Du divorce français

La France est devenue un pays en situation de guerre civile larvée, de « basse intensité » comme disent les militaires, et où la population demeure profondément et irréductiblement divisée depuis 1789. Avec pour schématiser grossièrement d’un côté les républicains et la gauche progressiste, laïciste, jacobine, athée, les « Lumières » et la « table rase » ; et de l’autre la droite conservatrice. Le camp dit de la « raison » contre celui de la « superstition religieuse ». Mais il faut aller au-delà de la présentation simpliste, limitée et orientée, donnée par l’enseignement des événements et des motifs de la fin du XVIIIè siècle, et aborder les fondements philosophiques profonds à la base de ce clivage.

Au départ, sous l’émergence scientiste du XVIIIè siècle, plusieurs penseurs réformistes, Helvétius, d’Holbach, Condillac, La Mettrie, Cabanis entre autres, se sont convaincus que l’homme n’est que de la matière, qu’une mécanique de fibres et d’organes, strictement physique, dénuée d’âme (pour faire pièce bien sûr à l’Eglise), que sa pensée n’est que le fruit des sensations découlant de ce qui l’entoure, et mu par les habitudes (théories matérialistes, du mécanicisme, du sensationnisme). L’un d’eux, Maine de Biran, à la fin de sa vie, reniera ces théories et son engagement passé. Et l’homme n’étant que du matériau, il était donc possible, il fallait désormais le « recréer », le remodeler, dans un rapport qui est celui de l’argile et du potier, c’est-à-dire l’adapter, le conditionner au nouveau mode de gouvernement hérité de la Révolution, en faire ce « citoyen », homme « social ». L’union de ce mouvement scientiste, des intérêts de la bourgeoisie d’affaires et de la franc-maçonnerie, avec la consanguinité existant entre ces trois microcosmes, accompagnera le vent de contestation de l’Ordre ancien, qui dérivera momentanément vers la Terreur (avec des divergences, Robespierre par exemple croit à l’existence de l’âme et à son immortalité), et les massacres de la haine de classe, jusqu’ au Directoire six ans plus tard.

Avec l’arrivée de Bonaparte, qui rentabilise les résultats des années révolutionnaires, les choses vont changer. L’acquis de basculement de société demeure, mais Cabanis et les idéologues scientistes des « Lumières » feront l’objet de critiques et d’attaques à partir de fin 1796. Bonaparte est philosophiquement familier de ces idéologues, mais dans une instrumentalisation contrôlée purement utilitariste à son action au travers du Concordat, ils n’ont plus le vent en poupe (Cabanis n’est pas appelé comme conseiller d’élite près du premier consul) et le religieux, le spirituel, font leur retour, dans une synthèse qui mêle les dividendes de la révolution et un certain conservatisme. Mais la fracture est installée dans les mentalités. D’une part le « populaire ». D’autre part « l’élite bourgeoise » qui finalement après la parenthèse de la Terreur au cours de laquelle la situation a failli lui échapper, est définitivement parvenue à se substituer au pouvoir royal qu’elle convoitait.

« Robespierristes » contre » Conservateurs ».  Le peuple contre les possédants. On retrouvera la même opposition dans un bref retour de balancier en 1871 entre les Communards et les Versaillais de Thiers. Depuis 1789, les neuf constitutions qui succéderont jusqu’à celle de la Vè République ne feront que déplacer le curseur entre des versions « sociales » et « bourgeoises » (pour schématiser, les héritiers de l’Egalité portée par Rousseau contre les héritiers de la Liberté portée par Sieyès et Montesquieu, le « collectivisme » contre le « droit de propriété »).

Le socialisme émerge par la suite à la fin du XIXe siècle, populaire, patriotique. Il faudra attendre les années récentes pour le voir abandonner les classes populaires nationales et rallier ce qui entre temps est devenu le camp mondialiste, apatride. C’est de cette évolution que naît le véritable nouveau clivage actuel entre d’une part ceux acquis au mondialisme et à la dilution, portés par le bloc des gouvernants atlantistes, et d’autre part ce qui rassemble les souverainistes, enracinés, attachés à l’identité. Mondialisme, ou internationalisme, contre nationalisme. Là est la nouvelle fracture, c’est désormais parfaitement clair. Le vieux clivage gauche/droite du bipartisme politique n’existe plus, il n’est plus qu’un leurre électoral en passe de disparaître, la prise de conscience devenant heureusement de plus en plus forte et étendue.

Ce pays stagne dans la division stérile parce que la République française souffre depuis son apparition de principes contradictoires dont elle ne s’est jamais libérée. La philosophie individualiste des « droits de l’homme », faite pour servir les intérêts économiques et patrimoniaux de la bourgeoisie d’affaires libérale (c’est elle qui porte la Révolution et veut se débarrasser des entraves de l’Ancien Régime), s’oppose aux finalités collectives apparues peu après avec la Terreur, et qui viennent contrarier son entreprise. La contradiction doctrinale est partout. Le principe collectiviste de la volonté générale est théorisé pour faire tenir le concept fallacieux de souveraineté populaire (au travers de représentants élus), alors même que les premiers droits clamés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 sont la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression, c’est-à-dire les droits de l’individualisme libéral avec lequel le principe collectiviste de la volonté générale ne peut se concilier. Et c’est seulement avec la constitution de 1848, très « sociale » et à l’opposé des intérêts libéraux de la DDHC 1789, qu’est adoptée la devise maçonnique du Grand Orient qui trône au fronton de toutes les mairies, alors que cette devise était déjà celle du Grand Orient dès avant la disparition de l’Ancien Régime. Toujours ce déplacement de curseur, ce yoyo social/libéral. De même, l’utopie de la « nation contrat », libre association d’individus désincarnés, s’oppose à la réalité de la « nation héritage ». Quand ils criaient « Vive la nation ! » et chantaient la Marseillaise, les volontaires de l’An II ne le faisaient pas dans une langue élaborée par contrat, mais dans la langue héritée de leurs pères. La contradiction paralysante et source conflictuelle est partout. Le pays n’avance plus que comme chargé d’un insurmontable fardeau, par à-coups forcés, et dans l’insatisfaction alternée de la moitié de la population. Beau merdier.