5 juillet 1962, le massacre d’Oran

Algérie. Ce 5 juillet 1962, tôt le matin, une grande manifestation algérienne se met en place pour célébrer l’indépendance. Contrairement aux manifestations des jours précédents, celle-ci ne se cantonne pas aux quartiers musulmans, mais prend la direction des quartiers européens.

Soudain, des coups de feu claquent, sans que l’on puisse en identifier la provenance. La panique saisit les manifestants. Cette panique provoque un gigantesque mouvement de foule qui se veut d’abord défensif. Mais, en raison de l’extrême tension qui règne dans la ville, la violence devient rapidement disproportionnée, incontrôlable. Les massacres qui vont suivre font l’objet de récits atroces.

Une foule armée se répand dans les quartiers européens. On enfonce les portes des appartements. On exécute des habitants chez eux. Lorsqu’une victime tombe aux mains de la foule, elle est lynchée à l’arme blanche ou à mains nues. Puis on passe à la suivante. C’est un bain de sang et de fureur. Un grand nombre de personnes sont lynchées, capturées, mutilées ou exécutées, c’est un déchaînement meurtrier.

Une véritable chasse à l’homme s’organise et met à feu et à sang de nombreux quartiers européens. On ouvre le feu dans les restaurants. On arrête, on enlève, on égorge au hasard des rencontres. Des rafales de mitraillette balaient les terrasses des cafés, les porches et les voitures.

« Ils tuèrent au hasard, s’acharnant en actes barbares sur les corps des victimes. Dans une hystérie collective, accompagnée de youyous incantatoires, plusieurs Oranais furent accrochés, encore en vie, à des crocs de bouchers. Tout pied-noir circulant en ville était systématiquement abattu au bâton, au couteau, à l’arme automatique.

Ils couraient dans les rues, pourchassés par des meutes meurtrières qui se ruaient dans les magasins et défonçaient les portes. L’hôpital civil fut attaqué. Dans les bâtiments administratifs, les fonctionnaires furent les cibles de la foule en furie, qui donna l’assaut à la poste principale, égorgeant la bibliothécaire et raflant les employés, contraints d’avancer à genoux jusqu’au lieu de leur détention.

Les magistrats et le personnel du tribunal auraient subi le même sort sans l’arrivée de fusiliers marins que l’amiral commandant la base de Mers-el-Kébir envoya à leur secours, sans tenir compte des directives du général Katz.

Deux autres actes de désobéissance d’officiers permirent à de nombreux pieds-noirs d’échapper à la mort. Il y eut l’intervention courageuse d’un capitaine du 2e Zouaves, qui obtint la libération de quatre cents Oranais entassés dans le grand hall du commissariat central.

Et celle, tout aussi intrépide, d’un lieutenant français musulman. À la tête d’une cinquantaine de ses soldats, Rabah Khelif réussit à sauver plusieurs centaines d’enfants, de femmes et de vieillards, “regroupés en colonnes dont je ne voyais pas le bout et qui attendaient d’être zigouillés”. L’officier envoya ses hommes sur les axes menant au port et à l’aéroport, où des bandes armées avaient placé des barrages et enlevaient tous les Français ainsi que les Algériens soupçonnés d’être des harkis.

“Nous emmenions les prisonniers à la Sebkha, près du Petit-Lac, pour les tirer à la mitraillette”, racontera un ancien maçon algérien, membre du FLN, nommé policier après le 19 mars.

“En fait, nous n’avions même pas le temps de les tuer, car dès que les Européens et les harkis descendaient de la fourgonnette, le peuple s’en emparait et les achevait, qui au couteau, qui à la hache, qui par le fer.”

De retour à son régiment, Rabah Khelif fut mis aux arrêts de rigueur pour avoir enfreint les ordres.

— Jean-Pax Méfret

Le général Joseph Katz, qui commande les 18 000 soldats français encore présents à Oran, survole la ville à plusieurs reprises. Il téléphone au président Charles de Gaulle pour l’informer de l’ampleur du massacre et demander l’autorisation d’intervenir. « Surtout, ne bougez pas ! », lui aurait-il été répondu. Les soldats français restent donc dans leurs casernes. La tuerie dure près de six heures. Lorsque le calme revient, vers 17 heures, les cadavres jonchent la ville…

Le bilan de cette journée particulièrement meurtrière n’a jamais pu être établi avec certitude, et la liste des morts et des disparus demeure partielle. Leur nombre se compte néanmoins par centaines.

Le massacre du 5 juillet 1962 demeure un traumatisme profond dans la mémoire des pieds-noirs et des familles des victimes. Aujourd’hui encore, de nombreux pieds-noirs reposent encore au fond du Petit-Lac.

Ce qui est remarquable, c’est qu’après la façon dont a tourné « l’expérience » algérienne de la France de 1830 à 1962, il se soit trouvé des déments, des crétins, des scélérats, on ne sait dans quelle catégorie les ranger sinon toutes, pour installer à partir des années 1970 des millions d’Algériens sur le territoire français…