Barbaresques, Turcs et Européens en Méditerranée

Troisième évocation historique d’Alger, dans le long contentieux qui l’oppose à l’Europe et à la France. (après Raisons et évolution de la présence française en Algérie, et Européens esclaves en Afrique du Nord)

Durant le XVIe siècle, la piraterie des Régences barbaresques jouera un rôle important dans l’affrontement entre les Turcs et les Espagnols pour le contrôle de la Méditerranée. Au début de ce siècle, tandis que le royaume hafside s’émiette, les Espagnols confirment leur force sur les rivages d’Afrique du Nord en implantant les présides depuis Ceuta (Maroc) jusqu’à Bejaïa. Les Algérois appellent alors les Turcs à l’aide. Une célèbre famille de corsaires originaire de Mytilène, les Barberousse, chasse les Espagnols d’Alger et s’impose à Cherchell, Medea et Miliana. Aroudj Barberousse est tué à Tlemcen en 1518 ; son frère Kheyreddin se fait vassal du sultan turc et reçoit l’aide de six mille hommes dont deux mille janissaires. Il conquiert une bonne partie de la Kabylie – Bône, Collo… – et Alger connaît un développement rapide. En 1550, la ville d’Alger compte 50 000 habitants ; vers 1620 sa population a doublé grâce aux revenus de la Course en Méditerranée contre les navires espagnols. 

Les corsaires de Barberousse sont devenus, après 1560, une grande puissance de la Méditerranée occidentale agissant au profit des Turcs. Les escadres algéroises attaquent l’Andalousie, l’Algarve, la Sicile, Naples, la Ligurie, le Languedoc, la Provence ; c’est l’âge d’or de Dragut, pirate originaire des Balkans ottomans dont une grotte qui est donnée pour avoir été l’un de ses refuges à Cullera près de Valence en Espagne (la « cueva de Dragut ») est conservée munie de quelques objets évoquant la piraterie et le personnage. Huit galères siciliennes sont prises en 1561, 50 navires en une saison dans le détroit de Gibraltar la même année, 28 navires biscayens devant Malaga en 1566. Entre 1580 et 1670, Alger est capable d’aligner 35 galères et 25 frégates, sans compter les brigantins et les barques. Les pirates exercent aussi leurs activités à l’intérieur des terres, en razziant de jeunes hommes et femmes servant au commerce des esclaves. Outre l’épisode retenu par la petite histoire de la dette révolutionnaire sur du grain et l’épisode prétexte de l’ambassadeur giflé à coup d’éventail, c’est pour mettre fin à cette activité prolongée de piraterie et de rapts jusqu’au XIXe siècle que la France débarquera des troupes en 1830 (pour plus de précisions sur cette activité et l’Algérie des siècles passés, voir notre article Raisons et évolution de la présence française en Algérie répertorié dans la thématique Histoire (accès en bas de page d’accueil).

La ville d’Alger est une place de commerce cosmopolite, mélangeant Berbères, Andalous, Grecs, Italiens et Turcs, mêlant musulmans et même chrétiens ayant renié leur foi dans le trafic d’esclaves européens et la piraterie. 

A la fin du XVIe siècle, les place de Tunis et de Tripoli comptent aussi dans la piraterie méditerranéenne. Cosmopolite comme Alger, Tunis devient une grande place de la Course tout en gardant une certaine autonomie vis-à-vis de l’Empire ottoman ; quant à Tripoli, elle est plus directement sous le contrôle des Turcs qui occupent la ville depuis 1551. 

Le Maroc est une puissance qui compte aussi en Méditerranée occidentale. Il échappe à la domination turque et s’efforce de contenir l’expansion des Portugais qui se sont établis à Tanger, Agadir en 1504 et Safi en 1508. Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, sous la dynastie saadienne, le Maroc atteint sa splendeur. Il anéantit l’armée de Sébastien de Portugal qui était venu soutenir Ksar-el-Kabir (ou Alcazarquivir) un prétendant évincé en 1578 : la bataille des Trois Rois dans laquelle disparaissent trois souverains (Sébastien de Portugal, son protégé, et le roi du Maroc) inaugure le règne prestigieux d’Al Mansour (1578-1603).

Au XVIe siècle, le phénomène de la piraterie en Méditerranée ne peut pas être séparé de la politique des États. La situation politique est la suivante : les Turcs contrôlent l’essentiel de la Méditerranée orientale tandis que les Espagnols tentent avec difficulté de régner sur la Méditerranée occidentale, le détroit de Sicile constituant la frontière entre les deux zones d’influence. En méditerranée occidentale, les Turcs peuvent compter sur la piraterie barbaresque pour affaiblir l’Espagne. D’autant que les Espagnols craignent de voir les corsaires d’Alger et de Tunis venir donner la main aux morisques de Grenade et du Levant qui sont restés musulmans de cœur. Dans ce contexte d’affrontement bipolaire entre deux empires, l’Empire catholique fruit de l’alliance entre les Espagnols et les Allemands, et l’Empire turco-musulman, des puissances méditerranéennes comme la France et Venise jouent une autre partition. La France « fille aînée de l’Église » et félonne à la Chrétienté (voir notre article Un autre regard sur François Ier répertorié lui aussi dans notre thématique Histoire) compte sur son alliance avec l’Ottoman contre l’ensemble habsbourgeois hispano-germanique ; Venise, puissance de la Méditerranée orientale (elle possède Chypre jusqu’en 1573), qui est préoccupée par le maintien de ses intérêts commerciaux et qui accuse le coup de la perte du commerce en Orient depuis que les Portugais ont contourné l’Afrique en passant par le Cap de Bonne Espérance, Venise ménage les Turcs afin que ceux-ci n’attaquent pas ses convois commerciaux. 

Tout au long du XVIe siècle, les rapports de force en Méditerranée fluctuent autour de cette confrontation stratégique bipolaire compliquée par les intérêts d’autres puissances méditerranéennes. Jusqu’à la fin du XVe siècle, la Méditerranée est restée un lac chrétien. Dans la première partie du XVIe siècle, les Turcs progressent en Méditerranée : la prise de Rhodes en 1522 chasse les chevaliers de l’Ordre de Saint Jean – qui vont s’établir à Malte, ce sera l’Ordre de Malte qui constituera jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, un verrou chrétien entre la Méditerranée orientale et la Méditerranée occidentale – ; la montée en puissance de Barberousse aux côtés des Turcs entre 1535 et 1545 donne la suprématie sur la Méditerranée aux Musulmans. A l’exception de la France, les puissances chrétiennes tentent bien de s’unir : le pape, les Vénitiens et les Génois alignent leurs bateaux aux côtés de ceux de Charles Quint : mais la coalition, trop divisée par les intérêts particuliers, échoue à Prevesa en 1538. En 1541, Charles Quint est défait lui-même devant Alger qu’il ne parvient pas à prendre. En 1543 et 1544, la flotte turque passe l’hiver à Toulon après s’être emparée de Nice. En 1551 Tripoli, prise par les Espagnols en 1510 et confiée aux chevaliers de Malte, est reprise par les Turcs. En 1552, les côtes de Sicile sont razziées ; en 1553, c’est au tour de l’île d’Elbe. C’est ensuite la période d’apogée de la puissance barbaresque : prise du Penon de Velez en 1554, de Bejaïa en 1555 : échec en 1558 d’une incursion espagnole à partir d’Oran qui coûte à l’Espagne 12 000 prisonniers ; désastre de l’expédition espagnole de Djerba en 1560 contre Dragut le Corsaire (28 galères perdues sur 48 avec plusieurs milliers d’hommes). L’année 1560 est l’apogée turque en Méditerranée ; à partir du 1564, les Turcs commenceront cependant à subir des revers. 

Razzia barbaresque