De Gustave Le Bon, impressionnant observateur qui à travers ses nombreux ouvrages a dressé un remarquable et pertinent tableau de la nature humaine, nous invitons à sa lecture intégrale qui constitue un véritable régal pour l’esprit. De sa Psychologie des foules (1895), nous tirons ces quelques morceaux choisis que nous avons particulièrement apprécié :
Ce facteur, la race, doit être mis au premier rang, car à lui seul il dépasse de beaucoup en importance tous les autres. Nous l’avons suffisamment étudié dans un autre ouvrage pour qu’il soit inutile d’y revenir encore. Nous avons fait voir, dans un précédent volume, ce qu’est une race historique, et comment, lorsque ses caractères sont formés, elle possède de par les lois de l’hérédité une puissance telle, que ses croyances, ses institutions, ses arts, en un mot tous les éléments de sa civilisation, ne sont que l’expression extérieure de son âme. Nous avons montré que la puissance de la race est telle qu’aucun élément ne peut passer d’un peuple à un autre sans subir les transformations les plus profondes. Le milieu, les circonstances, les événements représentent les suggestions sociales du moment. Ils peuvent avoir une influence considérable, mais cette influence est toujours momentanée si elle est contraire aux suggestions de la race, c’est-à-dire de toute la série des ancêtres.
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Les traditions représentent les idées, les besoins, les sentiments du passé. Elles sont la synthèse de la race et pèsent de tout leur poids sur nous. Les sciences biologiques ont été transformées depuis que l’embryologie a montré l’influence immense du passé dans l’évolution des êtres ; et les sciences historiques ne le seront pas moins quand cette notion sera plus répandue. Elle ne l’est pas suffisamment encore, et bien des hommes d’Etat en sont restés aux idées des théoriciens du dernier siècle, qui croyaient qu’une société peut rompre avec son passé et être refaite de toutes pièces en ne prenant pour guide que les lumières et la raison.
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Les décisions d’intérêt général prises par une assemblée d’hommes distingués, mais de spécialités différentes, ne sont pas sensiblement supérieures aux décisions que prendrait une réunion d’imbéciles. Ils ne peuvent mettre en commun en effet que ces qualités médiocres que tout le monde possède.
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Il ne faut pas croire, en effet, que c’est simplement parce que la justesse d’une idée est démontrée qu’elle peut produire ses effets, même chez les esprits cultivés. On s’en rend vite compte en voyant combien la démonstration la plus claire a peu d’influence sur la majorité des hommes. L’évidence, si elle est éclatante, pourra être reconnue par un auditeur instruit ; mais ce nouveau converti sera vite ramené par son inconscient à ses conceptions primitives. Revoyez-le au bout de quelques jours, et il vous servira de nouveau ses anciens arguments, exactement dans les mêmes termes. Il est, en effet, sous l’influence d’idées antérieures devenues des sentiments ; et ce sont celles-là seules qui agissent sur les mobiles profonds de nos actes et de nos discours.
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Mais lorsque, par des procédés divers, une idée a fini par pénétrer dans l’âme des foules, elle possède une puissance irrésistible et déroule toute une série d’effets qu’il faut subir. Les idées philosophiques qui aboutirent à la Révolution française mirent près d’un siècle à s’implanter dans l’âme des foules. On sait leur irrésistible force quand elles furent établies.
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La facilité avec laquelle certaines opinions deviennent générales tient surtout à l’impossibilité où sont la plupart des hommes de se former une opinion particulière basée sur leurs propres raisonnements.
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La puissance des mots est liée aux images qu’ils évoquent et tout à fait indépendamment de leur signification réelle. Ce sont parfois ceux dont le sens est le plus mal défini qui possèdent le plus d’action. Tels, par exemple, les termes : démocratie, socialisme, liberté, égalité, etc. dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant il est certain qu’une puissance vraiment magique s’attache leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent les aspirations inconscientes les plus diverses et l’espoir de leurs réalisations.
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Aussi, quand les foules ont fini, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, par acquérir une antipathie profonde pour les images évoquées par certains mots, le premier devoir de l’homme d’Etat véritable est de changer les mots, sans bien entendu toucher aux choses en elles-mêmes, ces dernières étant trop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieux Tocqueville a fait remarquer, il y a déjà longtemps, que le travail du Consulat et de l’Empire a surtout consisté à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, c’est-à-dire à remplacer des mots évoquant de fâcheuses images dans l’imagination des foules par d’autres mots dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière ; la taxe des maîtrises et jurandes est devenue patente, etc. Une des fonctions les plus essentielles des hommes d’Etat consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses que les foules ne peuvent supporter avec leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu’il suffit de désigner par des termes bien choisis les choses les plus odieuses pour les faire accepter des foules. Hippolyte Taine remarque justement que c’est en invoquant la liberté et la fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu « installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l’Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l’ancien Mexique ». L’art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste surtout à savoir manier les mots. Une des grandes difficultés de cet art est que, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens fort différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots ; mais elles ne parlent jamais la même langue.
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Le grand facteur de l’évolution des peuples n’a jamais été la vérité, mais bien l’erreur. Et si le socialisme est si puissant aujourd’hui, c’est qu’il constitue la seule illusion qui soit vivante encore. Malgré toutes les démonstrations scientifiques, il continue à grandir. Sa principale force est d’être défendu par des esprits ignorant assez les réalités des choses pour oser promettre hardiment à l’homme le bonheur. L’illusion sociale règne aujourd’hui sur toutes les ruines amoncelées du passé, et l’avenir lui appartient. Les foules n’ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l’erreur, si l’erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime.
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L’expérience constitue à peu près le seul procédé efficace pour établir solidement une vérité dans l’âme des foules, et détruire des illusions devenues trop dangereuses. Encore est-il nécessaire que l’expérience soit réalisée sur une très large échelle et fort souvent répétée. Les expériences faites par une génération sont généralement inutiles pour la suivante ; et c’est pourquoi les faits historiques invoqués comme éléments de démonstration ne sauraient servir. Leur seule utilité est de prouver à quel point les expériences doivent être répétées d’âge en âge pour exercer quelque influence, et réussir à ébranler seulement une erreur lorsqu’elle est solidement implantée dans l’âme des foules. Notre siècle, et celui qui l’a précédé, seront cités sans doute par des historiens de l’avenir comme une ère de curieuses expériences. A aucun âge il n’en avait été autant tenté. La plus gigantesque de ces expériences fut la Révolution française. Pour découvrir qu’on ne refait pas une société de toutes pièces sur les indications de la raison pure, il a fallu massacrer plusieurs millions d’hommes et bouleverser l’Europe entière pendant vingt ans.
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Nous avons déjà montré que les foules ne sont pas influençables par des raisonnements et ne comprennent que de grossières associations d’idées. Aussi est-ce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Les lois de la logique n’ont aucune action sur elles. Pour convaincre les foules, il faut d’abord se rendre bien compte des sentiments dont elles sont animées, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant, au moyen d’associations rudimentaires, certaines images bien suggestives ; savoir au besoin revenir sur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiments qu’on fait naître. Cette nécessité de varier sans cesse son langage suivant l’effet produit à l’instant où l’on parle frappe d’avance d’impuissance tout discours étudié et préparé : dans ce dernier cas, l’orateur y suit sa pensée et non celle de ses auditeurs, et, par ce seul fait, son influence devient parfaitement nulle.
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Qu’on essaie de convaincre par un raisonnement des esprits primitifs, des sauvages ou des enfants, par exemple, et l’on se rendra compte de la faible valeur que possède ce mode d’argumentation. Il n’est même pas besoin de descendre jusqu’aux êtres primitifs pour voir la complète impuissance des raisonnements quand ils ont à lutter contre des sentiments. Rappelons-nous simplement combien ont été tenaces pendant de longs siècles des superstitions religieuses, contraires à la plus simple logique. Pendant près de deux mille ans les plus lumineux génies ont été courbés sous leurs lois, et il a fallu arriver aux temps modernes pour que leur véracité ait pu seulement être constatée. Le Moyen-Âge et la Renaissance ont possédé bien des hommes éclairés ; ils n’en ont pas possédé un seul auquel le raisonnement ait montré les côtés enfantins de ses superstitions, et fait naître un faible doute sur les méfaits du diable ou sur la nécessité de brûler les sorcières.
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Semblable aux animaux, l’homme est naturellement imitatif. L’imitation est un besoin pour lui, à condition bien entendu, que cette imitation soit tout à fait facile. C’est ce besoin qui rend si puissante l’influence de ce que nous appelons la mode. Qu’il s’agisse d’opinions, d’idées, de manifestations littéraires, ou simplement de costumes, combien osent se soustraire à son empire ? Ce n’est pas avec des arguments, mais avec des modèles, qu’on guide les foules. A chaque époque, il y a un petit nombre d’individualités qui impriment leur action et que la masse inconsciente imite. Il ne faudrait pas cependant que ces individualités s’écartassent par trop des idées reçues. Les imiter serait alors trop difficile et leur influence serait nulle. C’est précisément pour cette raison que les hommes trop supérieurs à leur époque n’ont généralement aucune influence sur elle. L’écart est trop grand. C’est pour la même raison que les Européens, avec tous les avantages de leur civilisation, ont une influence si insignifiante sur les peuples de l’Orient : ils en diffèrent trop.
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Il est très facile d’établir une opinion passagère dans l’âme des foules. Mais il est très difficile d’y établir une croyance durable. Il est également fort difficile de détruire cette dernière lorsqu’elle a été établie. Ce n’est, le plus souvent, qu’au prix de révolutions violentes qu’on peut la changer. Les révolutions n’ont même ce pouvoir que lorsque la croyance a perdu presque entièrement son empire sur les âmes. Les révolutions servent alors à balayer finalement ce qui était à peu près abandonné déjà, mais ce que le joug de la coutume empêchait d’abandonner entièrement. Les révolutions qui commencent sont en réalité des croyances qui finissent. Le jour précis où une grande croyance est marquée pour mourir est facile à reconnaître ; c’est celui où sa valeur commence à être discutée. Toute croyance générale, n’étant guère qu’une fiction, ne saurait subsister qu’à la condition de n’être pas soumise à l’examen. Mais alors même qu’une croyance est fortement ébranlée, les institutions qui en dérivent conservent leur puissance et ne s’effacent que lentement. Lorsqu’elle a enfin perdu complètement son pouvoir, tout ce qu’elle soutenait s’écroule bientôt. Il n’a pas encore été donné à un peuple de pouvoir changer ses croyances sans être aussitôt condamné à transformer tous les éléments de sa civilisation.
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L’absurdité philosophique que présentent souvent les croyances générales n’a jamais été un obstacle à leur triomphe. Ce triomphe ne semble même possible qu’à la condition qu’elles renferment quelque mystérieuse absurdité. Ce n’est donc pas l’évidente faiblesse des croyances socialistes actuelles qui les empêchera de triompher dans l’âme des foules. Leur véritable infériorité par rapport à toutes les croyances religieuses tient uniquement à ceci : l’idéal de bonheur que promettaient ces dernières ne devant être réalisé que dans une vie future, personne ne pouvait contester cette réalisation. L’idéal de bonheur socialiste devant être réalisé sur terre, dès les premières tentatives de réalisation, la vanité des promesses apparaîtra aussitôt, et la croyance nouvelle perdra du même coup tout prestige. Sa puissance ne grandira donc que jusqu’au jour où, ayant triomphé, la réalisation pratique commencera.

