Trois thèmes classiques de l’islam

Il est un ensemble de thèmes qui sont familiers à tout musulman. La chose est connue de ceux qui font étude de la civilisation, de la façon de concevoir le monde, des textes de l’islam, textes poétiques, légendaires, et sacrés. Il n’est pas inutile pour l’occidental confronté au monde musulman de connaître ces thèmes afin de comprendre ce qui structure la mentalité des mahométans. Sur ce sujet comme de tout autre, outre l’extension de l’érudition pour le plaisir que l’on en retire, cela relève de la nécessaire connaissance de ce que l’on peut avoir à affronter. S’instruire pour vaincre dit la devise de Saint-Cyr Coëtquidan. Nous pouvons passer en revue trois de ces thèmes.

Premier thème

C’est celui selon lequel les ennemis de l’islam seront impitoyablement châtiés. Il s’agit là d’un des leitmotive fondamentaux du Coran. Il faut donc rappeler qui sont les ennemis de l’islam. Ils sont, dans le Coran, au nombre de deux : les idolâtres (les polythéistes, les païens donc) d’un part, et d’autre part les juifs et les chrétiens (donc les autres monothéistes, les Gens du Livre – Ahl al-Kitab). Comme le Prophète entend « accomplir » à la fois le Pentateuque (pour information à ceux qui n’ont aucune référence monothéiste, l’ensemble des cinq premiers livres (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, et Deutéronome, soit la Torah juive) et les Évangiles chrétiens, c’est-à-dire les dépasser tout en les conservant, il lui est tactiquement nécessaire de mettre l’accent, pour justifier la nouveauté de l’islam, sur ce qui sépare celui-ci de ses plus proches « concurrents », judaïsme et christianisme : les adeptes de ces deux religions se voient donc promus au rang d’ennemis principaux et immédiats, tandis que les idolâtres, (plus différents, plus lointains donc moins dangereux dans la concurrence des croyances) se retrouvent en position d’ennemis moins préoccupants (les adeptes des « religions du Livre » peuvent espérer le statut « privilégié » de dhimmi, citoyen de seconde zone, mais toléré ; ce douteux privilège est refusé aux païens dont le polythéisme ne leur fait mériter que la mort, ce sont donc eux qui ont au final le plus à perdre). Cette classification du « danger » ressort explicitement de la deuxième sourate (« La génisse »).

Mais ce n’est pas tout. Le Pentateuque constituant le noyau même de la doctrine que l’islam se propose de dépasser tout en la conservant, le judaïsme, logiquement et chronologiquement antérieur au christianisme, devient en droit l’ennemi prioritaire. Et de fait, quantitativement, ce sont les juifs qui, dans le Coran, sont le plus souvent dénoncés comme étant les ennemis de l’islam, autrement dit de Dieu. « Ils sont infidèles (…) Ils n’ont point cru en Jésus ; ils ont inventé contre Marie un mensonge atroce (…) Pour prix de leur méchanceté, et parce qu’ils détournent les autres du sentier de Dieu, nous leur avons interdit des aliments délicieux qui leur étaient d’abord permis. Parce qu’ils exercent l’usure qui leur a été défendue, parce qu’ils dévorent le bien des autres en futilités, nous avons préparé aux infidèles un châtiment douloureux » (sourate IV, versets 154-159. Ou plus succinctement encore : « Tuez-les partout où vous les trouvez » (II, 191). Telle est la logique radicalement antijuive dont s’imprègne, au VIIème siècle de l’ère chrétienne, la culture musulmane. C’est dans cette même logique que s’inscrit toute l’histoire ultérieure des rapports entre musulmans et juifs.

Deuxième thème

C’est celui selon lequel les ennemis de l’islam habitent dans des villes : ces villes, et notamment leurs tours, devront donc être détruites. Pour bien comprendre ce deuxième thème, il faut se rappeler deux particularités de la civilisation au sein de laquelle est apparu le Coran. D’une part, les Arabes d’avant l’islam étaient, pour la plupart, de pasteurs nomades parcourant des contrées arides. Ils étaient donc, comme tous les nomades, en conflit permanent avec les sédentaires des villes, dans lesquelles se trouvaient précisément davantage regroupées les communautés juives et chrétiennes (composées, pour l’essentiel, de marchands). Du coup, répandre l’islam a d’emblée signifié : prendre possession des villes. Autrement dit, convertir leurs habitants, ou (pour les Gens du Livre) les réduire à l’état humiliant de dhimmis (les « protégés ») – étant bien entendu que toute ville qui opposerait une résistance quelconque au conquérant verrait brûlé ce qui peut l’être, et ses habitants, passés par les armes. De ce stéréotype culturel qui fait des villes des cibles à conquérir ou à détruire, témoignent de nombreux passages du Coran. Voir, par exemple, II, 22 (« Redoutez le feu préparé pour les infidèles, le feu dont les hommes et les pierres seront l’aliment ») ; VII,3 (« Que de villes nous avons détruites ! Notre colère les a surprises, les unes dans la nuit, d’autres à la clarté du jour ») ; XVI, 114 (« Dieu vous propose pour parabole une ville qui jouissait de la sécurité et de la tranquillité (…) mais elle se montra ingrate envers les bienfaits de Dieu, et il l’a visitée de la faim et de la terreur ») ; XVII, 60 (« Nous détruirons ou punirons sévèrement toutes les villes de la terre avant la résurrection »), etc.

D’autre part, les Arabes du temps de Mahomet étaient, comme la plupart des peuples du Moyen-Orient, les héritiers de la plus ancienne civilisation de la région, la civilisation sumérienne, à laquelle revient le mérite d’avoir érigé non seulement des villes, mais également des tour (« ziggurat »), la tour étant entendue comme centre politique et religieux de la cité-Etat : tout lecteur du Pentateuque et toute personne ayant des rudiments de culture biblique connaît la « tour de Babel ». Il n’est dès lors guère surprenant que « détruire les tours » ait fini par devenir, dans l’imaginaire musulman, l’équivalent métaphorique de « détruire la cité » ou, tout au moins, son bastion le mieux défendu – comme on le note déjà dans le Coran, IV, 80 (« En quelque lieu que vous soyez, la mort vous atteindra ; elle vous atteindrait dans des tours élevées… »). Notons au passage à cette occasion que, dans la mesure où les États-Unis sont à la fois le pays abritant la plus grande communauté juive du monde et le principal soutien de l’État d’Israël, le choix des tours de l’attentat du 11 septembre 2001, qu’il soit le fait de musulmans ou d’un service agissant sous faux drapeau et connaissant la place de la tour dans l’imaginaire musulman, prend une cohérence significative. 

Troisième thème

C’est celui selon lequel dans cette guerre, des musulmans mourront ; mais, comme il s’agit d’une guerre sainte, ils deviendront des martyrs, de telle sorte qu’ils iront directement au paradis. On ne s’étendre pas sur ce dernier point, fort connu. Il est clair, en effet, que, malgré les efforts faits par certains orientalistes pour faire croire au public occidental que « jihad », terme qui veut dire à l’origine « effort », n’aurait jamais d’autre sens que le sens moral d’ « effort sur soi-même » ou d’ « effort pour lutter contre le mal », c’est bien à une « guerre » – au sens technique et militaire du terme – contre ceux qui s’opposent à l’islam qu’en appelle le Prophète, lorsqu’il évoque la nécessité du « jihad » contre les infidèles. Et c’est bien au martyre qu’il voue, inlassablement, les bons croyants. Voir, par exemple, III, 151 (« Si vous mourez ou si vous êtes tués en combattant sur le sentier de Dieu, l’indulgence et la miséricorde de Dieu vous attendent ») ; IV, 79 (« Le monde d’ici-bas n’est que de peu de valeur, la vie future est le vrai bien ») ; IV, 86 (« Combats sur le sentier de Dieu (…) Excite les croyants au combat. Dieu est là pour arrêter la violence des infidèles. Il est plus fort qu’eux, et ses châtiments sont plus terribles ») ; IV, 97 (« Les fidèles qui resteront dans leurs foyers (…) ne seront pas traités comme ceux qui combattront sur le sentier de Dieu, avec le sacrifice de leurs biens et de leurs personnes. Dieu a assigné à ceux-ci un rang plus élevé qu’à ceux-là ») ; XXII, 57 (« Dieu accordera une belle récompense à ceux qui ont émigré pour la cause de Dieu, ont succombé en combattant, ou qui moururent éloignés de leur patrie »), etc. 

Quant à la description du paradis qui attend les guerriers morts pour la bonne cause, elle est abondamment connue (jardins abondamment irrigués – une image qui ne peut que marquer et faire fantasmer l’homme qui n’a eu qu’une vie d’errance dans le désert – « sièges ornés d’or et de pierreries », coupes « remplies de vins exquis », « houris aux beaux yeux noirs », etc.), elle est si explicite dans le Coran (LVI, 11-56) – et si attrayante – qu’aucun musulman pieux ne peut craindre une seconde de périr au combat.

La formule que l’on attribue à Ferhat Mehenni, président du gouvernement provisoire kabyle en exil à Paris, est désormais connue : « L’islam c’est l’islamisme au repos et l’islamisme, c’est l’islam en mouvement. C’est une seule et même affaire ». De tout ceci, il ressort donc que la logique de l’islamisme, y compris dans ses conséquences terroristes, ne s’enracine pas dans un autre terrain que celui de l’islam.