Le monde est dangereux pour notre argent, et nous nous défendons en conséquence ; mais il est encore plus redoutable pour notre jugement, et, là, la vigilance de la plupart des gens est beaucoup plus relâchée. Le commerce des idées serait-il moins lourd d’enjeux que celui des choses ? Nos opinions compteraient-elles moins que nos dépenses ? A voir les comportements, on serait tenté de le penser. Ainsi, le client poursuit de sa hargne le vendeur qui l’a trompé sur la marchandise, cependant que le citoyen pardonne aisément aux leaders politiques, hommes de médias qui lui ont fait prendre des vessies pour des lanternes.
Le public se trouve submergé par un flot diluvien, contradictoire, incohérent, inassimilable et inassimilé qui noie son attention plus qu’il n’éclaire son jugement. Il voit se succéder un torrent d’informations, d’idées, d’opinions, dans la presse, à la télévision, et n’en retient pas grand-chose. La polémique naît de l’événement, occupe tous les médias et la plupart des esprits, puis est recouverte par la vague nouvelle de l’actualité. Les gens sont spectateurs ou témoins, mais leurs réactions ne se sont pas concrétisées dans un geste bien précis. Rien à voir avec une campagne publicitaire, dont les effets se mesurent très précisément en chiffre d’affaires. Que l’on parle de l’Ukraine, de la submersion migratoire ou du prix Goncourt, notre opinion compte pour du beurre, et ce jeu à blanc sans mises ni sanctions ne justifie pas que la plupart des gens se mettent en frais. Ils peuvent aussi bien se passionner que laisser passer, quelle importance ! Ce sentiment d’insignifiance provoque un relâchement de l’attention et laisse désarmé face aux manœuvre les plus grossières.
Nos hommes politiques portent aux bulletins de vote le même intérêt que le commerçant à nos billets de banque, et nous ne pouvons pas l’ignorer tant le parallélisme est frappant. Ne vendent-ils pas les produits, certes particuliers, que sont les programmes, promesses, proclamations, contre les voix des électeurs, et ne se font-ils pas assister de publicitaires et autres professionnels en communication qui vantent alternativement et avec les même techniques les marchandises et les partis ? A cette nuance près qu’on ne saurait utiliser pour vendre un fauteuil l’arsenal de pure démagogie qui permet de décrocher un siège, car une activité se trouve réglementée et pas l’autre. Imposture pour imposture, celle de la propagande politique dépasse de cent coudées celle de la publicité commerciale.
Du moins l’électeur est-il averti. La soif d’être élu a beau se parer des plus nobles idéaux, s’appuyer sur les plus folles promesses, elle ne peut se cacher. Nul électeur n’ignore qu’on en veut à sa voix et que les efforts déployés pour le séduire n’ont rien de désintéressé. De ce point de vue, les choses sont claires, les arguments avancés par les uns et les autres ont un objectif forcément énoncé : « Votez pour moi. »
Par la procédure électorale, querelles d’idées et luttes pour le pouvoir sont délibérément associées. Le jeu politique, annoncé comme tel, permet de gagner des places en vendant des programmes, tout comme le commerce tire des bénéfices de la vente de ses produits. Mais cette transparence entre les deux activités est loin de rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande.
Comparé à l’acheteur automobile, qui a lu deux ou trois magazines spécialisés, qui scrute la voiture, brandit L’Argus, bombarde le vendeur de questions, l’électeur a l’air d’un amateur, d’une bonne poire. Un bonimenteur habile peut lui vendre au prix fort des modèles trafiqués qui ne passeront pas le premier virage. En France, ça fait bientôt soixante ans que ça dure.
Pour l’homme de la rue au cerveau mobilisé par sa vie de famille, par la nécessité de faire bouillir la marmite, par sa vie au travail sous les tracasseries d’un petit kapo hiérarchique, par ses difficultés de transport, l’incapacité de maîtriser l’ensemble du débat, la conscience d’être dépassé par les sujets en cause et les moyens mis en œuvre provoquent un sentiment d’impuissance, qui conduit à appliquer la politique de Gribouille : pour ne pas se faire avoir il choisit au petit bonheur à moins qu’il ne se réfugie dans l’abstention, « si vous rejetez la peste n’en cultivez pas les rats » nous disent les abstentionnistes. Du moins n’est-il pas possible de plaider une totale ignorance. A l’heure des bilans, l’électeur ne peut s’en prendre qu’à lui : il savait qu’on en voulait à son bulletin et qu’il lui appartenait de le défendre, de ne pas en faire n’importe quoi, surtout quand il voit que les partis et les hommes qui sont élus depuis des décennies n’ont pas œuvré positivement.
Mais cet état de franc déballage programmatique, encore si loin de protéger le citoyen, ne vaut qu’en campagne électorale. Sitôt que les échéances s’éloignent ou que le politique passe au second plan, les dernière règles du jeu s’évanouissent en même temps que la vigilance du public. L’arsenal de la conviction s’élargit, la gamme des manœuvres s’enrichit, tandis que se renforce le camouflage. Tel qu’il est organisé, le débat public conduit les Français à disputer de tout sans savoir ce qui est réellement en cause. La France vit sous un éternel « Grenelle des écrans de fumée ».
Marché commercial, marché électoral, notre société est, en fait, un marché généralisé sur lequel les idées, les intérêts, les croyances s’affrontent sans discontinuer, et chacun d’entre nous est tout à la fois l’acteur et le sujet de cette gigantesque empoignade :
– l’acteur, car c’est l’accumulation de ces jugements individuels qui fait pencher le navire vers une étiquette ou un autre, sans voir que ledit navire suit toujours la même route socio-gaucho-démocrate mondialiste aujourd’hui représentée par « l’extrême-centre » présidentiel.
– le sujet, car nous subirons tous de plein fouet les tempêtes qui nous guettent sur la route choisie.
Certes, la somme de ces pressions contradictoires en apparence n’égale pas le principe de notre liberté individuelle. Pressions contradictoires en apparence parce que, où donc est la différence entre la société multiraciale voulue par La France Insoumise, et la société multiraciale voulue par le reste des « partis de gouvernement » ? puisque derrière toutes ces étiquettes (socialistes, centristes, droite molle) se cachent les mêmes idéaux universalistes maçonniques. Liberté individuelle parce que les gens peuvent croire ou ne pas croire, accepter ou refuser, pencher d’un côté ou de l’autre, adhérer ou s’opposer. Et, lorsque le pouvoir leur est contraire, il leur reste toujours l’espoir de le voir changer dans l’avenir, sans voir qu’il s’agit d’un marché de dupes. Pourtant, le jeu est plus inégal ici que dans le commerce ordinaire, car il oppose des professionnels experts en l’art de convaincre à des amateurs aussi inconscients des véritables enjeux qu’ignorants des méthodes utilisées pour les convaincre. La démocratie peut-elle, dans ces conditions, ne pas se muer en royaume des prestidigitateurs ?
