On a beaucoup parlé de la crise financière mondiale, de la crise du capitalisme, ce dernier est-il en crise, mais personne ne se pose la question de savoir – à part quelques figures intellectuelles de notre courant de pensée – si l’exploitation de l’homme par l’homme, l’accumulation et la suraccumulation du capital et du profit, si l’illimitation de l’argent, des objets, de la production et de la consommation, ne sont pas intrinsèques au capitalisme et si finalement le capitalisme ne contient pas en germe sa propre crise. Très souvent, chaque fois que le capitalisme rencontrait une crise et qu’il en a triomphé, ce qu’il a incontestablement fait, il est de coutume de dire que le capitalisme se nourrit de ses crises si bien qu’en définitive les crises sont une bonne chose, elle sont un signe de vitalité, et on s’appuie en général à ce propos sur des théories comme la théorie du cycle de Kondratieff, avec des moments de contraction et de dilatation, ce qui finalement nourrit une espèce de conception « météorologique » de la crise, les gens entendent dire que l’on est dans la crise comme on dit que l’on est dans le brouillard ou qu’il fait nuit, ou un peu froid, et que tout ça va changer, se réchauffer, que le jour suivant va se lever, etc. C’est vrai souvent, mais ce n’est pas vrai toujours. Et c’est là où il faut faire une différence entre les crises structurelles et les crises conjoncturelles, ces dernières comme leur nom l’indique renvoyant à une conjoncture, bonne ou mauvaise, mais dont on sort sans pour autant changer de système. Les crises structurelles, que l’on appelle aussi crises systémiques, sont d’un autre caractère car ce sont des crises dont on ne parvient pas à sortir en restant à l’intérieur du système qui les a produites. Et c’est à partir de là qu’il faut s’interroger sur le rôle de l’économie, les rapports de l’homme et de l’économie, s’interroger aussi sur le système du capitalisme qui a triomphé de ses compétiteurs pour toute une série de raisons pendant longtemps, mais qui a aussi il faut bien le dire ses contradictions internes qui aujourd’hui paraissent éclater.
Le capitalisme même, c’est la fuite en avant, c’est-à-dire que le mot d’ordre de la dynamique du capital c’est cette formule simple : toujours plus. Il n’est pas dans la nature du capitalisme de s’arrêter à un quelconque moment, de considérer que c’est assez, il en faut toujours plus c’est-à-dire toujours plus de profits, de marchandise, de consommation, d’intérêts. Et l’aboutissement, évidemment il n’y a pas d’autre limites que les limites du globe terrestre, ce qui fait que l’effet de cette marche en avant frénétique aboutit à transformer la Terre en un immense marché et à ne plus la considérer que sous cet angle. Karl Marx disait, ce qui n’était pas tout à fait faux, que tout ce qui entrave la marche du capital est considéré comme un obstacle à supprimer, quel qu’en soit la nature, que ce soient les croyances, les coutumes, les traditions, les cultures, les particularités spécifiques des peuples ou autres. Il y a cet espèce de « bulldozer » que l’on peut comparer à ce que Serge Latouche appelle « la grande machine, la méga machine » c’est-à-dire une machine qui est lancée à une vitesse grandissante mais sur laquelle il n’y a pas de frein, pas de marche arrière, et qui ne sait pas où elle va.
Pendant très longtemps, le capitalisme a dégagé des profits en produisant des marchandises, c’est une banalité de le dire, mais ce n’est pas là sa vraie finalité. Le capitalisme est un système d’illimitation de ce processus permanent d’accumulation du capital. La production de marchandise n’en est qu’un moyen, et si pour dégager des profits on peut se passer de ce moyen, pourquoi pas. Et c’est comme cela que le capitalisme a évolué de façon telle que sa branche financière a pris de plus en plus le pas sur le capitalisme marchand traditionnel ou industriel initial qui avait encore au XIXe siècle notamment un certain enracinement territorial c’est-à-dire qu’il y avait un capitalisme français, italien, anglais, allemand, etc. et les profits qui étaient dégagés profitaient bien sûr au capitalisme mais comme ils faisaient tout de même partie d’une certaine réalité nationale il y avait une part de ces profits qui redescendait, qui contribuait au dynamisme et à la bonne santé du pays en question. Aujourd’hui, nous ne sommes plus du tout dans ce schéma. Du fait de la mondialisation, le capitalisme s’est totalement déterritorialisé, son ancrage national a pratiquement disparu. Les grandes société multinationales ou transnationales ont toujours évidemment leur siège quelque part, mais en fait elles considèrent que leur terrain naturel d’action c’est la planète toute entière, ce qui explique que maintenant que la mondialisation leur en a donné la latitude elles exploitent sans vergogne aucune les possibilités ouvertes par les délocalisations, produisant là où l’on peut produire au moindre coût, pour vendre ensuite à des conditions de dumping social, fiscal, écologique, dans les pays qui ne se sont pas prémunis contre cette concurrence objectivement déloyale par des mesures douanières, tarifaires, protectionnistes communautaires et autres.
Sans faire profession de manier la boule de cristal, il est certain, tout le monde le sait maintenant, que nous sommes dans une crise d’une ampleur considérable, que l’on compare parfois à la crise de 1929, mais qui est à mon avis beaucoup plus grave. D’abord c’est une véritable crise mondiale puisque nous sommes dans un univers mondialisé ce qui n’était pas encore le cas en 1929, et les enjeux sont évidemment beaucoup plus considérables d’autant que cette crise intervient à un moment de très grandes incertitudes dans les relations internationales, dans les prochaines guerres, dans tout ce qui peut se dérouler à la surface du globe terrestre, nous sommes de ce point de vue complètement sortis de l’après-guerre qui était alors un système assez simple, bipolaire, caractérisé par la mise en place du condominium américano-soviétique, il y avait ce que l’on appelait le bloc de l’Est, et ce que l’on appelait de l’autre côté le « monde libre », les choses allaient ainsi avec des pays tiers que chacune des deux superpuissances tentait d’instrumentaliser dans une sorte de jeu de dominos. Le système soviétique s’est effondré, ce qui a rendu possible il ne faut pas l’oublier, la mondialisation. Les technologies ont permis de triompher du temps et de l’espace c’est-à-dire que les marchés financiers pour ne citer qu’eux fonctionnent aujourd’hui en temps zéro, un évènement qui se passe en quelque point du globe est immédiatement vécu, ressenti, analysé partout ailleurs, le temps et l’espace sont abolis d’une certaine manière.
Il y a eu trois grandes phases dans le capitalisme. La première c’est le capitalisme du XIXe siècle, capitalisme marchand industriel, mais qui est un capitalisme très sauvage en ce sens que l’on est là vraiment dans l’époque de la lutte des classes au sens premier du terme, un jeu à somme nulle où tout ce qui est gagné par l’un est perdu par l’autre, par conséquent les maîtres du capital veulent faire pression sur les salaires pour les abaisser le plus possible afin d’augmenter leurs profits, et à l’inverse évidemment les travailleurs tentent de maximiser leurs salaires pour restreindre les profits des patrons. La chose a fonctionné ainsi un certain temps avec des épisodes très durs que beaucoup de gens ont encore en mémoire quand ils connaissent un peu l’histoire des luttes sociales dans ce pays et dans les autres. Puis est arrivé, deuxième phase, un certain Henry Ford, qui a découvert quelque chose qui paraît aujourd’hui très évident mais ne l’était pas tout à fait au départ, le fait que si l’on comprimait toujours plus les salaires les gens n’auraient plus les moyens d’acheter les produits que l’on voulait fabrique en nombre toujours croissant, et qu’il était par conséquent bien joli de vouloir produire de plus en plus de marchandise mais que s’il n’y avait personne pour les acheter la chose allait dans l’impasse. C’est à ce moment que l’on est entrés dans l’ère Fordiste, une ère où l’on enterre un peu la hache de guerre, les patrons accordent des avantages, les salaires sont légèrement à la hausse, en se disant que ce que l’on perd d’un coté on le récupèrera sous forme de consommation, en contrepartie les travailleurs deviennent moins révolutionnaires, ils se disent que finalement si le système général s’enrichit ils auront au moins quelques miettes, c’est aussi l’époque où se met en place l’État-providence et où l’on voit la société se modifier considérablement, le prolétariat s’effrite un peu et une extraordinaire classe moyenne se met en place, classe moyenne qui va triompher à l’époque des Trente glorieuses et qui est alors objectivement solidaire de cette dynamique du capital puisque c’est les bénéfices qu’elle retire de cette dynamique qui vont lui permettre de s’instituer en classe moyenne. Le problème c’est qu’aujourd’hui les intérêts des classes moyennes et la logique du profit ont complètement divorcé, ceci parce que le capital a trouvé des moyens de produire aussi bien et à meilleur compte en allant faire travailler les Indiens, les Chinois, d’où l’extension du chômage dans les pays occidentaux, la multiplication des problèmes de dumping déjà évoqués, et les classe moyennes placées en état de déclassement virtuel. Tout le monde a en tête l’exemple de ses parents, des classes populaires, qui travaillaient très dur pour que leurs enfants fassent des études et rentrent dans la classe moyenne. Lorsque les enfants rentraient dans la classe moyenne ils n’en sortaient plus, le processus se reproduisait mécaniquement et leurs propres enfants restaient dans cette même catégorie socio-économique. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, des statistiques très parlantes existent sur des classes moyennes dont les enfants vivent beaucoup moins bien que leurs parents et non pas beaucoup mieux comme c’était le cas jusqu’ici. Leurs parent ont bénéficié d’un ascenseur social, eux se retrouvent dans un « descenseur » social, au moment même où les classes populaires elles-mêmes voient leur pouvoir d’achat stagner voire régresser dans bien des endroits. C’est là le troisième âge du capitalisme, qui est un capitalisme mondialisé donc déterritorialisé, un capitalisme où la sphère financière qui permet à l’argent de faire de l’argent tout seul sans passer par l’intermédiaire de la production n’a cessé de prendre de l’ampleur par le jeu notamment du crédit, de la dette, un capitalisme dématérialisé dans le sens où l’argent qui est échangé ne correspond plus du tout à une production réelle, l’immense majorité des opérations qui s’effectuent chaque jour sur les marchés financiers n’ont plus de rapport avec la production réelle, ce sont des jeux d’écritures, des lignes informatiques d’argent virtuel, ce qui provoque cet effet de sidération sur les esprits à la lecture dans les médias de sommes tellement astronomiques qu’on ne se les représente plus, qui soi-disant « partent en fumée » (mais vers où ? vers qui ? elles ont bien un destinataire dans ces jeux d’écritures). Ce troisième capitalisme, que l’on appelle parfois turbo-capitalisme ou capitalisme de casino, est évidemment celui qui aujourd’hui fait les profits les plus grands mais également court les plus grands dangers parce que, et c’est là où l’on revient sur le problème du système de l’argent, il y a une loi générale des choses qui fait que l’excès de tout finit par s’inverser brutalement dans son contraire. La crise que connaît aujourd’hui la capitalisme, ce ne sont pas ses adversaires qui en sont les responsables. Le capitalisme aujourd’hui se détruit tout seul.
Le crédit est un phénomène très important dans l’essor du capitalisme financier dont nous venons de parler. Le crédit est une opération asynchrone c’est-à-dire qui s’échelonne dans le temps et qui a pour but de nous permettre en quelque sorte de consommer l’avenir dans le présent, c’est-à-dire que l’on obtient des biens sans avoir les moyens dont il aurait fallu disposer pour les acquérir, mais grâce à une promesse de remboursement futur du prêt consenti on obtient dès maintenant la possibilité de disposer de ces biens. Le prêt étant lui-même soumis à un intérêt, c’est là que les problèmes se mettent en route. Pour mémoire, le prêt à intérêt était très largement proscrit dans l’Antiquité européenne, il est férocement dénoncé notamment par Aristote dans sa critique de ce qu’il appelle la chrématistique c’est-à-dire la propension à s’enrichir pour uniquement jouir de cette richesse, l’Église l’a condamné également en reprenant cette interdiction dans la pensée d’Aristote en y ajoutant le prétexte que le temps n’appartient qu’à Dieu et que par conséquent on ne doit pas laisser l’argent produire lui-même des petits. On a même le cas de l’islam qui proscrit le prêt à intérêt en le confondant avec l’usure qui est le prêt à intérêt abusif. Mais l’essor du capitalisme évidemment va revenir sur ces condamnations. Lorsque commence à naître le capitalisme, dans ses racines lointaines, on voit réapparaître évidemment le prêt à intérêt qui n’était pratiqué que par certains peuples, la Réforme en particulier dans sa version calviniste* va lui donner une certaine légitimité, et puis le système va se développer. Le crédit accordé aux particuliers se développe plus lentement (ndlr : que celui accordé essentiellement jusqu’alors aux Princes, aux États, et aux professionnels de la manipulation de la masse monétaire). Mais au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale il est l’un des grands moteurs de l’élan vers la consommation qui va marquer l’entrée dans une véritable société de consommation, à partir de là les gens achètent à crédit, on les pousse à s’endetter, tant qu’ils peuvent rembourser tout va bien, mais lorsqu’ils n’en ont plus les moyens évidemment les problèmes surviennent. C’est ce qui s’est passé avec la fameuse crise des « subprimes » aux États-Unis, crise qui a une origine relativement simple, avec une cause lointaine qui est la dérégulation généralisée des activités financières auxquelles les pays occidentaux ont procédé à la suite des expériences Reagan et Thatcher, mais les banques qui cherchaient évidemment des profits ont poussé les particuliers, les ménages américains dont le taux d’épargne est faible et qui n’ont donc pas d’autre recours que le crédit s’ils veulent posséder davantage, à s’endetter en donnant en gage des hypothèques immobilières sur leurs acquisitions. Une sorte de miroir aux alouettes qui a joué. Puis on a commencé à voir les défauts de paiement se multiplier parce que c’étaient donc des ménages assez modestes qui avaient vu leur niveau de vie diminuer en raison d’une stagnation ou d’une régression de leurs revenus et qui s’étaient endettés pour masquer cette diminution de leurs moyens, pour se donner en quelque sorte l’illusion de pouvoir maintenir leur niveau de vie**. Mais bien entendu est arrivé un moment où le montage s’effondre. Les faillites se sont poursuivies en chaîne, les banques ont été touchées, les compagnies d’assurance, les fonds de pension. Tous ces établissement qui jusque-là répétaient qu’il ne fallait surtout pas que l’État intervienne dans la vie économique du pays parce que c’était très perturbant pour les bons équilibres du marché, se sont subitement tournés vers les pouvoirs publics pour réclamer de l’aide et un renflouement de leur situation. Je ne crois pas aux vertus du marché autorégulateur et autorégulé de la « main invisible » du marché théorisée par Adam Smith qui spontanément créerait un ordre stable dans les relations économiques et sociales pour le bien de tous. Dans la vie réelle, la « main invisible » apparaît très vite comme un poing de fer. Les banques livrant un véritable chantage aux États (soit on les aidait soit elle fermaient leurs portes privant la population de ses dépôts), ces derniers se sont vus obligés d’aider les banques. Mais les États eux-mêmes n’étaient pas dans une santé financière extraordinaire, ils avaient tous des déficits, des dettes, il a fallu trouver l’argent pour renflouer les banques et injecter des sommes mirobolantes dans le secteur privé. Pour cela, les États se sont eux-mêmes endettés de surcroît auprès des… banques ! c’est-à-dire que l’on a aidé les banques à se « sauver » et elles devenaient immédiatement créancières de leurs sauveur, on voit là le côté surréaliste de cette affaire. C’est de cette façon là que l’on est passé d’un surendettement privé à un surendettement des États c’est-à-dire au problème de la dette publique. Et la vérité c’est qu’aujourd’hui tous les États industrialisés sont surendettés, et se trouvent à cause de ce surendettement dans une situation tout à fait abominable.
Jusqu’au début des années 1970, lorsque les États avaient un déficit, ils se réapprovisionnaient directement auprès de leurs Banques centrales, c’est-à-dire la Bundes Bank en Allemagne, la Réserve Fédérale aux États-Unis, etc. et en ce qui nous concerne la Banque de France. Cette pratique permettait aux États de contenir le niveau de leurs dettes, en jouant sur une certaine inflation, en jouant sur des dévaluations successives de leurs monnaies, toutes choses qui seront évidemment rendues impossibles avec l’avènement de l’euro monnaie unique. Cette pratique avait certes quelques inconvénients, le principal étant que cela favorisait l’inflation, raison pour laquelle on a imaginé lutter sérieusement contre l’inflation avec l’idée d’interdire aux Banques centrales de continuer à prêter directement à un taux pratiquement nul de l’argent aux États, mesure mise en œuvre en France par une nouvelle loi adoptée le 2 janvier 1973*** dite loi Pompidou passée à l’époque totalement inaperçue du grand public, ce qui donne une indication sur les méthodes de gouvernance de ce capitalisme mondialisé qui se fait dans le dos des gens, des décisions que l’on découvre parfois plus de trente ans après. C’est évidemment la décision la plus catastrophique qui ait été prise. On aurait pu très bien rester dans le système traditionnel tout en adoptant des mécanismes qui auraient lutté contre ces tendances inflationnistes en imposant une réglementation préventive. Au lieu de cela on est passés d’un excès à l’autre en établissant que dorénavant la Banque de France n’aura plus le droit de prêter à l’État. Les différents pays européens ont fait la même chose, ce qui a donné l’article 104 du traité de Maastricht dont les dispositions ont été ensuite reprises dans l’article 123 du traité de Lisbonne. Ce qui explique qu’aujourd’hui la Banque centrale européenne soit assujettie aux mêmes règles c’est-à-dire qu’elle ne peut pas prêter directement aux États. Le besoin d’argent de ces derniers n’ayant pas disparu pour autant, ils vont être contraints d’emprunter aux établissement bancaires, aux marchés financiers, aux compagnies d’assurance, aux fonds de pension, etc. Mais les banques centrales, si elles n’ont plus le droit de prêter aux États, ont toujours le droit de prêter aux banques à un taux extrêmement bas, et l’on en est arrivé à cette situation surréaliste où les enseignes bancaires (et autres établissement détenteurs de fonds) peuvent se financer presque en permanence auprès des Banques centrales à des taux dérisoires (0,5 à 1 %) pour prêter ensuite aux États cet argent qu’elles ont emprunté mais à des taux d’intérêt qu’elles décident arbitrairement en fonction de ce qu’elles considèrent être la plus ou moins bonne santé financière des États emprunteurs. D’où le recours à des agences à qui par un hasard formidable on a également accordé la faculté de noter les États, ce qui n’était pas leur vocation à l’origine puisque les agences de notation devaient uniquement évaluer la bonne santé des établissements bancaires. La loi de 1973 maintenant généralisée a donc d’une part enlevé aux États le privilège régalien de battre monnaie, et d’autre part fait obligation aux États endettés de s’alimenter exclusivement auprès du secteur privé à des taux beaucoup moins intéressants que le 0,5 à 1 % dont ils bénéficiaient avant auprès de leurs Banques centrales nationales. C’est donc le secteur privé en clair qui fait la création monétaire qui revenait autrefois aux Banques centrales. C’est la raison pour laquelle en 2008 Maurice Allais prix Nobel d’économie avait dit qu’aujourd’hui les banquiers se comportent exactement comme les faux monnayeurs à ceci près que ce ne sont pas les mêmes qui en profitent. Si on ne sait pas cela, on ne comprend pas du tout ce qui se passe aujourd’hui. A partir du moment où vous avez un système financier, en l’occurrence le capitalisme, qui tend à l’illimitation de lui-même, à l’accumulation toujours plus étendue de son capital en vertu du principe simple selon lequel toute quantité peut toujours être augmentée d’une unité supplémentaire, il n’y a évidemment pas de raison que ça s’arrête. D’autre part, les politiques, eux, se plaignent aujourd’hui d’être pris à la gorge, notamment par les banques, mais ils ont fait tout ce qu’il fallait pour cela puisqu’ils ont dérégulé à tout va les mécanismes financiers, ils ont privatisé au maximum tout ce qui pouvait l’être au risque de diminuer le patrimoine de l’État, ils ont fait et réalisé des promesses purement démagogiques qui ont diminué encore leurs rentrées fiscales, ils ont dû emprunter pour renflouer leurs banques chaque fois qu’il le fallait, ils ont proclamé solennellement et visiblement avec beaucoup de satisfaction l’indépendance des Banques centrales alors qu’ils ont été les premières victimes de tout cela.
Il y a toujours des individus, d’abord dans l’action personnelle, qui se révèlent plus néfastes que d’autres, comme il y a des cénacles où l’on pousse dans un sens plutôt que dans un autre, et ces lieux de concertation exercent une influence qu’il ne viendrait pas à l’idée de nier. Mais tout cela n’est possible que parce que l’on est à l’intérieur d’un système dont la dynamique intrinsèque se dirige dans cette direction-là. Il faut insister sur le côté de spirale infernale, ou de cercle vicieux, qui montre qu’aujourd’hui on ne peut plus sortir de ce système. En 1979, la dette de la France représentait 21 % du PIB. Aujourd’hui nous sommes arrivés à 112,5 % (chiffre Insee du 31 mars 2023) c’est-à-dire bien au-delà de ce que l’on avait appelé le fameux « critère de Maastricht », et c’est une somme qui représente 3 013 milliards d’euros (chiffre Insee du 31 mars 2023). 3 013 milliards d’euros évidemment assortis d’intérêts, lesquels représentent à peu près 50 milliards d’euros par an, c’est à dire que la France aujourd’hui consacre au paiement des seuls intérêts (sans avoir remboursé un centime du principal de la dette) environ 60 % de l’impôt sur le revenu payé par les Français. Ce sont des sommes pharamineuses. C’est un système infernal parce que quand vous avez accumulé les dettes évidemment vous accumulez du même coup les intérêts de ces dettes, le critère de Maastricht c’était 3 % de déficit maximal, mais comme les États sont déficitaires et qu’ils doivent tout de même payer les intérêts de leurs dettes, ils font de nouveaux emprunts pour payer les intérêts, en empruntant davantage cela augmente leur dette ce qui augmente les intérêts. Vient un moment où évidemment ce n’est plus tenable, et c’est alors qu’arrivent ces petits organismes très intéressants dont on a déjà parlé, les agences de notation, avec leurs notations, AAA, B-, B+, destinées à qualifier tant bien que mal la situation, et à fournir par la même des indications aux prêteurs, car ces derniers vont évaluer le risque du prêt en fonction de la santé bonne ou mauvaise des États telle que les agences de notation l’ont estimé. Ces agences sont un « thermomètre » très particulier parce que lorsqu’elles révèlent que la température d’un État emprunteur est mauvaise elles l’aggravent du même coup puisque les prêteurs estimant que le risque est plus élevé augmentent le taux auquel ils consentent à prêter, l’État emprunteur s’en porte donc encore plus mal puisqu’il a encore davantage à rembourser. La conséquence logique de cette spirale infernale de la dette ayant acquis le statut d’une croissance exponentielle est qu’elle se transforme inexorablement en usure. Pour toute réponse à cet endettement, les gouvernants au lieu de cesser d’emprunter ne pensent qu’à diminuer le nombre de fonctionnaires, rabioter les services publics, diminuer les retraites, et prendre des mesures d’austérité qui en France s’appelle une politique de rigueur. Cela veut dire que ceux qui paient le prix de la crise c’est-à-dire les classes populaires et les classes moyennes sont précisément ceux qui n’en sont pas la cause, ils paient pour la classe politico-bancaire qui a additionné l’incompétence au point de se retrouver dans cette situation de surendettement qui pèse désormais sur tout le monde. Et le comble du surréalisme, c’est que la classe politique annonce qu’elle va relancer la croissance. Mais à partir du moment où vous adoptez une politique d’austérité, une politique antisociale pour appeler les choses par leur nom, vous restreignez le revenu des gens et leur pouvoir d’achat, donc vous restreignez la consommation, donc la demande, donc la croissance, donc vous faites augmenter le chômage, donc vous diminuez les ressources fiscales, donc vous aggravez le déficit avec les mesures que vous avez employé pour précisément le réduire.
Le capitalisme ne s’est jamais interrogé sur la question de savoir quelle était la contrepartie de son action en terme de vie sociale, culturelle, spirituelle, etc., c’est d’abord un système économique, c’est secondairement une idéologie, mais c’est surtout une vision de l’homme qui est à l’œuvre, une anthropologie, c’est-à-dire que le capitalisme fait fond sur une représentation implicite de l’existence humaine où l’homme est perçu essentiellement et uniquement comme, d’une part un consommateur et un producteur, et d’autre part un individu qui cherche à maximiser de façon égoïste et si possible rationnelle son meilleur intérêt matériel personnel. Aujourd’hui, les études et statistiques le montrent, toutes les inégalités économiques s’accroissent, elle se creusent à l’intérieur des pays, et entre pays. Il y a eu de ce point de vue là une évolution très importante. A l’époque du capitalisme de l’époque Fordiste, la société ressemblait à une pyramide, les profits s’accumulaient en haut mais une part de ces profits redescendait jusqu’à la base, ce qui fait que tout le monde finissait par en profiter, évidemment certains plus que d’autres. C’est ce qu’Alfred Sauvy appelait la théorie du déversement. Nous avons quitté le modèle de la pyramide et nous sommes entrés dans une société en sablier bouché. Les profits qui s’accumulent en haut du sablier ne passent pas en bas. La pauvreté en bas s’étend, la richesse en haut s’étend, le milieu est étranglé à l’excès, et ce milieu c’est la classe moyenne en voie de déclassement. Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres, et les classes moyennes de plus en plus menacées.
Selon Lénine, une révolution se produit lorsqu’à la tête on ne peut plus et qu’à la base on ne veut plus. A la tête, on peut de moins en moins. Mais est-ce qu’à la base on veut encore ?
- Alain de Benoist
Nous ajouterons en commentaire que tout ce système de paiements et d’emprunts ne fonctionne pas avec de véritables valeurs physiques, or, billets, détenus dans des coffres et changeant de mains, mais sur des lignes scripturales d’écrans d’ordinateurs, un monde totalement virtuel, et c’est là que réside toute l’escroquerie sous l’empire de laquelle on nous fait vivre. Un système virtuel mais qui a une conséquence bien concrète, celle de nous torturer au quotidien en bridant notre pouvoir d’achat. Un système qu’il serait enfantin de balayer instantanément d’un commun accord entre les pays concernés. Si cela n’est pas fait, c’est que certains n’ont pas intérêt à ce que ça le soit.
*Nous mentionnons notre surprise de voir l’auteur ne pas évoquer à ce sujet outre les Protestants les banquiers Lombards du Moyen-Âge, les pratiques bancaires italiennes notamment de la Renaissance, et les Juifs.
**Pour être un peu plus précis et moins précautionneux que l’auteur sur les causes, cette crise internationale catastrophique des années 2007-2008 est certes née de la facilitation du marché hypothécaire mais aussi et surtout d’une décision purement idéologique « antiraciste » imposée par la mandature George W. Bush aux banques et organismes de crédit américains de consentir des prêts immobiliers à des populations (afro-américaines, latino-américaines) que l’on savait pertinemment insolvables mais pour leur permettre (sous les éternels prétextes politiquement corrects et « woke » de non-discrimination) d’accéder à la propriété. Créances que les banques américaines dans l’incapacité de se faire rembourser camoufleront malhonnêtement par la suite en produits financier « habituels » (la « titrisation ») pour les lancer sur le marché bancaire international dans des paquets contenant des produits sains, refilant ces « crédits pourris » à ceux qui auront le malheur de les acheter à leur insu.
***Loi modifiant le statut de la Banque de France.
