en 1956 son roman Minority Report, il décrit un univers où une police du « pré-crime » arrête les gens avant même qu’ils fassent ce que le pouvoir condamne, faisant que les prisons sont pleines de gens innocents, cela paraît une fiction folle. Et aujourd’hui, on voit bien que l’on est capable d’interdire une réunion publique au prétexte que certains propos pourraient y être tenus. Gérald Darmanin a interdit en mai 2023 deux colloques à Paris, celui de l’Action Française et celui de l’Institut Illiade, précisément au prétexte de ce qui pourrait y être dit par les orateurs. Nous sommes donc bien déjà dans le monde du « pré-crime ». Notre réalité est en train de rattraper certaines des dystopies connues, dans la passivité du troupeau qui reçoit l’information au JT de 20h00 à table en famille.
Cela dit, il n’y a pas d’auteur qui ait vu l’intégralité du monde dans lequel nous sommes, chacun n’en a imaginé judicieusement que des aspects. Il y a une différence essentielle entre Orwell et Huxley. Le monde de George Orwell, qu’il décrit en 1948, est un monde soviétoïde, une tyrannie très largement inspirée du totalitarisme bolchevique, une extension du modèle soviétique, sur la base du contrôle policier, de l’espionnage de l’intimité des gens, un monde de pauvreté et de pénurie aussi, sous le regard inquisiteur de Big Brother au travers d’écrans que l’on ne peut pas éteindre dans chaque domicile (comme le traçage numérique de nos jours conservant nos faits et gestes), et l’imposition d’une novlangue – le mot a fait florès depuis pour qualifier la déconstruction/réécriture de l’histoire, le vocabulaire, le catéchisme idéologique de la pensée dominante. Le propos d’Aldous Huxley est différent, pour imposer quelque chose aux gens, pour faire une société tyrannique, on n’a pas nécessairement besoin de barbelés, de policiers et de terreur, on peut parvenir à maîtriser les gens par la suggestion, par la propagande soft, par la drogue (le Soma dans son roman). Deux visions différentes donc. Mais aujourd’hui nous vivons dans un monde qui est un mélange des deux. On nous a imposé la police de la pensée, le « ministère de la Vérité » (le discours officiel relayé par les médias aux ordres), empruntés à Orwell, et l’importance de la propagande, de la dictature médicale (on a vu ce qui s’est passé avec le Covid, l’État « bienveillant » peut devenir un État totalitaire), empruntés au monde de Huxley.
Le genre littéraire S-F se partage entre descriptions d’utopies et de dystopies. Le monde ne s’est pas méfié et a couru vers le « progrès ». Et dans la pratique de la gestion de nos sociétés, les utopistes ont triomphé des dystopies. Malheureusement, dans les faits ce sont les utopistes qui triomphent, pas les réalistes, sans quoi la France n’aurait pas subi cinquante ans de politique destructrice portée par une synthèse du libéralisme capitaliste et du socialisme « progressiste », et ne se trouverait pas dans la situation catastrophique actuelle. Le XXe siècle, c’est celui du triomphe de l’utopie progressiste, le triomphe de la Gauche et de tout son appareil intellectuel. L’utopie a un caractère séduisant. Le réalisme n’est pas très séduisant. Comme le dit la formule, l’esprit lâche et moutonnier préfère un mensonge qui rassure à une vérité qui dérange. L’utopie a donc davantage de chances de s’imposer dans l’histoire. L’utopie est une science-fiction politique. Le « progressisme » gauchiste, c’est le culte de l’avenir (les « lendemains qui chantent » de la formule communiste), c’est le culte de la Science qui va permettre à l’homme d’être un démiurge l’égal des Dieux. Mais l’utopie peut n’en aboutir pas moins à des réalisations qui rejoignent la description des dystopies. C’est une fiction car cette idéologie repose tout de même sur une conception de l’homme qui n’est pas avérée scientifiquement, qui est une conception poétique de l’homme, une conception fantasmée de l’homme (ce qui nous renvoie à Jean-Jacques Rousseau). L’utopie fait rêver dans un premier temps, puis vient le choc de la réalité engendrée par le modèle utopique qui lui ne fait pas rêver le moins du monde, au contraire il fait peur, voir des intervenants en milieu scolaire sensibiliser les enfants au « changement de Genre » ne nous fait pas franchement rêver, voir le nombre de victimes de vols, d’agressions et de meurtres engendrés par le « vivre-ensemble » et la présence de ressortissants venant de la sphère de l’islam ne nous fait pas franchement rêver.
Un des grands thèmes du temps présent, nous l’avons cité en introduction, est le transhumanisme, l’idée d’un humain modifié, « augmenté ». La Science-Fiction annonce le transhumanisme. Toujours chez H.G. Wells, dans son roman L’île du Docteur Moreau, un médecin un peu particulier, essaie de transformer les animaux en hommes. Évidemment, la chose se termine mal. Mais ce thème est sous-jacent, il a été traité par un certain nombre d’auteurs. On a beaucoup parlé des livres, il ne faut pas oublier le cinéma, notamment sur le sujet du clonage (le film A l’aube du sixième jour par exemple), un thème qui a été abordé dans la fiction des années 1960, partant de l’idée que les oligarques bénéficieraient de progrès de la médecine, d’un certain surhumanisme, contrairement au reste de la population. Il y a le livre de Peter Randa, Les Ephémères, qui raconte une société très duale ou précisément les éphémères ce sont tout le bas peuple, pendant que l’élite, elle, a une vie très longue parce qu’elle a accès à de la médecine très particulière. Le thème a été traité à la fois du point de vue de la folie de certains scientifiques (le thème éternel de la science sans conscience), et du point de vue de la société duale où une petite oligarchie va se concocter un monde agréable pendant que le reste de l’humanité est condamné.
L’autre thème du temps présent, lié aux robots, c’est l’intelligence artificielle, qui nous ramène à Terminator, ce monde où les systèmes de défense sont confiés à une IA qui, par ses algorithmes, conduit à la destruction nucléaire. Seul le futur nous dira si là encore, la Science-Fiction a anticipé la prochaine réalité, si elle a vu juste quant à la part inquiétante de l’intelligence artificielle. Cette thématique recycle un certain nombre de grands archétypes, celui de l’apprenti-sorcier (créant une machine qui va lui échapper, le monstre de Frankenstein ou le Golem de Prague), celui de la dépendance de l’homme à l’égard de cet outil.
