Camarade Bourgeois

La figure est fréquente, dans l’histoire, dans les médias, dans les productions cinématographiques, du bourgeois versant dans le communisme. Par exemple la bourgeoisie juive d’Europe centrale, qui a fait l’idéologie en question aux XIXe et XXe siècles, à commencer par Karl Marx ; la bourgeoisie de juifs américains que l’on voit dans le récent film de Christopher Nolan sur Oppenheimer, engagés dans des sympathies communistes ou dans le franc militantisme ; l’enseignant bourgeois en France qui par idéalisme renonce à une carrière universitaire pour aller militer et porter la Révolution en usine chez Citroën tel que montré dans le film L’Établi (surnom donné à ces intellectuels voulant se mêler au monde ouvrier) de Mathias Gokalp sorti en 2023 ; ou encore le bourgeois médiatique, journaliste ou politique, dont les exemples sont si nombreux.

Selon l’écrivain belge Robert Poulet s’exprimant sur la bourgeoisie, « jamais elle n’a renié l’esprit révolutionnaire, qu’elle tourne au besoin contre elle-même, étant devenue la société de ceux qui entendent tout conserver, y compris l’admiration qu’ils vouent aux destructeurs ». Il décrivait avec une délicieuse ironie l’état d’esprit de certains milieux huppés « soixante-huitards » : « Les paroles les plus subversives étaient prononcées par des dames du monde qui, dans le même temps, traitaient de haut en bas leurs femmes de chambre. Et leurs rejetons, sautant dans la Porsche de leur anniversaire, couraient s’inscrire au Parti communiste (avant que celui-ci, suspect de conservatisme, ne fût irrémédiablement démodé) ».

Karl Marx était en effet un Bourgeois, et nul autre n’a formulé d’éloges plus dithyrambiques de la bourgeoisie, comme chacun peut le vérifier en lisant ne serait-ce que le très court Manifeste du parti communiste dans une quelconque édition de poche : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire… C’est elle qui, la première, a montré ce dont l’activité humaine était capable. Elle a créé de tout autres merveilles que les Pyramides d’Égypte, les aqueducs de Rome, les cathédrales gothiques, elle a mené à bien de tout autres expéditions que les Invasions et les Croisades » (Collection 10-18, p.22). Et pour Marx encore, c’est de la bourgeoisie qu’est issue la fraction révolutionnaire qui doit guider, éclairer le prolétariat, lui faire prendre conscience qu’il est la nouvelle classe révolutionnaire d’où procédera la société sans classes et le communisme, nouvel âge d’or. Lisons plutôt : « Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le processus de décomposition inhérent à la classe dominante de la vieille société tout entière prend un caractère si violent et si aigu qu’une petite fraction de la classe révolutionnaire, celle qui tient l’avenir entre ses mains s’en détache. De même que jadis une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et en particulier cette partie des intellectuels qui ont atteint l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement de l’histoire » (Collection 10-18, p.36). Lénine réaffirmera cela : « La conscience socialiste ou révolutionnaire ne pouvait venir que de la classe bourgeoise, des intellectuels, des fondateurs du socialisme scientifique : Marx et Engels étaient des intellectuels bourgeois. »

Avec Mai 68 apparaissait lors une nouvelle bourgeoisie individualiste, dédaigneuse de tout autre héritage, autre que financier, méprisant la famille comme la patrie et l’identité historique du territoire qui leur a donné le jour, mais pas la société « branchée » et ses réjouissances. C’est le monde des journaux de gauche dont les chroniques de mode, de tourisme, de gastronomie et de boîtes de nuit étalent avec une cynique impudeur l’alliance du fric, de l’idéologie et d’une décadence fellinienne des mœurs. Les désormais célèbres « bobos », ces bourgeois-bohème, adorent, qui vivent dans des lofts, suivent la Gay pride, et votent Anne Hidalgo. Ces bobos ne font guère d’enfants. Certains rêvent d’en faire fabriquer un par la GPA en louant le ventre d’une misérable d’un pays du tiers-monde, surtout lorsqu’ils concubinent homosexuellement, comme on adopte un petit chien, c’est si mignon…

Ces nantis qui cherchent à « s’encanailler » dans le « romantisme révolutionnaire » et dans un rôle subversif, comme pour animer une vie trop rangée, suscitent en nous la plus grande détestation. Leur posture à « vouloir sauver le populo » n’est qu’un fonds de commerce. Sauver les ouvriers de l’usine de papa, en leur infligeant de vivre sous le pire système totalitaire, celui qui directement par exécutions ou par les conditions de vie qu’il a créés a fait au bas mot 100 millions de morts au cours du XXe siècle parmi les populations tombées sous son joug.