En France, tout est « républicain », jusqu’à l’overdose. Le comportement, les passations des pouvoirs, les dépôts de gerbes sur la tombe du Soldat inconnu, les banquets des campagnes électorales, l’accueil organisé par les élus et les préfets sur le territoire à l’occasion de chaque déplacement d’un membre du gouvernement, le village Potemkine (entendez les Champs-Elysées déserts de public) organisé pour un chef de l’État honni par le peuple, le fait de dire bonjour, de se serrer la main, de demander des nouvelles des enfants, de se sourire, de ne pas s’insulter d’emblée.
Que des hommes politiques qui se sont côtoyés sur les bancs de l’Assemblée, parfois sur les bancs des mêmes écoles, souvent dans les mêmes cercles ou les mêmes restaurants, fassent preuve de la plus élémentaire courtoisie, passe apparemment dans leur esprit comme un signe révélateur de leur connivence. Voulant à tout prix échapper à ce mortel soupçon, ils éprouvent donc le besoin de s’abriter derrière le sacro-saint viatique : « républicain ». Si votre voisin ne vote pas comme vous, mais si vous le saluez dans l’escalier, sachez donc que, vous aussi, vous accomplissez un acte « républicain ». Comme ce bon monsieur Jourdain faisait de la prose en l’ignorant.
Le vocable est mis à toutes les sauces. Un huron débarquant à l’improviste dans l’Hexagone pourrait conclure de cette débauche sémantique que la République est menacée, tant il faut l’affirmer. Notre bon huron pourrait croire qu’un complot monarchiste risque de renverser les institutions. Qu’une conspiration bonapartiste ourdie en Corse ou sur l’île d’Elbe est sur le point de triompher. Qu’un coup d’État du 2 décembre nous guette en plein mois de mai. Qu’un putsch fomenté dans de lointaines garnisons ultramarines risque d’instaurer une dictature militaire. Évidemment, il n’en est rien. Même nos « extrêmes » – de droite à gauche – se sont coulés depuis belle lurette dans le moule de la République. Rien de sérieux ne menace aujourd’hui la République.
Ajoutons qu’au sein de l’Union européenne existent six monarchies constitutionnelles (Suède, Danemark, Pays-Bas, Belgique, Royaume-Uni, Espagne), auxquelles il faut ajouter le grand duché du Luxembourg et, hors Union européenne, la Norvège. Ces pays n’ont pas connu les joies de la Terreur, des colonnes infernales et des exécutions à dimension industrielle de l’astucieuse machine du docteur Guillotin – imprégné, paraît-il, de l’esprit des Lumières – tranchant tout ce qui s’opposait aux fous de 1793-1794. Sont-ils pour autant moins démocratiques ? Les libertés publiques sont-elles en péril à Londres, à Copenhague, à La Haye ? Comment les hommes politiques de ces malheureuses contrées, privés de l’usage du qualificatif sacré « républicain », font-ils donc ?…
