C’est un fait indiscutable et connu de tous, hormis certains îlots rares et limités devenus richissimes non pas de leur pétrole mais de notre moteur à explosion, le monde islamique ne s’est pas particulièrement illustré dans l’histoire par son développement économique, technologique, agricole. L’ancienne Perse, l’Iran, qui n’est pas sunnite mais chiite, démontre aujourd’hui qu’il est une exception en matière de technologie d’armement. Aucun mépris dans ce constat sur le monde sunnite, c’est un fait.
Mais comment des régions d’Afrique qui furent le grenier à blé de l’Empire romain, une fois touchées par la conquête musulmane et l’imposition de l’islam, ont sombré dans la stérilité ? L’Arabe n’est pas le fils du désert, il en est le père. Pour quelles raisons ? :
La situation de départ au VIIe siècle n’était déjà pas brillante, mais Ibn Warraq dans Pourquoi je ne suis pas musulman, éditions l’Âge d’Homme, montre à la lecture d’Al Ghazali (1058-111) pourquoi la société islamique a végété dans l’arriération depuis dix siècles, avec ses conséquences aujourd’hui partout où l’islam est présent. Al Ghazali est souvent considéré comme le plus grand musulman après Mahomet. Son ouvrage Incohérences des Philosophes (Grecs) attaque ceux dont les doctrines sont incompatibles avec l’islam. Il a ramené les musulmans à une foi aveugle et à une lecture littérale du Coran. Toutes les avancées rationalistes des mutazilites furent jetées au rebut, et les musulmans durent plier genou en signe de soumission totale et abjecte à la thèse de la révélation d’origine divine. Tous les passages du Coran grossièrement anthropomorphes et toutes les descriptions du paradis, avec ses houris voluptueuses, et de l’enfer, avec son imagerie pathologique de tourments, devaient être acceptés comme vraies. Al Ghazali réintroduisit la peur dans l’islam en insistant sur la colère de Dieu et les punitions de l’enfer. Il craignait que les méthodes des mathématiques, de la logique et de la physique, ne fussent imprudemment généralisées et ne dépassassent leurs propres limites. En conséquence, il était opposé à la curiosité intellectuelle. Dans la section 7, chapitre II de son écrit Ihya ulum al-din, il nous dit que certaines sciences naturelles sont contraires aux lois de la religion et, dans le chapitre III, il demande que l’on s’abstienne de penser librement et que l’on accepte les conclusions des prophètes.
Certains persistent à croire que l’islam a favorisé les sciences. Ceux qui adhèrent à ce mythe se réfèrent au Coran et aux traditions pour justifier leurs dires : « La quête du savoir est obligatoire pour tous les musulmans ». C’est une absurdité, parce que le savoir qui est préconisé dans la précédente citation est, c’est un sous-entendu, un savoir religieux. Le savoir pour lui-même a toujours été suspect aux orthodoxes, tandis que la recherche scientifique « incontrôlée » représentait un danger pour la foi. Les musulmans faisaient une distinction entre les sciences islamiques et les sciences étrangères. Les premières comprenaient la religion et la langue (exégèse coranique, science des hadiths, jurisprudence, théologie scolastique, grammaire, lexicographie, rhétorique et littérature). Les sciences étrangères, ou sciences des anciens, sont essentiellement la physique, la philosophie, l’histoire naturelle (zoologie, botanique, etc.), la médecine, l’astronomie, la musique, la magie et l’alchimie. L’étude des sciences étrangères était toujours considérée avec une suspicion et même une animosité qui allèrent en croissant jusqu’à la fin du Moyen Âge. Cette hostilité peut être en partie attribuée au fait que c’étaient des non-musulmans et des étrangers qui faisaient autorité en la matière. Toutes les sciences étrangères mettaient la foi en péril. Mahomet ayant prié Dieu de le préserver de tout savoir inutile, les connaissances utiles sont donc uniquement celles qui sont nécessaires à la pratique de la religion musulmane. Les sciences anciennes allaient finalement perdre en terre d’islam dans cette bataille perpétuelle entre le théologique et l’approche scientifico-philosophique, puisque les sciences étrangères étaient inutiles pour mener le genre de vie que Dieu avait ordonné, uniquement centrée et tournée vers lui seul. Par conséquent, malgré les contributions des érudits et des scientifiques musulmans, ces sciences ne trouvaient aucune justification dans les besoins fondamentaux et les aspirations de la civilisation islamique. L’islam considérait que le but et la tâche principale de l’homme étaient de servir Dieu. Tout effort en dehors de cela, par exemple les sciences naturelles, devait donc être découragé. La science, la philosophie et les mathématiques qui ont fleuri sur le sol musulman durant la première moitié du Moyen Âge ne l’ont pas fait en raison de l’islam, mais malgré l’islam, dans des régions et à des périodes où certaines élites eurent la volonté de s’élever contre la puissance de la pensée et des sentiments orthodoxes. De là, il n’y a pas un seul philosophe ou érudit musulman qui n’ait échappé à la persécution. Finalement l’intolérance et le fanatisme gagnèrent la bataille. Il est vrai que l’Eglise catholique a aussi fait d’immenses difficultés à la science au Moyen Âge, mais elle ne l’a pas complètement étranglée, comme le fit la théologie musulmane. L’orthodoxie a non seulement étouffé les recherches des scientifiques, mais il est aussi évident que les recherches qui purent être faites n’ont rien apporté à ce que la communauté musulmane pouvait accepter comme un enrichissement essentiel, puisque pour les musulmans rien n’était perdu du fait que cette science étrangère était inutile à l’objectif final de l’islam qui est de servir Dieu. L’idée que l’on puisse rechercher la connaissance pour elle-même ne signifiait rien dans le contexte musulman.
Toute religion qui impose une obéissance aveugle ne peut produire de peuples capables de penser de façon critique, ni d’individus capables de penser librement et indépendamment de la doctrine. Une telle situation est favorable au développement d’un clergé très puissant et elle est clairement responsable de la stagnation culturelle, intellectuelle et économique qui dure depuis des siècles. L’illettrisme reste élevé dans les pays musulmans. Comme il n’y a jamais eu de séparation de l’Eglise et de l’Etat, toute critique de l’un est considérée comme critique de l’autre. Inéluctablement, quand les pays musulmans ont accédé à l’indépendance au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’islam s’est malheureusement retrouvé lié au nationalisme, ce qui signifie que n’importe quelle critique de l’islam était considérée comme une trahison, un acte antipatriotique, un encouragement au colonialisme et à l’impérialisme. Nul pays musulman n’a développé de démocratie stable et les musulmans font l’objet de toutes sortes de répressions, parce qu’une saine critique de la société n’est pas possible, et que pensée critique et liberté vont de pair. Ces facteurs expliquent pourquoi l’islam n’est jamais critiqué, ni même discuté ou ne fait l’objet d’aucune analyse rationnelle. L’islam décourage toute innovation et tout problème est traité comme un problème religieux même s’il est purement économique ou social.
Laurent Lagartempe pour sa part propose à la fin de son ouvrage Histoire des Barbaresques, éditions de Paris, dix leçons géo-anthropologiques à tirer du passé. Une de ces leçons est intitulée la rupture islamique du gradient des progrès matériels. On y lit que l’islamisme arabe, flambeur de richesses et flambeur d’empires, manifeste une étonnante disposition à s’installer dans le sous-développement une fois que tout a été flambé. Au IXe siècle, les anciennes provinces d’empires avaient déjà viré de la prospérité au sous-développement : l’ordre et la sécurité n’étaient pas revenus, l’activité productive s’était affaissée, l’économie ne reposait déjà plus que sur le commerce, l’esclavage et le brigandage. Dès cette époque, la Perse, la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, et l’Egypte étaient dans un état proche de celui où les a trouvés Napoléon à la fin du XVIIIe siècle. Ces pays autrefois si prospères étaient devenus médiocres et n’allaient plus cesser de l’être. Ils étaient entrés dans une phase d’hibernation de mille ans, que n’interromprait aucun véritable sursaut économique, aucune tentative pour sauver la classe laborieuse du découragement et de la ruine. L’épisode des Croisades, si profitable à l’Occident, aurait pu tout aussi bien profiter aux pays du Moyen Orient, si les royaumes islamiques avaient repris les modèles productifs ancestraux, que les royaumes catholiques ont continuellement intégré et perfectionné. Mais lorsqu’une classe dirigeante exogène prend l’habitude de vivre en premier lieu sur le butin (fey) du pays conquis, puis, lorsque le butin se fait rare, sur le racket (dhimmitude) de la classe laborieuse, le processus de paupérisation est inexorablement engagé. Il aurait fallu pour remonter la pente l’inverse de ce que véhiculent la mentalité bédouine et le fatalisme coranique. En Islam le négoce est affecté d’un fort coefficient de valeur morale, mais pas le travail productif. Vivre de commissions prélevées sur l’échange (bakchich) est honorable, mais pas « gagner son pain à la sueur de son front », et le travail manuel, méprisé, est considéré comme étant le lot des seuls esclaves. Lorsque, faute de moyens, le Jihad ralentit, lorsque l’expansion guerrière se heurte à des forces supérieures, alors le monde musulman se replie sur lui-même, s’isole de toute influence externe et adopte une posture de morne résignation, conforme à l’éthique puritaine et fataliste du Coran. Ce fut le cas à diverses reprises après chaque époque réputée « brillante » à Bagdad, en Egypte, au Maghreb, en Andalousie. En sortant le Moyen-Orient de sa torpeur, les Croisades provoquèrent un sursaut guerrier mais aucun sursaut économique. Après le retrait des Francs, les pays se retrouvèrent aussi divisés, isolés ou sous-développés qu’avant leur arrivée, devenant des proies faciles pour l’envahisseur turc qui ne fit qu’accentuer leur déclin.
On ne discerne avant l’Islam au Moyen Orient que deux sortes de mentalités bien typées qui s’opposent : nomades paléolithiques contre sédentaires néolithiques. L’Islam réalise cette gageure de récuser ensemble les deux mentalités néolithique et paléolithique. La prédilection bien connue des musulmans pour la condition de citadin pourrait leur conférer une typologie de supernéolithisant, mais en réalité l’excès de leur engouement pour le mode de vie citadin n’est que l’expression de leur excès de dédain envers les choses de la nature, sauvage aussi bien que domestiquée. La culture islamique, hostile au mode de vie bédouin, hérite cependant du mépris bédouin pour l’agriculture. Le musulman, par essence citadin, est allergique à la charrue autant qu’à la houlette qui, de tous temps, furent les deux leviers de la richesse des anciennes nations. Pour n’avoir pas su reconnaître cette loi d’airain de l’histoire des sociétés antiques, les musulmans ont condamné les cités qu’ils se sont appropriés d’une dangereuse apesanteur économique. Ne rien produire soi-même de ce dont on vit, conduit à ne vivre que du négoce, de captages illégitimes de ce que produisent les autres et de cette forme d’exploitation de l’homme par l’homme, la pire de toutes, l’esclavage. A l’issue de chacune des récessions politico-économiques de la longue ascension des peuples méditerranéens vers le bien-être, il s’est toujours trouvé des royaumes ou des empires pour ouvrir à nouveau la voie du progrès, par des politiques de protection des classes laborieuses contre les prédateurs et les tricheurs de toutes catégories. Du VIIe siècle à ce jour, aucune politique islamique comparable ne s’est vraiment manifestée. Des provinces jadis prospères, restées sous le joug musulman, ont continué de végéter dans le sous-développement.
