Se débarrasser de la nation comme d’une vieille peau

Qu’est-ce qu’est véritablement la construction européenne ? Il est possible d’apporter certains éléments descriptifs à ce sujet depuis plus de vingt ans maintenant, depuis que le 19 septembre 2000 le Daily Telegraph a publié un article signé Ambrose Evans Pritchard, journaliste qui est allé éplucher les documents confidentiel-défense sur les années 1950-1960 déclassifiés et rendus publics par l’administration américaine, d’où il ressort de façon avérée que le mouvement européen était dès son origine financé par la CIA, et que des personnages clés de cette construction, véritables gloires du panthéon européiste tels que Paul-Henri Spaak ou Robert Schumann, étaient des agents financés par l’agence américaine. Or, comment se fait-il qu’en France, aucune radio, aucune télévision, aucun journal ne se soit jamais emparé de cette question et demandé des comptes ? Cette construction européenne dont se félicitent ouvertement les États-Unis n’est donc absolument pas un contrepoids à l’hégémonie américaine comme le prétendent les menteurs qui en sont partisans ou les naïfs, c’en est le bras séculier et la continuation du projet d’État mondial sous pilotage atlantiste, projet fou puisque des grandes puissances militaires telles que la Russie et la Chine ne le permettront jamais. 

Tout esprit honnête voit aujourd’hui à quel point cette Union européenne est un poison, une tunique de Nessus, un carcan nuisible, qui face à la submersion migratoire extra-européenne, nous interdit, à la grande satisfaction de l’occupant de l’Élysée, d’empêcher celle-ci. Pourtant, toute remise en question de cette construction européenne est manifestement interdite, tout débat est impossible sur ce sujet, comme si la construction européenne était quelque chose de sacré, comme s’il était absolument sacrilège d’en faire le bilan et de se dire qu’il faut objectivement en sortir. D’où vient ce tabou, qui l’a imposé ? Pourquoi est-il impossible de poser ces questions ? Pourquoi cela paraît-il insensé alors que c’est le simple bon sens. La construction européenne est devenue une dictature qui ne dit pas son nom, qui interdit toute opposition réelle, et qui s’écarte de plus en plus du simple bon sens. Nous sommes dans un domaine où, comme dans bien d’autres, la pensée est interdite, où toute idée contraire au dogme dominant est l’objet d’une fatwa, on n’a pas le droit d’évoquer ces questions. Il y a là une double conspiration. La conspiration du silence, et la conspiration du haussement d’épaule – ou du ricanement – qui consiste quand on évoque tous ces sujets à disqualifier d’un haussement d’épaule celui qui les évoque. C’est en définitive un procédé totalitaire, on ne débat pas sur les idées, sur les arguments, sur le fond, on dénigre celui qui les prononce. Par complicité active, les dirigeants français sont pourtant en pointe dans cette entreprise. Et force est de constater que conformément hélas à une certaine tendance répétitive de l’Histoire de France, les « élites » de ce pays, régulièrement, jouent contre leur propre peuple.

Le temps a passé depuis le lancement de l’entreprise pilotée par les États-Unis, et en janvier 2003 à l’occasion de la commémoration de la signature du traité de l’Élysée entre le général de Gaulle et le chancelier Adenauer – cérémonie qui vit se réunir à Paris et à Versailles ministres et parlementaires français et allemands – fusa dans la presse (sans qu’on pût en déterminer précisément l’origine) une proposition de double citoyenneté franco-allemande s’appliquant à tous les ressortissants des deux pays. Cette proposition spectaculaire a, semble-t-il, fait long feu sitôt émise ; dès le lendemain, des articles de presse plus ou moins embarrassés laissaient entendre que, concrètement, la mesure pourrait être envisagée seulement pour les ressortissants de l’un et l’autre pays vivant de l’autre côté de la frontière. Puis on parla d’autre chose, le rouleau compresseur de l’actualité chassant un sujet comme un clou chasse l’autre. On n’eut pas même le temps d’envisager si une telle mesure était réalisable en pratique. Il n’en demeure pas moins que, à aucun moment, les dirigeants français ne prirent la peine de confirmer ou d’infirmer la nouvelle, de dire s’ils prenaient cette idée au sérieux, s’ils en avaient traité avec leurs homologues allemands comme d’une hypothèse de travail réaliste, ou s’il s’agissait d’un « ballon d’essai » officieux. On n’entendit pas le chef de l’État et le Premier ministre déclarer qu’une chose aussi grave que la nationalité (sur la base de laquelle sont fondées toutes les institutions dont ils se doivent d’être garants, et leur légitimité même) ne pouvait être évoquée qu’après une consultation solennelle du peuple « souverain ». On ne les vit pas repousser du pied avec indignation l’idée qu’une telle hypothèse pût être traitée à la légère et lancée par surprise sans que les instances « représentatives » en aient été de quelque façon saisies. La mesure annoncée ne signifiait en effet rien moins que la dissolution de la France (de l’Allemagne aussi, dira-t-on, mais c’est l’affaire des Allemands !).

La proposition n’eut pas de suites, mais elle est lourde d’enseignements. Non seulement elle est caractéristique du fonctionnement de la post-démocratie, mais elle met en lumière le traitement qui est réservé par nos « élites » dirigeantes aux concepts de citoyenneté et de nationalité. La frivolité avec laquelle ils en traitent depuis au travers de la politique migratoire extra-européenne déroulée sans discontinuer, ne laisse plus aucune place au doute quant à l’idée que la nationalité, la citoyenneté, l’identité sont, après tout, dans leurs têtes, des marchandises comme les autres, et qu’on peut en changer comme de chemise. Tout se présente comme si on voulait réduire la citoyenneté à la possession d’un passeport, à l’exclusion de tout ce qui en fit de tous temps le contenu positif : être acteur d’une nation dont le citoyen se sent responsable et qui a des responsabilités vis-à-vis de lui. Il reste, dira-t-on, le bulletin de vote, fondement de la légitimité du pouvoir. Faisons un peu d’ironie, dans le cas de la proposition de double nationalité franco-allemande le pigeon-électeur y aurait gagné, puisqu’il aurait eu le droit de voter deux fois. Belle consolation dans le cadre post-démocratique où tout est prévu pour que le choix des dirigeants et des politiques échappe au processus électoral, la chose étant entendue derrière le rideau par des pouvoir supranationaux et à leur seul bénéfice.

En évacuant de la citoyenneté tout ce qui en fait l’épaisseur politique, historique, culturelle, ne s’agit-il pas d’accoutumer les citoyens (qui, bientôt, ne mériteront plus cette appellation) à la considérer comme une coquille vide, ou comme la vieille peau d’une mue qu’on pourra abandonner sans regret pour en revêtir une autre ? C’est le projet pour lequel œuvre toute la classe politique de renégats vis-à-vis de l’idée de nation. Mais peu importe, pourvu qu’on se soit dépouillé de la vieille.