
Tolkien avait bien compris que l’enracinement n’est pas une limite, mais une condition. Examinons ce que les Hobbits ont à nous apprendre au sujet de l’excellence.
L’excellence est très souvent associée à l’arrachement, comme si s’élever nécessitait de se déraciner, de se construire « contre » son territoire, son héritage, en faisant de la mobilité la condition du succès, et de l’enracinement à l’inverse le révélateur d’une ambition trop petite. Or, Tolkien n’a eu de cesse de démentir cette idée. En réalité, l’enracinement n’est pas l’opposé de l’excellence, il en est la condition.
Quand on lit Le Seigneur des Anneaux pour la première fois, on est tenté de voir la Comté comme un décor bucolique, charmant, nostalgique et un peu naïf… Mais c’est une erreur de lecture. La Comté est ce que la psychologie de l’attachement appelle une base de sécurité, c’est-à-dire un espace interne stable, constitué tôt, qui ne disparaît pas quand on s’éloigne, mais qui permet précisément de s’éloigner sans se perdre. Ainsi Frodon peut-il traverser le Mordor parce qu’il a la Comté en lui et qu’elle constitue une ancre lui permettant de tenir. Avant que la psychologie ne le formalise, Tolkien suggérait déjà que ce n’est pas l’absence de racines qui libère, mais leur profondeur.
Bilbo, Frodon, Sam, n’ont rien pour eux, au sens où l’entend habituellement l’excellence : ils n’ont pas de stature héroïque, pas de pouvoirs, pas de formation particulière. Ce sont des « petites gens », attachés à leur jardin, à leurs repas, à leurs habitudes. Et pourtant, ce sont eux qui accomplissent ce que les autres ne peuvent pas faire. Pourquoi ? Certains sujets ont un plaisir intrinsèque à penser, comprendre, explorer, simplement parce que la pensée elle-même est une joie ; cela constitue pour eux une façon d’être au monde. Bilbo en est la représentation parfaite. Son bureau est couvert de cartes, il cultive le goût des énigmes, il n’a pas d’ambition ; mais le moment venu, il va se révéler capable de traverser des montagnes.
Ainsi, les sujets qui atteignent un niveau exceptionnel d’excellence ne le font pas en rompant avec ce qu’ils sont, mais en approfondissant une disposition, souvent apparue tôt, qui est liée à un territoire, une langue, un héritage culturel. Tolkien lui-même en est la démonstration vivante. La création de la Terre du Milieu procède de son amour des langues (le vieil anglais, le finnois, le gallois…) qui portent en elles des peuples, des paysages, des mémoires… La Terre du Milieu est née de cet amour-là, d’un monde construit depuis des racines, et de peuples disparus. Frodon ne devient pas quelqu’un d’autre pour accomplir sa mission, il reste hobbit jusqu’au bout, avec ses peurs, ses attachements et ses limites ; et c’est précisément ce qui lui permet de résister là où Boromir, Saroumane, Gollum échouent : il n’a pas de grandeur à défendre, il a une identité.
Dans Le Seigneur des Anneaux, la scène de Bilbo transmettant l’anneau à Frodon (ce fardeau involontaire), est aussi celle de la transmission des récits, des cartes, du goût du monde, et d’une certaine façon d’être curieux sans forcément être téméraire… Cette transmission précède et va rendre possible tout ce qui suit. L’excellence va donc émerger d’un terrain préparé en amont, d’un environnement qui a su nourrir une disposition avant même que l’enfant sache ce qu’il en fera — cette disposition qui lui appartient en propre, et dont il découvrira un jour, souvent au moment où il en a le plus besoin, qu’elle était là depuis le début.
Aussi, lorsque l’apprentissage se passe dans des lieux connus, la géographie où est installée sa famille, au sein d’habitudes répétées, l’enfant s’enracine différemment, affranchi de la contrainte de mémoriser des contenus abstraits flottant dans un espace neutre, et libre, enfin, d’habiter ce qu’il apprend. En lisant Le Hobbit à vos enfants avant qu’eux-mêmes ne sachent lire, vous leur ouvrez un monde habitable intérieurement fait de personnages ancrés et dotés d’une géographie de l’âme, pour le jour où ils en auraient besoin.
L’excellence (qui élève sans broyer) a besoin de fondements. Elle a besoin que quelqu’un, avant le programme, avant les compétences, avant la performance, ait pris soin de planter quelques racines. Celles-ci peuvent prendre la forme de récits, de lieux aimés, d’habitudes répétées jusqu’à devenir chair, ou de montagnes que l’on gravit avant de savoir leur nom…
Alors que Tolkien écrivait depuis les tranchées de la Première Guerre mondiale et depuis un monde qui s’effondrait, il a choisi de construire un univers où les êtres les plus modestes, les plus enracinés, les plus fidèles à ce qu’ils sont accomplissent ce que personne d’autre ne peut faire. Un choix qui dit quelque chose sur ce qu’il croyait de l’être humain, et sur ce qu’il nous invite à croire de nous-mêmes.
Aussi, la prochaine fois que vous ouvrirez Tolkien, ne cherchez pas seulement l’évasion ; partez en quête de ce qui, en chaque personnage, le rend capable du meilleur de lui-même.
