La Forêt est notre Église

Européens, notre environnement primordial a été fait des lacs, des zones herbeuses, et de la forêt qui recouvrait notre continent. Nous sommes filles et fils de cette géographie. C’est en cela que nous différons des peuples du désert. Et, de tous ces éléments de notre paysage, la Forêt a occupé une place majeure. C’est la raison pour laquelle ceux qui se sont attaqués à nos racines se sont attaquée également aux forêts. Ses détracteurs n’ont pas manqué, à commencer bien sûr par les porteurs du christianisme.

Il circule même l’argument selon lequel l’écart de temps, des milliers d’années, entre le développement de l’Europe et celui des civilisations sumérienne ou égyptienne, serait dû aux forêts de feuillus, inexistantes dans les contrées arides qui sont celles des palmiers. Le philosophe et homme politique irlandais Edmund Burke (1729-1797), souligne à ce propos que les Indiens furent certes colonisés par les Anglais, mais qu’ils étaient civilisés depuis des siècles quand leurs futurs colonisateurs vivaient encore dans les bois. S’il a par ailleurs brillamment compris et décrit la nature et les conséquences négatives de la Révolution française de 1789, Burke élude un peu trop facilement le fait que le degré de civilisation des Indiens auxquels il doit faire référence, ceux qui vivaient dans les plaines, Sioux, était équivalent à d’autres Indiens vivant dans la forêt ou dans un environnement semi-forestiers du continent nord-américain, Iroquois, Hurons, Algonquins, Mohicans. Ce qui démontre que son argument sur la forêt frein au développement ne tient pas. La brillante civilisation Gauloise était contemporaine d’une importante forestation du territoire, la forêt des Carnutes n’est pas restée sans raison dans les mémoires.

Les forêts qui recouvraient l’Europe antique alimentèrent la diversité culturelle en procurant l’isolement nécessaire au surgissement d’une identité de langage, de coutumes, de divinités, de traditions, de styles selon Robert Harris (Forêts, Essai sur l’imaginaire occidental, éditions Flammarion).

La forêt a toujours été un lieu offrant une protection, un refuge. C’est dans la forêt, propice aux embuscades, qu’Arminius anéantit trois légions romaines au cours de la bataille de Teutobourg, une des plus cuisantes défaites infligées aux Romains.

La forêt a contribué largement à la construction de l’imaginaire occidental (il ne tient qu’à voir l’importance de la dimension forestière dans les contes et légendes européens, qu’il s’agisse des Dryades, du Petit Poucet, ou de Hansel et Gretel entre autres ; cette empreinte est tellement puissante dans le mental européen que Hans et Gretel furent les noms de code des deux membres de l’organisation terroriste allemande d’extrême-gauche Fraction armée rouge Andreas Baader et Gudrun Ensslin). La forêt a été un trait commun aux imaginaires européens et donc un trait de civilisation européen outre le fait qu’elle a permis, dans les contextes de famine et de disette, de fournir aux population une nourriture (noix, baies, châtaignes, gibier).

Le christianisme que l’on imposa à l’Europe assimila bien sûr la forêt, lieu de vénération des peuples autochtones, au monde de la « confusion morale », à un lieu de perdition de l’âme et de débauche, coupé de la « grâce salvatrice » de son rabbin crucifié. On retrouve cette peur de la forêt dans La Divine Comédie de Dante ; la forêt y est le domaine temporel privé de la « lumière Dieu ». Commencée pour permettre l’installation des premiers monastères et écraser le paganisme légitime (l’épisode au cours duquel Charlemagne fait en 772 abattre l’arbre sacré Irminsul est emblématique), la déforestation encouragée par le christianisme et qui fut massive dans le bassin méditerranéen et en Angleterre, extermina les loups. Les forêts ne furent sauvées de ce vaste mouvement de déforestations médiévales que par la construction de monarchies modernes qui leur donnèrent une catégorie juridique et les protégèrent.

A propos de la sacralité que nous, Européens, avons conféré à la forêt, Dominique Venner nous dit que les nomades des solitudes sèches du Sinaï et d’Arabie ne pouvant rien attendre d’une nature stérile et impitoyable, ils ont pour leur part fixé leurs espérances sur l’imploration d’une divinité redoutable et toute-puissante, sortie de l’imagination de leurs prophètes. Etranger au cosmos, leur dieu unique créateur de toute chose et protecteur tribal, concentrait en sa personne tout le sacré et condamnait comme impie la sacralité des sources, des montagnes, des bois et de leurs habitants familiers, c’est-à-dire les bienfaits accordés par la Nature sur nos terres. En effet, la Nature étant essentiellement faite, dans les contrées sémites, d’aridité stérile, de désert hostile, sans générosité, imposant donc des conditions de vie difficiles, on peut comprendre qu’elle n’ait pas suscité de démarche de sacralisation et de rapport affectif de la part des populations locales. Personne n’est enclin à adorer ce qui est désagréable. D’où le report de la sacralité sur l’invention d’un Créateur conçu comme extérieur à notre monde. L’aridité stérile de la Nature dans les contrées du désert n’avait rien à voir avec la générosité nourricière de la Nature chez nous, faite de terre fertile, d’eau abondante, de gibier et de forêt protectrice, toutes choses propices à la vie, et qui ont donc conduit nos peuples à leur sacralisation.