L’illusion communiste, ses échecs, ses formes de survivance : tour d’horizon

Le communisme ne soulève pas les mêmes questions à l’Est et à l’Ouest. Les peuples de la sphère soviétique connaissaient depuis toujours l’imposture qu’ils subissaient et, contrairement aux étrangers, n’entretenaient aucune illusion sur leur régime. Ils savaient que les références idéologiques n’étaient que l’habillage logomachique de la contrainte. Ce n’est pas à l’Est mais à l’Ouest que se pose l’énigme. Là-bas, la machine de pouvoir a utilisé la police secrète et les chars pour se faire obéir ; ce n’est pas bien compliqué : rien n’est plus simple que la force. Ici, au contraire, les communistes n’ont jamais disposé de tels moyens. Ils ne pouvaient pas plus forcer leurs partisans à les suivre qu’empêcher leurs adversaires de les attaquer ; incapables de contrainte en Occident, ils étaient obligés de convaincre – ce à quoi précisément, ils sont parvenus dans le respect des règles démocratiques. Ce fut le second plus grand mensonge, la seconde plus grande manipulation de l’histoire. Les premiers ayant été en philosophie politique l’illusion de « souveraineté du peuple » à travers le concept de « démocratie représentative » hérités de 1789. Toute la pratique en France depuis le référendum bafoué de 2005 a révélé au grand jour l’escroquerie de ce régime. A ce propos voir nos articles :

– Sommes-nous en démocratie ? (thématique République, Démocratie, Vie politique française)

– La démocratie mérite bien un procès (thématique thématique République, Démocratie, Vie politique française)

– On vous a dit que la République c’est la démocratie ? (thématique Philosophie politique fondamentale)

– La démocratie représentative, cette admirable mécanique (thématique République, Démocratie, Vie politique française)

– L’astuce finale qui a trompé le peuple (thématique Philosophie politique fondamentale)

Communisme, République française… jamais on n’a fait croire pendant si longtemps et à autant de gens des choses aussi fausses. 

Certes, le Parti communiste n’a pas réussi à devenir majoritaire, mais il a conquis au cours du XXe siècle un pouvoir considérable et pas seulement sur le plan électoral. Sa filiale syndicale, la CGT, exerce depuis la « Libération » une influence prépondérante dans les relations sociales. De nombreuses communes de France, dont certaines métropoles régionales, ont vécu pendant des décennies, et vivent encore, à l’enseigne de la faucille et du marteau, avec sur les plaques des rues et les façades des bâtiments publics tous les noms du panthéon gauchiste. L’intelligentsia, après avoir accepté un véritable terrorisme intellectuel dans l’après-guerre, a conservé une attitude de neutralité bienveillant à l’égard de cette idéologie. La pénétration communiste fut particulièrement visible dans le monde politique, syndical et culturel, mais elle s’est étendue à toute la société. A tout l’Occident. Des dignitaires communistes reçus dans les capitales occidentales, aux innombrables communiqués élogieux et amicaux par lesquels se terminaient les visites officielles dans les pays de l’Est, on n’en finirait pas de recenser tous les signes de complaisance, voire de compromission, qui prouvent l’emprise du monde communiste sur le monde occidental. 

Cette situation, les Français du XXe siècle l’ont approuvée ou déplorée sans en mesurer la profonde anomalie. Seuls ont fait exception ceux qui la combattaient. L’attrait du communisme était une donnée de notre société qui avait pour elle l’évidence des faits établis. Dans l’esprit de la plupart, sans doute fallait-il de tout pour faire une France, des francs-maçons, des royalistes, des protestants, des végétariens… pourquoi pas des « rouges » ? Bref, il eut été aussi ridicule de se demander « Comment peut-on être communiste ? » que « Comment peut-on être persan ? ». Cette placidité ne convient plus aux Français du XXIe siècle qui ont assisté à la grande libération des peuples de l’ancienne sphère soviétique, qui ont vu ce dégoût sans limites, ce rejet sans appel du communisme (ce qui ne signifie pas l’adoption réelle du capitalisme, c’est une autre histoire). Témoins de ces événements, confrontés à ces évidences, comment pouvons-nous encore comprendre qu’il reste des Français, autour de Jean-Luc Mélenchon, de Fabien Roussel et de leurs épigones de moindre importance, pour aller vers le communisme ? Il faut répondre à cette question pour solder le compte du XXe siècle.

Certes, elle n’est pas neuve, mais elle n’a probablement pas reçu de réponse satisfaisante. On a mis l’accent tantôt sur l’aspect religieux du communisme et de l’attachement qu’il inspire, tantôt sur l’utilisation des techniques de propagande et de désinformation qu’il a utilisé. Bref, on a évoqué une spécificité dans l’art du conditionnement liée à la force de la doctrine et à l’efficacité des méthodes. Il n’en fallait pas moins pour expliquer une manipulation aussi étonnante. Le communisme a réussi dans le discours autant qu’il a échoué dans l’action. Vertigineusement. Quel incroyable succès que d’avoir entretenu la foi des militants alors que la politique suivie par les pays soviétisés démentait point par point la doctrine qui leur était prêchée. Car les choses étaient connues de longue date. L’effondrement final a frappé les esprits par la vision globale qu’il offrait, il a permis d’embraser d’un seul regard tout le désastre dont nous n’avions que des perceptions fragmentaires, mais il n’a livré aucune révélation inédite. Tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, il n’est venu du monde communiste que des informations catastrophiques, à une exception près : la conquête spatiale, qui il faut le rappeler n’aurait pas été, comme celle des Américains, ce qu’elle a été sans l’extraordinaire avance des ingénieurs et savants Allemands du IIIe Reich récupérés après la guerre, tels Wernher von Braun, et qui sont les pères des lanceurs spatiaux. Nous étions informés du désastre économique du communisme même si les instances internationales feignaient de prendre au sérieux les statistiques bidons en provenance de l’Est ; nous étions avertis du désastre sanitaire qui s’affichait dans une espérance de vie qui diminuait et une mortalité infantile anormalement élevée ; nous connaissions le désastre écologique avec la mort du lac Baïkal et tant d’autres fleuves. Mais le pire n’était pas qu’ici ou là des régimes communistes se livrent à des abominations ou, plus modestement, s’enlisent dans la bureaucratie. Aucun système n’est parfait, et le capitalisme possède un assez beau musée des horreurs. Non, le système était condamné par son absence totale de réussite. Pas un pays prospère, pas un peuple heureux : partout et toujours la misère et l’oppression. Pendant longtemps, les fidèles invoquèrent ces « péchés originels » que constituaient la révolution bolchevique et la personnalité de Staline. Le « communisme à visage humain » avait manqué le premier chapitre, mais il serait présent au second. L’argument perdit beaucoup de sa crédibilité à mesure que les « expériences socialistes » se multiplièrent jusqu’à former l’échantillon le plus diversifié qui se pût imaginer. Certains pays étaient minuscules, d’autres immenses ; certains de civilisation européenne, d’autres de civilisation asiatique ou africaine ; ici l’économie était déjà industrielle, là totalement agricole ; tantôt le changement de régime avait été imposé de l’extérieur, tantôt il était né de conflits internes… En somme, tous les cas de figure se sont présentés, mais l’échec a partout été le même.

Le maximalisme du discours ne faisait qu’accentuer le démenti des faits. Contrairement aux plus modestes sociaux-démocrates, les communistes n’affichaient que les objectifs les plus ambitieux, en sorte que le décalage entre la doctrine et la réalité devenait monstrueux. Sur chaque point, la réalité du monde communiste s’appliquait donc à ridiculiser le discours de ses avocats en France. Ceux-ci ne pouvaient parler démocratie, droits de l’homme, droits des travailleurs, droit à la santé, niveau de vie, égalité, colonialisme, impérialisme sans qu’aussitôt arrive de l’Est un cinglant démenti de ces démonstrations. Entre les faits publics et indiscutables, ou les mensonges grossiers qui ne pouvaient plus tromper personne, le communisme était parfaitement « invendable ». Passé les années de l’après-guerre pendant lesquelles il profita de « l’effet Résistance », il n’avait plus la moindre caution présentable, pas la moindre démonstration crédible, il n’offrait plus qu’une espérance à contre-expérience. Il était impossible qu’un citoyen exerçant sa raison critique, évaluant les arguments, considérant les faits, se laisse encore convaincre. Et pourtant… des millions de Français marchèrent encore, et marchent encore dans les « lendemains qui chantent ». Le parti n’amorça son déclin que dans les années 1980. Mais aujourd’hui encore il se trouve quelques pourcents du corps électoral pour proclamer « globalement positif » un bilan dont les peuples concernés ont dit et répété qu’il était « totalement négatif », un dernier carré des fidèles qui s’accroche désespérément à l’espoir d’une version humaine et démocratique d’un système qui fut partout et toujours le contraire de ce qu’il annonçait.

Il faut mettre au jour les mécanismes d’une telle manipulation pour comprendre le fonctionnement réel de notre société. Quand on examine en détail les mécanismes utilisés pour convaincre et retenir les militants et les compagnons de route, pour influencer l’ensemble du corps social, on ne trouve rien de vraiment original, rien de parfaitement spécifique. Les communistes se sont contentés de manier cyniquement et méthodiquement toutes les ruses, tous les artifices, tous les stratagèmes qui permettent de séduire l’opinion et de conquérir le pouvoir. Mais il ne faut pas s’y tromper, les forces politiques ou sociales républicaines recourent de façon aussi systématique au mensonge, elles poussent aussi loin l’imposture, elles misent sur les mêmes mécanismes de manipulation pour censurer la raison critique des citoyens et obtenir leur adhésion avant tout jugement. Il suffit d’observer à ce sujet la campagne lancée par le camp présidentiel depuis fin février 2024, trois mois avant les élections européennes dont il craint le résultat, de re-diabolisation du Rassemblement national en en faisant un « agent » de la Russie de Vladimir Poutine, opération d’un grotesque qui n’égale que la grosseur de la ficelle. Comme un seul homme, toutes ces petites mains se sont mises à dérouler devant les caméras ce scénario accusateur. Et il y aura toujours des cons pour se laisser prendre, incapables de voir l’outrance évidente du mécanisme. Ils parviennent à faire du RN ceux dont un jour on ne souhaite pas la présence à la commémoration de l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 en Israël, ni à la panthéonisation de Manouchian icône communiste, parce qu’ils seraient les « héritiers des nazis », et qui la semaine suivante sont subitement transformés en alliés des héritiers de l’Union soviétique qui a combattu les nazis, un incroyable « en même temps », que seuls des cons peuvent gober. Mais cette gouvernance n’est plus à une contradiction près, ne serait-ce que pour glaner une voix.

Parenthèse refermée sur cette opération pré-électorale, et revenant à notre sujet, la plupart de ceux qui, à un moment ou à un autre de leur vie, se laissèrent tenter par l’utopie communiste, reconnaissent qu’ils avaient suffisamment d’informations sur le monde communiste pour se rendre compte du décalage vertigineux entre la doctrine et la réalité, pour en déduire que les principes généreux s’inversaient sitôt qu’on prétendait les mettre en application. D’ailleurs, les sympathisants communistes ne se sont jamais beaucoup illusionnés sur les « démocraties populaires ». Leur adhésion reposait moins sur l’ignorance que sur le refus de savoir, le refus de prendre en considération. Le plus librement du monde, ils voulaient être communistes et ils étaient prêts à balayer les faits gênants, à censurer leur propre réflexion pour partager cette foi. 

Les militants ne succombèrent pas au mensonge, mais à un piège bien plus redoutable, celui des bons sentiments. La force du communisme, ce n’est pas d’avoir travesti la vérité, c’est d’avoir fait main basse sur l’espérance. Pour des millions d’individus dans le monde dit libre, il incarnait un certain nombre de valeurs essentielles – le peuple, la justice, l’égalité, la solidarité, la classe ouvrière, le sens de l’histoire – ainsi que le refus d’un certain nombre d’antivaleurs – l’exploitation, l’oppression, l’inégalité, l’impérialisme… L’adhésion au parti était la simple conséquence de l’adhésion à ces grands principes. Par contrecoup, la rupture avec l’organisation devenait une rupture avec cet idéal. Cette conviction à la limite de la croyance reléguait toutes les contradictions, les erreurs, voire les crimes, au rang d’incidents de parcours, de regrettables dérapages. Rien ne pouvait remettre en cause une légitimité qui puisait à une telle source. On ne renonce pas au « progrès humain » sous prétexte qu’un chef d’État est paranoïaque ou bien qu’un parti est bureaucratisé. Or il est beaucoup d’hommes, et des plus généreux, qui veulent croire au triomphe de la justice, à la revanche des opprimés, et à qui cette foi procure un réel bonheur. Ces croisés du « grand soir », ceux qui acclamaient, en fait, tout ce qu’ils détestaient, avaient du cœur et de la tripe. Ils voulaient en finir avec le malheur, la misère, l’oppression ; ils rêvaient de construire un monde plus juste, plus égal, plus fraternel, et cette chaleureuse générosité les a perdus. La propagande communiste n’eut pas à recourir à des ruses bien subtiles, il lui suffisait d’inscrire sur ses bannières : démocratie, paix, bonheur, liberté, justice ; de se légitimer au nom du peuple, des prolétaires, des travailleurs, des damnés de la terre pour que camarades et compagnons suivent, en une marche hallucinée, la route des lendemains qui chantent. Ces militants se vautrèrent dans la concupiscence morale. Ne cherchons pas ailleurs l’ultime explication de tant d’aveuglements. Le parti gavait ses fidèles de confort intellectuel. Si l’on préférait « avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron », c’est bien parce qu’on y trouvait quelques compensations. Tandis que la démagogie sartrienne distribuait son masochisme justificateur, la lucidité aronienne n’offrait que d’amères potions. Pour qui ne se dérobe pas à l’examen du miroir, il est bon d’appartenir au camp des justes, des pauvres, des exploités. Ces satisfactions-là ont pesé plus lourd que toutes les acrobaties dialectiques et la désinformation du KGB dans l’entretien de certains égarements. Car il ne suffit pas aux hommes de faire – ou, plus confortablement, de professer – le bien, il faut encore que ce mérite soit reconnu et qu’il se prolonge par cette réciproque adulation qui cimente la communauté des justes. 

Tous les repentis du stalinisme ont conservé la nostalgie des « luttes communes », de ces coudes à coudes chaleureux dans lesquels on se réchauffait l’âme au partage fraternel des saintes indignations. Les vrais purs ou les grands naïfs ne cherchent pas autre chose que ce réconfort et proportionnent même le plaisir qu’ils éprouvent aux mortifications qu’ils endurent. Ils trouvent dans le prix à payer, les couleuvres à avaler, les brimades, les rebuffades et autres avanies la preuve de leurs vertus.

La stratégie et les stratagèmes communistes ne constituent qu’un point de départ, c’est tout le reste qu’il faut mettre au jour puisque aussi bien il nous faut « faire avec », c’est-à-dire apprendre à nous défendre. Car la décrépitude du Parti communiste n’a pas signé la fin de la triche généralisée. Les joueurs de bonneteau font toujours recette aux carrefours et sur les places publiques. Aujourd’hui, des millions de Français s’imaginent lutter pour « sauver la planète » et contrer la puissance des forces naturelles génératrices des modifications du climat, en gobant les fadaises des écolo-gauchistes.