Gardien du seuil

Gardien du seuil, voilà un terme usité sous des formes diverses depuis l’Antiquité. En principe, on conçoit qu’il s’agit d’une entité ou d’un dieu qui contrôle ou empêche, sous certaines réserves, le défunt de gagner le paradis de sa religion. On peut assimile à ce gardien le nautonier qui fait passer le fleuve à l’âme errante à la recherche des Champs-Élysées, ou à Charon le passeur des Enfers chargé de faire traverser aux âmes l’Achéron (ou le Styx selon les appellations). C’est pourquoi les Grecs, comme d’autres peuple du reste, plaçaient une pièce de monnaie dans la bouche (ou sur les yeux) du défunt pour lui permettre de payer son passage.

On pourrait aussi le comparer avec la figure du célèbre Cerbère, chien à trois têtes (ou cinquante selon Hésiode) et gardien de l’entrée des Enfers. Beaucoup de peuples méditerranéens, asiatiques ou américains ont considéré certains animaux, tels que le cheval ou le chien entre autres, comme « psychopompes » conduisant le défunt jusqu’à la demeure où son destin lui ordonnait de se rendre.

Le Gardien du seuil, étymologiquement, est celui qui protège l’entrée du monde divin contre l’individu dont l’existence terrestre l’a rendu indigne de franchir le seuil.

Cela étant, certains sont arrivés à la conclusion que ce gardien n’était qu’une projection mentale du défunt qui revoir son existence passée sur Terre et dont chacune des fautes et des défauts se concrétisent dans son imagination sous la forme d’un animal terrifiant qui lui barre la route. Là, impossible de tricher, car c’est l’Être, le Soi supérieur qui voit et juge ce qu’a été la vie de la personnalité défunte. C’est pourquoi ceux qui savent n’avoir jamais nui volontairement à autrui dans leur vie n’ont pas à craindre d’un jugement lors de leur passage à trépas, et que les terrorisés à ce moment sont davantage ceux qui sont parfaitement conscients d’avoir fait le mal durant leur vie et craignent de le payer dans l’au-delà. Si l’on sait avoir mené une vie de droiture et de respect d’autrui, pourquoi craindre de la mort ? Il suffit dès lors de l’aborder tel un aventurier explorant sereinement de nouveaux univers inconnus.

Dans le légendaire mythologique, ils sont tous là ces monstres grimaçants, ces dragons monstrueux, ces chimères ricanantes. Vigilants, féroces, ces affreux génies ont été dressés pour garder reliques, lieux enchantés, trésors hautement convoités. Des hydres informes, des sphinx énigmatiques, des serpents venimeux aux langues perfides, des chiens hideux avec cinquante têtes… Tous ces gardiens répandent la terreur et règnent sur un monde chaotique et ténébreux. 

Alors, comment s’emparer de la Toison d’or ? Comment dérober les pommes d’or ? Comment posséder la perle de Chine ? Comment cueillir la racine de vie ? Comment pénétrer dans le château aventureux ou dans celui de la Belle au bois dormant ? Jason, Héraclès, Thésée, Galaad, Siegfried, Cuchulainn seront-ils vainqueurs de l’épreuve ?

Car, pour parvenir au but convoité, il faut tuer le Cerbère, comme il faut trancher le nœud gordien. Dans le ciel, la lune par son orbite sectionne l’écliptique, mouvement apparent du soleil. Ce nœud lunaire, ce dragon du ciel, marque-t-il notre destinée terrestre ? Nous influence-t-il ?

Que sont-ils ces griffons hideux ? Sous leurs laideurs, leurs forces indomptables, leurs apparences effroyables, ne sont-ils pas des serviteurs parfaits ? Dans les légendes qui nous sont contées pour notre émerveillement, ils sont cependant, finalement, vaincus ; peut-être, à leur insu, ils permettent à certains être prédestinés de s’emparer d’un fabuleux trésor qui, le plus souvent, n’est pas seulement matériel. Dans un élan spirituel, ces monstres sont les gardiens de la plante, du fruit d’immortalité, de la pomme de la connaissance. Alors, on songe au serpent gardien des vérités spirituelles et des pouvoirs occultes. Être « Maître du Serpent », c’est être possesseur des secrets.

Le serpent porteur de la révélation devient l’incarnation de l’esprit Lumière. Les Athéniens offrent des gâteaux de miel au serpent, gardien et protecteur de la cité selon Hérodote dans son Histoire, VIII. 41. Hiérophantes, Druides, Aztèques et Mayas, se nomment « fils du serpent », le serpent est toujours sur le drapeau du Mexique ; il faut se dépouiller de son ancienne peau pour devenir fils de la Sagesse. Le serpent, gardien du seuil, peut-il rajeunir indéfiniment ? Possède-t-il un élixir d’immortalité tout comme le phénix qui renaît de ses cendres ? On peut ainsi songer que ce reptile représente l’éternelle jeunesse : bel emblème du caducée où les deux serpents qui peuvent paraître antagonistes se résolvent dans cet axe vertical, emblème des conciliations et de l’unité retrouvée.

Mais on a aussi dit que détruire le serpent, cet animal à sang froid, c’est chasser la terreur de l’individu, montrer que l’homme devient civilisateur.

Si Apollon doit tuer à coups de flèches le monstre Python, tout comme Horus doit le combattre, saint Michel, saint Georges, saint Marcel en sont les répliques chrétiennes : ils doivent terrasser le dragon.

A Babylone, Gilgamesh tente de s’approprier la plante d’immortalité et le serpent se contente de récupérer l’herbe du renouveau dont les dieux se sont réservés le privilège. Le serpent Kerub garde le chemin qui conduit à l’arbre de vie, mais le dragon séjourne sur terre, dans le monde souterrain, dans l’eau, dans les airs et dans le monde céleste il véhicule des Immortels. Ces dragons volants, nous les connaissons plus spécialement en Chine, depuis que Yu-le-Grand a pu organiser le monde, le dragon lui ayant ouvert la voie. Mais Quetzalcoatl, le serpent à plumes des Aztèques, est de même nature et c’est encore le dragon qui veille au pied de l’Açvattha hindou.

Tous ces animaux fabuleux s’associent au rythme de la vie ; s’ils peuvent vivre dans toutes les régions du monde, ils en conservent la puissance et savent aussi bien cracher le feu que provoquer la pluie. Ils assument les fonctions les plus diverses et les plus ambivalentes, allant de la sécheresse à la fertilité. Mais les trésors peuvent aussi être conservés au milieu d’un désert, ils peuvent être entourés d’une triple enceinte, de végétation dense et impénétrable, de flammes, d’eau, et de glaces.

Lorsque le héros, parvenu au terme de sa quête, dérobe l’objet convoité, après avoir triomphé du Gardien du seuil, il en ressort transfiguré. Après avoir subi l’ultime épreuve, de nouvelles forces rayonnent en lui. Thésée, après avoir tué le Minotaure, s’être purifié dans le sang rédempteur, entreprend avec ses compagnons la danse des Grues, qui immortalise son exploit. Cette danse, qui imite la sinuosité du labyrinthe, montre qu’il a triomphé de cet enchevêtrement obscur ; il est sorti du chaos. L’ordre règne sur le chaos. Le héros a pu aborder le lieu central du monde, le lieu où s’effectuent toutes les transformations, où l’on peut conquérir l’éternelle santé ; le héros devient immortel. Grâce au combat avec le monstre qu’il peut dominer, l’homme de désir est transfiguré et sa nature divine se révèle. Le héros descend dans les entrailles de la terre, dans la rumeur des bruits sinistres, dans la chaleur des enfers ; mais il en ressort par la porte du zénith, une couronne sur la tête. 

Dans ses Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke a cette envolée : « Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. » Ce Gardien provoque notre convoitise, nous oblige à entreprendre une action méritoire car, pour triompher, il faut savoir surmonter un obstacle, il faut dominer sa peur, il faut vaincre toutes les difficultés qui ne manquent pas de surgir. Cet animal fabuleux, gardien d’un bien ou d’un secret, nous oblige à nous vaincre nous-mêmes, à dépasser notre nature élémentaire ; il est celui qui permet que nous nous affirmions en faisant la preuve de nos vraies valeurs ; il est un mal nécessaire. Par lui, l’homme se régénère.

Les monstres placés à l’entrée des temples, devant les cavernes comme celle des Sept dormants, ou comme en Chine, devant les simples demeures, sont sans doute les défenseurs veillant sur l’entrée du local privilégié, dissuadant les intrus, mais ils sont principalement des agents de transformation, des psychopompes. Le sphinx énigmatique sonde l’insoluble mystère.

Le nombre des héros mystiques qui sont aux prises avec les dragons doivent être rattachés à leur conception des vies successives. C’est ainsi que, dans les légendes, nous voyons un Siegfried scandinave vainqueur de Fafnir, Gilgamesh babylonien aux prises comme Adam et Yima avec le serpent qui lui a volé l’herbe arrachée aux enfers, Thor germanique luttant contre le Serpent Mondial, Osiris contre Apophis, et surtout en Inde, Krishna contre Nysoumba, la noire Indra Vrta, Thraïtona contre le Dragon à trois têtes dans l’Avesta.

Gardiens d’un centre mystérieux, ces êtres fabuleux ont été conçus par les dieux jaloux qui leur ont donné une tâche bien particulière, un but bien défini ; leur destin est de mourir en fournissant la preuve de la valeur d’un individu qui se hausse à l’échelon d’un dieu, ce n’est pas une autre symbolique que véhicule la tauromachie, ou le matador héritier de Thésée doit vaincre le Minotaure moderne en donnant à celui-ci une opportunité de prendre également sa vie. Ces bêtes prisonnières de leur instinct nous restent méconnues ; on ne sait ce qu’elles pensent, si elles ont elles-mêmes la possibilité de se perfectionner, si elles ont un accès à la suprême vérité. On plaint même ces gardiens du seuil qui ne sont vaincus, le plus souvent, que par une ruse, une complicité extérieure acceptée encore par les dieux : un intermède sanglant voulu par l’Olympe organisateur.

Alors, ne serait-ce pas un sacrifice ? Le monstre vigilant meurt par les mains de celui qui a su dépasser l’angoisse causée par son intrusion dans un monde qui lui est étranger, mais où il a su vaincre les obstacles.

Le héros parvient à triompher de tous ces obstacles aux embûches fort périlleuses. Prototype de l’homme qui cherche à dépasser sa première nature, ce haut triomphateur s’élève, et s’il ne peut obtenir l’immortalité physique, il atteint l’immortalité spirituelle.

Le Gardien du seuil appartient aussi à un vaste cycle où bêtes, hommes et dieux se succèdent dans la ronde des métamorphoses et où ils expriment, tour à tour, les phases de leur comportement.