Des primates au consumérisme

C’est un processus presque logique : si tu places un distributeur de confiseries dans une forêt peuplée de chimpanzés, tu observeras qu’une fois avoir appris à appuyer sur le bouton de la machine, les singes passeront leur vie à le faire. Si le distributeur est inépuisable, les primates se lèveront tous les jours pour aller appuyer sur le bouton. Quelles que soient leurs capacités cognitives, aller appuyer sur le bouton sera devenu leur raison de vivre. Heureusement, une telle machine n’existe pas dans la forêt et après avoir arraché des figues bien sucrées sur un arbre offrant ces confiseries de la nature, les chimpanzés doivent attendre une année pour pouvoir en prendre d’autres sur ces mêmes branches. Entre temps, ils cherchent d’autres fruits, d’autres arbres. Cette recherche, cette quête d’autres branches ne peut être considérée comme de la consommation stérile, elle rend le singe actif et dynamise le développement de son intelligence. Elle rend les singes attentifs à leur environnement, ils partent en quête après l’avoir observé et étudié. Leur raison de vivre sera la recherche de nourriture et non la consommation à proprement parler.

Je ne peux m’empêcher de penser que la Nature fait bien les choses et qu’il est bon pour les singes que les arbres produisent des fruits une fois par an, sinon, tel un distributeur inépuisable, l’arbre attirerait les singes sans relâche, du matin au soir, et ils feraient la queue comme le font aujourd’hui les gens au drive d’un fastfood pour manger des hamburgers et des nuggets à toute heure du jour et de la nuit. Avec un tel arbre, les singes ne vivraient plus que pour se rendre au pied du tronc. Eh oui, n’ayant plus besoin de chercher des fruits, ils finiraient par ne plus rien faire d’autre, en devenant des consommateurs hébétés.

Et ce ne serait pas le pire ! Le pire serait que des singes malins inventent un système basé sur l’échange, puis inventent un moyen d’échange pour se procurer ces fruits, des pièces par exemple, et finissent par réussir à convertir tous les singes à ce nouveau système où il convient de donner une pièce pour avoir le droit de consommer un fruit. Au sein d’un tel système, la nouvelle raison de vivre des singes ne tarderait pas à être celle-ci : accumuler des pièces, de la monnaie de singe. Il ne reste plus alors à ces primates malins qu’à continuer l’entreprise en inventant le travail, le salariat, en proclamant que tout travail mérite salaire et voilà des légions de singes qui font ce que leur demandent les singes malins pour avoir de l’argent. Très vite, on observerait tous les chimpanzés de la forêt finir par utiliser leurs instincts programmés pour survivre et pour chercher de la sécurité, travailler toute la journée afin de gagner des pièces qui leur permettent de consommer les fruits. Très vite ces grands singes se feront esclaves !

Mais ce n’est pas tout, sais-tu ce que finiraient par comprendre les singes malins ? Ils finiraient par comprendre qu’en créant d’autres envies que celle de croquer dans des figues sucrées, les singes de la forêt ainsi que leurs enfants qui ne sont pas encore nés, travailleraient pour pouvoir s’acheter ces choses qui n’existent même pas encore dans leur esprit ! Les primates comprendraient tôt ou tard que l’offre crée la demande. Il ne serait pas étonnant de les voir finir par proposer aux habitants des forêts de consommer des fruits à crédit, mieux de leur proposer des prêts pour pouvoir consommer une très grande quantité de figues ou tout ce qu’ils voudront d’autre, avec les intérêts qui vont avec. Et voilà la forêt entière endettée : des singes travaillant désormais pour d’autres singes et ce, pour consommer mais aussi pour rembourser leurs crédits ! Comme ils sont malins ces singes !

Alexis Haupt (Le Monopoly : Manifeste philosophique contre le capitalisme démesuré, la société du consumérisme et d’hyper-travail du 21ème siècle).