C’est quoi la France ?

« La France, c’est le pays des droits de l’homme ». C’est à cette définition limitée que se réfèrent nombre de cervelles tout autant limitées. En réalité, ce qui définit la France, c’est à la fois un territoire, un peuple, une histoire, une culture, une langue, le christianisme sous laquelle elle a vécu pendant des siècles et aujourd’hui partiellement encore.

De la France, environ jusqu’aux débuts de la Ve République, les enfants qui sortaient de l’école primaire avaient sans doute une vision certes simpliste, qui était faite de clichés souvent gravement injustes et déformants, mais du moins ils avaient à peu près en tête les contours de l’Hexagone et la connaissance d’un Outre-Mer. Ils avaient la révélation d’une continuité historique, d’une communauté de destin séculaire, naissant avec Vercingétorix, se précisant avec Clovis et Charlemagne, s’affirmant avec Jeanne d’Arc, atteignant des sommets de civilisation et de gloire avec Louis XIV et Napoléon, de sacrifice avec les poilus de Verdun, d’humiliation avec la défaite de 1940.

Des instituteurs de petit savoir, à l’ignorance tranquille et satisfaite, conditionnés dans les écoles normales leur répétaient les billevesées et les clichés dont on les avait eux-mêmes abreuvés sur l’Ancien Régime et la Révolution : sur fond de gibets, de méchants seigneurs chassant ou guerroyant chevauchaient dans les champs de blé mettant le feu aux récoltes devant des serfs en haillons les bras ballants de tristesse et de résignation et qui, la nuit, battaient les douves des châteaux pour faire taire les batraciens afin que le sommeil de ces éminences seigneuriales ne soit pas contrarié. Aux plus grands, déjà éveillés voire initiés à bien des turpitudes, les plus grossiers apprenaient même quelquefois l’abomination du droit seigneurial de cuissage et les ripailles des moines pendant que le peuple asservi (on a vu encore ce cliché d’un peuple de gueux venant nourrir par ses dons de volailles et légumes le monastère, pour aller ensuite glaner épluchures et déchets au bas du rempart dans le film à succès Le Nom de la Rose)…

Mais on transmettait aussi de belles images : l’héroïsme de Vercingétorix, sainte Geneviève et les Huns, sainte Clotilde, Clovis sur le pavois et le vase de Soissons, le sacre de Reims, Charles Martel à Poitiers, Charlemagne et les écoles du Palais, Roland à Roncevaux, Hugues Capet remettant de l’ordre, Bouvines victoire du peuple, saint Louis sous son chêne, Du Guesclin et puis Jeanne la bonne bergère, ses voix et son martyre, la Renaissance, et les châteaux de la Loire et le chevalier Bayard, le Canada français, Montcalm mourant à Québec, Valmy, le pont d’Arcole, Austerlitz et Waterloo, tragique mais grandiose défaite. On exaltait joliment la république, les ouvriers et les trois glorieuses de Gambetta en ballon mais aussi le père Bugeaud, Savorgnan de Brazza au Congo, et Lyautey, Verdun enfin.

Globalement, le petit Français ne sortait pas honteux de son livre d’histoire, l’idéologie ne chassait pas encore la fierté nationale. On ne piétinait pas les fleurs de lys, et les trois couleurs claquaient au vent (aujourd’hui, des policiers en perquisition sont capables de les saisir en tant qu’élément suspect de nationalisme ou de pensée identitaire pendant que la bannière étoilée flotte devant toutes les maisons des Américains).

C’était vaille que vaille la France que l’on transmettait, ses laboureurs, ses ouvriers, ses soldats, ses saints, ses héros et ses martyrs, avec un peu de sa poésie nationale. Du Bellay, Ronsard et surtout Hugo. On transmettait une patrie sans doute un peu défigurée, mais pas trop trahie, une patrie de chair et de sang avec ses voix et ses souffles, avec son âme. 

L’instruction civique et la morale lui disaient, à ce petit Français, des devoir avant les droits. Car si les patries tiennent et durent autour de grandes idées qui façonnent l’esprit public, elles ne vivent pas, nuance, sur des abstractions. Comment pourrait-il en être autrement ? A-t-on jamais vu, sauf spécimens psychiatriques, un homme aimer « la Femme » sans aimer telle ou telle femme, et une femme aimer « l’Homme » sans aimer tel ou tel homme ?

La France n’est pas la patrie de l’homme, ni de l’humanité, ni de l’humanitaire, ni d’un livre, ni d’une constitution, ni d’une déclaration. La patrie n’est pas autre chose qu’une longue suite d’hommes et de femmes, une continuité de berceaux et de tombeaux, elle ne résulte pas d’une société de pensée*.

*Sur les sociétés de pensée nous invitons le lecteur à se tourner vers nos articles sur la Franc-Maçonnerie).