Les pères du mondialisme

Les gens qui s’intéressent à l’oligarchie mondialiste connaissent les bourses académiques « Rhodes », établies selon les termes du septième testament de Cecil Rhodes (homme d’affaires britannique, premier ministre de la colonie du Cap, qui laissa son nom à la création de la Rhodésie, en Afrique du Sud, après que sa British South Africa Company ait acquis ces territoires à la fin du XIXè siècle). Ces bourses permettent à leurs récipiendaires d’étudier à l’université d’Oxford (en Angleterre) gratuitement pendant une durée d’un, deux ou trois ans. Les boursiers sont généralement originaires du Commonwealth, ainsi que des États-Unis et de l’Allemagne. Ces bourses sont attribuées à quelques personnes triées sur le volet, en fonction de leurs capacités intellectuelles, mais également de leurs idéaux mondialistes. Bill Clinton (ancien président des États-Unis), Wesley Clark (ancien commandant des forces de l’OTAN) ou James Woolsey (ancien patron de la CIA) ont fait partie des boursiers Rhodes.

On sait moins que dans cinq testaments précédents, Cecil Rhodes légua sa fortune pour constituer une société secrète, dont l’objectif était la préservation et l’expansion de l’Empire britannique. Créée par Rhodes et lord Alfred Milner, son administrateur principal, elle existe toujours. Presque personne ne le sait. Certes, elle n’a pas la puérilité du Ku Klux Klan, avec ses robes, ses attouchements ou mots de passe secrets. Elle n’en a nul besoin, car ses membres se connaissent tous intimement. Il n’y a probablement ni serment de garder le secret, ni procédure officielle d’initiation. Cependant, elle existe et tient des réunions secrètes présidées par les membres les plus anciens (à diverses occasions depuis 1891, par Rhodes, lord Milner, lord Selborn, sir Patrick Duncan, le maréchal Jan Smuts, lord Lothian et lord Brand). Elles se sont tenues dans tous les dominions britanniques, à commencer par l’Afrique du Sud vers 1903 ; à divers endroits de Londres, principalement au 175 Picadilly ; dans divers départements d’Oxford, principalement celui d’All Souls ; et dans divers manoirs anglais comme Tring Park, Blickling Hall, Cliveden et autres.

Selon les périodes, cette société secrète connut diverses appellations : le Jardin d’Enfants de Milner, le groupe de la Table Ronde, le groupe de Rhodes, le groupe du Times, le groupe All Souls, le groupe de Cliveden. Pour une raison ou une autre, toutes ces appellations sont insatisfaisantes ; j’ai choisi d’appeler systématiquement cette société secrète le « groupe de Milner ». Les personnes ayant utilisé ou entendu les autres noms n’ont généralement pas conscience qu’elles se référaient toutes au même groupe.

Il est difficile pour un profane d’écrire l’histoire d’un tel groupe secret, mais aucun initié ne le fera. Ce travail doit être accompli car ce groupe est, comme je vais le montrer, l’une des plus importantes réalités historiques du XXè siècle.

Milner, selon diverses sources Internet, aurait été franc-maçon du 33è degré, soit le grade le plus élevé du Rite écossais ancien et accepté. De plus, une loge sud-africaine de Cape Town qui aujourd’hui n’existe plus portait pour non « Loge Alfred Milner, n° 2833 ». Le nom de Table Ronde renvoie lui-même au roi Arthur, dont le mythe du Saint Graal conférerait à ses détenteurs un sang de nature supérieure qui légitimerait la réalisation de leurs volontés sur le monde (la Conspiration au grand jour puis le New World Order, tous deux écrits par le franc-maçon de la Fabian Society H.G.Wells). On sait combien l’expression « Nouvel Ordre Mondial » est depuis présente dans la bouche et les discours des dirigeants occidentaux. Divers sites Internet exposent que le cercle intérieur du RIIA (Royal Institute of International Affairs, également appelé Chatham House) serait composé de chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, de l’ordre de Malte, de chevaliers Templiers ainsi que de francs-maçons du 33è degré du Rite écossais. Par ailleurs, le terme de Fellow fréquemment employé par Quigley désigne certes un membre du corps enseignant dans les facultés anglaises, mais au vu de l’ésotérisme qui baigne ces sociétés secrètes, nous pouvons avancer un second sens. Les trois premiers degrés au sein des loges maçonniques sont respectivement apprenti, compagnon et maître. En anglais, la traduction donne Apprentice pour le premier, Journeyman ou Fellow (désormais Fellowcraft) pour le deuxième, et Master Mason pour le troisième. En y ajoutant la faculté d’All Souls (littéralement, Toutes les âmes), les références ésotériques et maçonniques deviennent des hypothèses plausibles, à défaut de pouvoir être officialisées. Rappelons enfin que Quigley fut le mentor de Bill Clinton, lui-même 33è degré.

Enfin, le site officiel de la Grande Loge Unie d’Angleterre donne lui-même les noms de « francs-maçons célèbres », que l’on retrouve dans le présent ouvrage de Quigley. Rois, hommes d’état, écrivains. La présence de rois dans cette loge n’est pas surprenante, à en lire le Dictionnaire des sociétés secrètes (Pauwels, Louis, dir., 1971) : « Son Grand-Maître est traditionnellement choisi parmi les proches de la famille royale […] ce fut aussi le roi Edward VII, quand il était prince de Galles. » (p. 227) L’influence de cette loge – en outre sur la maçonnerie aux États-Unis et dans les pays du Commonwealth – peut se trouver dans les propos de Joseph P. Kennedy (membre des Chevaliers de l’ordre de Malte et de la Pilgrim Society), au sein du livre de David E. Koskof,  Joseph P. Kennedy : A Life and Times. Précisons auparavant que Kathleen Kennedy, sœur de J.F.K., épousa William Cavendish, duc de Devonshire et marquis d’Hartington. Ce dernier était Grand-Maître de la Grande Loge Unie d’Angleterre. Kathleen mourut dans un accident d’avion le 13 mai 1948, William fut tué par un sniper pendant la guerre, en Belgique, le 9 septembre 1944. Joseph Kennedy déclara donc : « Si Kathleen et son mari étaient encore en vie, je serais le père de la duchesse de Devonshire (première demoiselle d’honneur de la Reine), et le beau-père du dirigeant de tous les maçons du monde. »

Un après-midi hivernal de février 1891, à Londres, trois hommes s’engagèrent dans une conversation sérieuse. Des conséquences de la plus grande importance pour l’Empire britannique et le monde dans son ensemble devaient en découler. Ils étaient en train d’organiser une société secrète qui allait être, pendant plus de cinquante ans, l’une des forces d’élaboration et d’exécution les plus importantes de la politique impériale et étrangère britannique.

Ces trois hommes étaient déjà très connus en Angleterre. Leur chef était Cecil Rhodes, un bâtisseur d’empire fabuleusement riche et l’homme le plus important d’Afrique du Sud. Le deuxième était William T. Stead, le plus connu, et probablement le plus grand journaliste à sensation de l’époque. Le troisième était Réginald Baliol Brett, connu plus tard sous le nom de lord Esher, ami et confident de la reine Victoria et qui devint par la suite le conseiller le plus influent des rois Edward VII et George V.

Cecil Rhodes

Ces trois hommes dressèrent un plan d’organisation pour leur société secrète et établirent une liste de membres initiaux. Ce plan prévoyait un cercle intime, « La Société des Élus », et un cercle extérieur, « L’Association des Assistants ». Au sein de la Société des Elus, le pouvoir réel serait exercé par son meneur (Rhodes) et une « Junte de Trois » (Stead, Brett, et Alfred Milner).

Alfred Milner

Rhodes avait projeté la création de cette société secrète depuis plus de dix-sept ans. Il en parla à Stead le 4 avril 1889 et à Brett le 2 février 1890. Ainsi, cette société ne fut pas fondée comme une chose éphémère, puisque, dans sa forme modifiée, elle existe toujours. De 1891 à 1902, elle n’était connue que d’une vingtaine de personnes. Durant cette période, Rhodes en était le chef et Stead le membre le plus influent. De 1902 à 1925, Milner fut aux commandes, tandis que Philip Kerr (lord Lothian) et Lionel Curtis en étaient probablement les membres les plus importants. De 1925 à 1940, Kerr dirigea ce groupe et, depuis sa mort en 1940, ce rôle a probablement été joué par Robert Henry Brand (à présent lord Brand).

Pendant cette période de presque soixante ans, cette société connut diverses appellations. Durant la première décennie, elle s’appela la « société secrète de Cecil Rhodes » ou « le rêve de Cecil Rhodes ». Au cours des deuxième et troisième décennies de son existence, elle était connue sous le nom du « Jardin d’Enfants de Milner » et du « groupe de la Table Ronde » (1910-1920). Depuis 1920, les noms ont changé selon la période considérée de ses activités. Elle s’est appelée « The Times crowd », « the Rhodes crowd », « the Chatham House crowd », « the All Souls group » et « the Cliveden set ».

Tous ces vocables étaient plus ou moins inappropriés, parce qu’ils focalisaient l’attention sur une seule partie ou activité de cette société. Le Jardin d’Enfants de Milner et le groupe de la Table Ronde, par exemple, étaient deux noms différents de l’Association des Assistants, et ne constituaient par conséquent qu’une partie de l’organisation véritable ; son véritable centre, la Société des Élus, continuait d’exister et de recruter de nouveaux membres depuis le cercle extérieur, selon les besoins. Depuis 1920, les associés du vicomte Astor ont de plus en plus dominé ce groupe.

La « société secrète de Rhodes » se montra capable de cacher son existence avec un assez grand succès. Beaucoup de ses membres les plus influents, heureux de posséder la réalité du pouvoir plutôt que son apparence, sont inconnus, y compris des chercheurs les plus familiers de l’histoire britannique. C’est d’autant plus surprenant lorsque nous apprenons que l’une des principales méthodes utilisées par ce groupe dans son travail était la propagande. Il a : fomenté le raid Jameson de 1895 ; causé la guerre des Boers de 1899-1902 ; créé le Rhodes Trust, qu’il contrôle ; l’Union d’Afrique du Sud en 1906-1910 ; la revue sud-africaine The State en 1908 ; fondé la revue de l’Empire britannique The Round Table, en 1910, qui reste l’organe du groupe. Il a été sans conteste l’influence la plus puissante dans All Souls, Balliol et dans les New College à Oxford pendant plus d’une génération. Il a contrôlé [le quotidien britannique] The Times pendant plus de cinquante ans (excepté entre 1919 et 1922) ; sensibilisé le public autour de l’idée et du nom de « British Commonwealth of Nations » dans la période 1908-1918 ; été la principale influence dans l’administration de guerre de Lloyd George en 1917-1919 et a dominé la délégation britannique à la conférence de paix de 1919. Le Groupe a pris une part très importante dans la formation et la direction de la Société des Nations (future ONU) et du système des mandats ; fondé le Royal Institute of International Affairs en 1919, qu’il contrôle toujours ; été l’une des influences principales sur la politique britannique vis-à-vis de l’Irlande, de la Palestine et de l’Inde dans la période 1917-1945 ; exercé une influence très importante sur la politique d’apaisement de l’Allemagne durant les années 1920-1940 ; et il a contrôlé et contrôle toujours, dans une très large mesure, les sources et la rédaction de l’histoire de la politique étrangère et impériale britannique depuis la guerre des Boers.

Un groupe qui a pu compter de tels accomplissements parmi ses réalisations devrait être un sujet familier de discussion parmi les étudiants en histoire et en affaires publiques. Ce n’est pas le cas, en partie à cause de sa politique délibérée de secret, et en partie parce que ce groupe ne forme pas un bloc compact mais plutôt une série de cercles ou de réseaux qui se chevauchent, partiellement dissimulés derrière des groupes officiellement organisés mais n’exerçant à priori aucun rôle politique.

La « société secrète de Rhodes » était un groupe de « fédéralistes impériaux », formé dans la période après 1889 et utilisant les ressources économiques de l’Afrique du Sud, afin d’étendre et de perpétuer l’Empire britannique.

Cecil Rhodes, croyait comme John Ruskin que seule l’élite britannique pouvait et devait diriger le monde pour le bien et le bonheur de l’humanité (idée qui passera aux États-Unis sous le concept de leur « Destinée manifeste », avec leur montée en puissance sur le plan international et leur prise de relais vis-à-vis de l’Empire britannique passé au second plan). Peu après son arrivée à Oxford, Rhodes fut initié à la franc-maçonnerie à la loge n° 357 de l’université d’Apollo. Le 17 avril 1877, il fut élevé au grade de Maître Maçon dans la même loge. Rhodes rejoignit une loge du Rite Écossais à Oxford, la loge Prince Rose-Croix n° 30. 

Quel genre d’homme était Cecil Rhodes ? Il était critique de la franc-maçonnerie anglaise – de son impotence et de son incompétence à faire progresser les intérêts de la race britannique. Après être devenu Maître Maçon le 17 avril 1877, Rhodes élabora un projet pour un dominion mondial qu’établiraient les patriotes de race britannique. Pour garantir le financement de sa vision mondiale pour l’Empire britannique à partir de sa grande fortune, Rhodes écrivit en 1877 le premier des sept testaments qu’il rédigerait tout au long de sa vie. Le premier en appelait à la formation d’une « société secrète » dont la fonction première serait de se concentrer sur le retour de l’Angleterre à sa gloire d’antan. Il voyait la franc-maçonnerie anglaise et sa conspiration comme impotentes et déjà dépassées dans les faits. Ironiquement, lorsque la société que Rhodes avait envisagée s’organisa finalement après sa mort, elle n’était constituée que de francs-maçons anglais. La Table Ronde (The Round Table) telle qu’elle était connue devint bientôt le plus puissant organe de la confrérie britannique.

Dans son troisième testament, Rhodes laissa l’administration de tous ses biens au franc-maçon lord Nathan Rothschild. Rhodes disposa que sa gigantesque fortune soit utilisée par ses disciples pour accomplir le programme qu’il avait imaginé. Rothschild désigna le franc-maçon Alfred Milner pour diriger la société secrète prévue par le premier testament de Rhodes.

Sur sa nomination par Rothschild à la direction de la société secrète de Rhodes, Milner recruta un groupe de jeunes hommes d’Oxford et du Toynbee Hall pour l’assister dans l’organisation de l’administration de la nouvelle société [secrète]. Tous étaient des francs-maçons anglais respectés. Parmi eux se trouvaient Rudyard Kipling, Arthur Balfour (l’homme de la « Déclaration » favorable à la création de l’État d’Israël), lord Rothschild, et des diplômés de la faculté d’Oxford connus sous le nom de « Jardin d’Enfants de Milner ». En 1909, le Jardin d’Enfants de Milner, avec d’autres francs-maçons anglais, fonda la Table Ronde. Le grand-père de tous les think-tanks maçonniques britanniques modernes était né.

Il y a trois puissants think-tanks qui sont des branches de la Table Ronde 1) le Royal Institute of International Affairs (RIIA – également appelé Chatham House), organisé en 1919 à Londres 2) le Council on Foreign Relations (CFR), organisé à New York en 1921, 3) l’Institut de Relations du Pacifique (Institute of Pacific Relations – IPR), organisé en 1925 pour les douze pays [désormais au nombre de cinquante-cinq] possédant un territoire dans ce que nous appelons aujourd’hui le pourtour du Pacifique (Pacific Rim).

La tâche initiale de la Table Ronde n’était pas nécessairement de détruire les expériences politiques de la franc-maçonnerie française, telles que le socialisme et le communisme, mais d’y coopérer pour faire progresser la conspiration de la franc-maçonnerie anglaise.

Sept ans avant la création de la Table Ronde, dont H.G. Wells fut l’un des membres fondateurs, ce dernier expliqua la stratégie par laquelle la franc-maçonnerie anglaise atteindrait son objectif d’un dominion mondial. Il l’appela La Conspiration au grand jour (The Open Conspiracy) en opposition à la conspiration fermée ou secrète de la franc-maçonnerie française.

« La Conspiration au grand jour apparaîtra d’abord, je pense, comme l’organisation consciente d’hommes intelligents et parfois riches, comme un mouvement ayant des buts politiques et sociaux distincts… ».

La société secrète de Cecil Rhodes est mentionnée dans les cinq premiers de ses sept testaments (pour rappel, le premier est écrit en 1877, Rhodes a vingt-quatre ans. Il faut bien l’admettre, où étaient nombre d’entre nous à ce même âge ? Il n’est pas donné à tout le monde d’être en situation financière de rédiger son testament à vingt-quatre ans). Dans le cinquième, il la compléta par l’idée d’une institution éducative avec des bourses, dont les anciens élèves seraient liés entre eux par des idéaux communs – les idéaux de Rhodes. Dans ses sixième et septième testaments, la société secrète n’était pas mentionnée et les bourses monopolisaient les biens. Mais Rhodes avait toujours les mêmes idéaux et croyait encore qu’ils pouvaient être menés au mieux par une société secrète d’hommes dédiés à une cause commune. Les bourses d’étudiants étaient simplement une façade pour dissimuler la société secrète, ou, plus précisément, elles étaient l’un des instruments par lequel les membres de cette société secrète pourraient exécuter son objectif. Ce dernier, tel qu’exprimé dans le premier testament (1877, rappelons-le à vingt-quatre ans), était :

« L’extension de la domination britannique dans le monde entier, le perfectionnement d’un système d’émigration depuis le Royaume-Uni et de colonisation par des sujets britanniques de toutes les terres où les moyens d’existence sont atteignables par l’énergie, le travail et l’entreprenariat […] la restauration ultime des Etats-Unis d’Amérique comme une partie intégrante de l’Empire britannique, la consolidation de tout l’Empire, l’inauguration d’un système de représentation coloniale au Parlement impérial qui pourrait tendre à souder ensemble les membres disjoints de l’Empire et, enfin, la fondation d’une puissance si formidable afin que les guerres soient par la suite rendues impossibles et que les meilleurs intérêts de l’humanité soient encouragés ». 

Pour atteindre son but, Rhodes, à vingt-quatre ans, alors qu’il était encore étudiant à Oxford laisse toute sa fortune (fortuné et si jeune !) au ministre des Colonies (lord Carnarvon) et au ministre de la Justice de Griqualand-Ouest (une région centrale d’Afrique du Sud) Sidney Shippard, afin qu’elle serve à créer une société secrète modelée sur les Jésuites. La référence aux Jésuites comme modèle pour sa société secrète se trouve dans une « profession de foi » que Rhodes écrivit deux ans auparavant (1875, donc à vingt-deux ans !) et qu’il joignit à son testament. Trente ans plus tard, dans une lettre à l’administrateur de son troisième testament, Rhodes expliqua comment former une société secrète, en disant « En prenant en considération les questions suggérées, prenez la constitution des Jésuites si elle est disponible et insérez-y Empire anglais à la place de Religion catholique romaine ».

Dans sa « profession de foi », Rhodes expliquait brièvement les types de personne qui pourraient être des membres utiles de cette société secrète. Ainsi qu’elle avait été établie par le secrétaire américain du Rhodes Trust, cette liste décrit exactement le groupe formé par Alfred Milner en Afrique du Sud : 

« Des hommes compétents et enthousiastes, qui ne trouvent aucun moyen approprié de servir leur pays sous le système politique actuel ; des jeunes gens doués recrutés dans les écoles et les universités ; des hommes fortunés sans but dans la vie ; des cadets avec des idéaux élevés et de grandes aspirations mais manquant d’opportunité ; des hommes riches dont les carrières sont gâchées par quelque grande déception. Tous ces hommes doivent être compétents et avoir du caractère […] Rhodes envisage un groupe formé des plus compétents et des meilleurs, liés ensemble par des idéaux communs désintéressés pour servir à ce qui lui semble la plus grande cause dans le monde. Il n’est jamais fait mention de récompenses matérielles. Ce doit être une sorte de fraternité religieuse comme celle des Jésuites, une Église pour l’expansion de l’Empire britannique ».

Cecil Rhodes est donc avant tout un homme mu par une ferveur patriotique britannique hors du commun, animé par la volonté étonnamment précoce de créer une vaste association semi-religieuse et quasi-politique, un groupe mondial secret de propagandistes dédié aux idéaux anglais et à l’impérialisme fédéral britannique. Mais on le sait cette suprématie britannique sera supplantée par les États-Unis qui prendront le relais sur le théâtre international, les uns et les autres ensemble, Wall Street et la City, faisant évoluer le projet vers le mondialisme actuel. Cela dit, outre cette détestable culture de la société secrète caractéristique de la franc-maçonnerie née sur l’île britannique, ce qui frappe, c’est la précocité de la conscience de Rhodes dans la vision de ce qu’il considère devoir être fait pour atteindre son but au service de la grandeur britannique, et avec quels types d’hommes, l’engagement dans son projet au point d’y consacrer sa fortune qu’il n’hésite pas à confier à divers partenaires. A travers ses propos sur « la fondation d’une puissance si formidable afin que les guerres soient par la suite rendues impossibles et que les meilleurs intérêts de l’humanité soient encouragés », on y voit deux choses qui marquent tout le chemin parcouru depuis par l’oligarchie occidentale et qui collent pleinement à la situation actuelle : l’objectif, et les moyens d’y parvenir. L’objectif d’abord, à travers l’utopie d’un monde pacifié, utopie influencée par le millénarisme juif, et chère aux proclamations d’idéaux maçonniques. Deux moyens ensuite : le premier une puissance telle, dans la menée de la manœuvre, qu’il soit difficile ou impossible de s’y opposer, rôle qu’endosseront les États-Unis prenant le relais des britanniques, supposés mettre fin un jour aux conflits par une disproportion de force dissuadant toute opposition armée, par « manque de combattants en face » ; et les meilleurs intérêts, qui dans l’esprit de l’homme d’affaires avisé qu’était Rhodes, devait certainement être inspirés par le « doux commerce », notion rendue familière aux britanniques par Adam Smith et aux Français par Montesquieu, postulant que le négoce est source de coopération et d’apaisement entre les peuples. Les idées telles que nous les connaissons aujourd’hui, d’une part de puissance impérialiste hégémonique, évoluant vers une gouvernance mondiale « pacificatrice » parce que n’ayant plus de challenger, et d’autre part la mondialisation industrielle et marchande, sont déjà présentes dans la pensée et les propos de Rhodes. La volonté initiale d’extension de la domination britannique a été simplement élargie à une coalition des pays occidentaux servilement rangés derrière les britanniques (maison mère du projet) et les américains (le champion militaire en position avancée). Mais Russes et Chinois sont encore là ! La malchance des opposants occidentaux aux finalités mondialistes et aux sociétés multiculturelles telles que voulues par l’oligarchie anglo-américaine, c’est qu’un visionnaire précoce tel que Rhodes, et les moyens qu’il avait, aient existé et se soient trouvés de ce côté de la barricade. Comme le dit Jean Raspail, les grosses machines financières, ça a toujours été dans l’autre camp.

Le caractère de la société secrète créée par Cecil Rhodes, et son personnel, changèrent après 1902, sous l’impulsion de lord Milner. La mort de Rhodes et l’exclusion de Stead donnèrent à l’organisation une forme beaucoup moins mélodramatique tout en en faisant un instrument politique bien plus puissant.

Milner n’opéra que de faibles changements dans la société secrète de Rhodes. Il n’y eut aucun changement dans les objectifs et peu dans les méthodes. En fait, ces changements provinrent davantage de lord Lothian et ses amis après la mort de Milner que de Milner après la mort de Rhodes.

En 1902, cela faisait vingt-cinq ans que Rhodes et Milner poursuivaient les mêmes buts. Ils différaient légèrement sur la manière dont ces buts pouvaient être atteints, en raison de leurs personnalités différentes. Pour Rhodes, il semblait que la finalité pouvait être atteinte en amassant une fortune considérable, alors que Milner pensait pouvoir la réaliser par une propagande discrète, un travail assidu et des relations personnelles. Aucun d’eux ne rejetait les méthodes de l’autre et chacun était prêt à s’en servir pour réaliser leur rêve commun. Avec la mort de Rhodes en 1902, Milner obtint le contrôle de l’argent de ce dernier et put s’en servir pour lubrifier les rouages de sa machine de propagande, comme Rhodes l’avait voulu. Milner était l’héritier de Rhodes et tous deux le savaient.

Les objectifs que Rhodes et Milner poursuivaient et les méthodes par lesquelles ils espéraient les réaliser étaient devenus à tel point semblables en 1902 qu’il est presque impossible de distinguer les deux hommes. Tous deux cherchaient à unifier le monde, et par-dessus tout le monde anglophone, dans une structure fédérale autour de la Grande-Bretagne. Tous deux sentaient que cet objectif pouvait être mieux réalisé par un groupe secret d’hommes unis entre eux par la dévotion à une cause commune et par la loyauté personnelle. Tous deux pensaient que ce groupe devrait poursuivre son objectif par l’influence économique et politique secrète exercée en coulisses et par le contrôle des agences de presse, éducatives et de propagande. L’intention de Milner de travailler pour cet objectif et d’utiliser l’argent et l’influence de Rhodes pour l’atteindre ressort clairement dans toutes ses actions (à la fois avant et après 1902), et sa correspondance. Rhodes mena son projet de groupe mondial des sympathisants anglo-saxons avec les exécuteurs testamentaires de ses propres volontés, et surtout avec l’un de ceux qui était le plus attaché à ses idées, Milner.

Dans un « Credo » publié par The Times en juillet 1925, Milner se présente plus amplement : « Je suis un nationaliste britannique (et Anglais avant tout). Si je suis également un impérialiste, c’est parce que le destin de la race anglaise, du fait de sa position insulaire et de sa longue suprématie sur mer, a été de planter de nouvelles racines en des points reculés du globe. Mon patriotisme ne connaît aucune limite géographique mais seulement des limites raciales. Je suis un impérialiste et non un Little Englander (terme péjoratif destiné au XIXè siècle aux opposants à la politique impériale, et que l’on applique aujourd’hui aux opposants au mondialisme et à l’adhésion à l’Union européenne) car je suis un patriote de race britannique […] Il me semble impie – je pense cela impossible, de mon point de vue – de perdre mon intérêt et mon attachement à l’égard de mes compatriotes parce qu’ils sont installés au-delà des mers. Ce n’est pas la terre d’Angleterre, aussi chère me soit-elle, qui me fasse exalter mon patriotisme, mais la parole, la tradition, l’héritage spirituel, les principes, les aspirations de la race britannique. Ils ne cessent pas d’être miens parce qu’ils sont transplantés ailleurs. Mon horizon doit s’élargir, c’est tout. Je me sens un citoyen de l’Empire. Je sens que le Canada est mon pays, que l’Australie est mon pays, que la Nouvelle-Zélande est mon pays, que l’Afrique du Sud est mon pays, autant que le Surrey ou le Yorkshire… Le patriotisme élargi n’est pas qu’un simple sentiment élevé. C’est une nécessité pratique… le Royaume-Uni n’est plus la puissance mondiale qu’il fut autrefois, ni, dans l’isolement, capable de rester tout simplement une puissance. Il n’est même plus autonome. Mais les dominions britanniques dans leur ensemble ne sont pas seulement autonomes. Ils sont presque davantage auto-suffisants que toute autre entité politique dans le monde… Cela nous amène au premier grand principe – suivre la race. L’État britannique doit suivre la race […] Il est raisonnable d’espérer que dans vingt ans […] tous les Britanniques de la mère patrie comme d’outre-mer seront des impérialistes ».

Milner et d’autres membres de son groupe restèrent inébranlables pendant de nombreuses années sur ce sujet de fédération impériale. A partir de 1915, la plupart des membres du groupe commencèrent à penser que la fédération voulue par Rhodes était impossible, et acceptèrent comme compromis ce que nous connaissons maintenant comme le Commonwealth – c’est-à-dire, un groupe de pays liés ensemble par des idéaux communs et des allégeances plutôt que par une organisation politique arrêtée. Le Commonwealth actuel est en réalité le compromis établi lorsque les souhaits du groupe de Milner se heurtèrent à la réalité des faits politiques.

Lionel Curtis (à l’origine en 1911 de l’idée de rebaptiser les dominions constituant l’Empire britannique en Commonwealth of Nations) fut un des membres le plus importants du groupe de Milner […] Insatiable, fanatique diront certains, il consacra sa vie à l’idée que les meilleurs choses – la liberté, la démocratie, la tolérance, etc. – ne pouvaient se préserver qu’au sein d’un système politique mondial intégré, et que ce système politique pouvait se construire autour de la Grande- Bretagne  […] « Le Commonwealth est un segment caractéristique de la société humaine, incluant toutes les races et tous les niveaux de civilisation organisés en un seul Etat. Dans cette communauté mondiale, la fonction de gouvernement est réservée à la minorité européenne, pour la raison irréfutable que pour le moment cette portion de ses citoyens est la seule capable cette tâche  […] ».

(Tiré de Histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine, Carroll Quigley, Editions Le Retour aux Sources)

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A travers la croyance en la supériorité raciale anglaise portée par Milner et les élites britanniques fédérées dans le projet de Cecil Rhodes (tout comme certains Juifs affirment la supériorité de la race juive sur toutes les autres, encore récemment le 13 juin 2018 par les mots de Miki Zohar, député du Likoud au parlement israélien), à travers la pensée de Lionel Curtis, et la façon dont cette conviction a été mise en pratique dans l’entreprise coloniale britannique, on voit clairement se dessiner les contours de la société multiculturelle mondialiste que l’on nous inflige aujourd’hui, une reproduction miniature de la planète dans chaque pays, au forceps, où les communautés doivent vivre de façon juxtaposée, cloisonnée, sans faire du couple mixte et du métissage une finalité, même si ce type de société le produit forcément dans une proportion pour l’instant marginale. On peut observer que c’est ce qui a été appliqué par les britanniques dans tous les territoires où ils ont exporté leur organisation dans l’expansion de l’Empire, à commencer par le nouveau monde du continent américain, puis l’Inde pour ne citer que ces deux exemples. Dans le mécanisme colonial, l’Anglais ne se mélange pas (sauf bien sûr quelques cas isolés répétons-le) aux populations passées sous son contrôle. Il étend l’Empire, installe son administration, son développement, met en valeur le nouveau territoire, au service de la gloire et de la puissance britannique. L’approche française dans son Empire colonial aura été différente quant au mélange avec les populations locales, davantage dans le métissage. Ce n’est pas un hasard si l’Apartheid est une invention britannique, et que ces hommes, pères du mondialisme actuel, que l’on évoque autour de Cecil Rhodes, ont fondé le développement des territoires sud-africains à l’époque. L’observation de ce qu’est la société française en ce début de XXIè siècle montre clairement qu’elle est le cumul de ces deux éléments : l’imposition de cette société multiculturelle anglo-saxonne, et le métissage (la propagande à ce sujet est constante et omniprésente), auquel le Français a toujours été davantage ouvert que l’Anglais, désormais « sur place », dans l’hexagone, rendu possible par ladite société multiculturelle. Le projet initial des pères britanniques de ce qui va devenir le mondialisme ne prévoit pas le métissage, mais ce dernier va tout de même en découler, du moins là où les esprits ont perdu l’instinct de préservation identitaire, et là où c’est promu par l’oligarchie politico-médiatique, France, Allemagne, pays scandinaves, l’Europe centrale demeurant heureusement fermée à cette idée de dénaturation de nos pays et de nos peuples.

Nous savons aujourd’hui que si la fédération voulue par Cecil Rhodes n’a pas vu le jour telle qu’il l’avait imaginée avec une gouvernance mondiale autour de l’Empire de Sa gracieuse majesté, et que le Commonwealth of Nations en a constitué à l’époque une réalisation de compromis limitée à la sphère britannique, l’idée mondialiste que portait en germe ce projet a bien été récupérée par la puissance atlantiste, poursuivie par les cénacles internationaux du pouvoir profond qui lui sont liés (Franc-maçonnerie internationale, Bilderberg, etc.), et mise en œuvre avec un passage à la vitesse supérieure après la victoire en 1945 sur la puissance européenne qui défendait l’identité de notre continent en s’opposant au cosmopolitisme inhérent aux forces idéologiques qui mouvaient les « Alliés ».