Un cheval de Troie particulièrement perfide

Nous assistons à une instrumentalisation manifeste des tares que l’on attribue aux réseaux sociaux, par le pouvoir qui s’empare de la question de la santé mentale des mineurs, une question de santé publique nous dit-on, pour plus largement imposer une obsession qui se laissait deviner depuis un temps : l’obsession du contrôle numérique de la population. Ce contrôle se laissait deviner dans quelques déclarations récentes, par exemple :

– Laure Miller, député macroniste à l’origine de la proposition de loi : « Ils avaient promis de relier, d’informer. Ils ont fragmenté, saturé ». Traduisons. Ils ont fragmenté le consensus du pouvoir, les réseaux sociaux ne font pas ce qu’on leur dit de faire, alors il faut les mater. 

– Clara Chappaz, ministre en 2025, qui nous avait dit que les plateformes devaient apprendre à chasser les « fausses opinions ».

L’élection présidentielle (pestilentielle ?) de 2027 approche, et l’on commence à nous expliquer que si le « camp national » (ce qui prouve que les autres partis sont anti-nationaux) l’emporte, quelle que soit son incarnation du moment, ce sera à cause d’une manipulation sur les réseaux sociaux portée soit par la Russie, soit désormais par l’Amérique trumpistes, ces ennemis imaginaires dont a besoin la canaille au pouvoir pour gouverner par la peur. On nous explique que les réseaux sociaux sont un véritable « danger démocratique ». Cela pour passer ensuite à la question des utilisateurs mineurs des réseaux (qui ne votent pas). Comme ce pouvoir est vertueux ! Parce qui oserait vouloir s’opposer à l’idée qu’il faut protéger les mineurs ?

Alors qu’est-ce qui se joue en réalité ? C’est la création d’une identité numérique pour tous. Parce que pour être capables de s’assurer que ce soient seulement les 15 ans et moins qui soient véritablement interdits de réseaux sociaux, il faut bien que l’âge de tous soit contrôlé afin de pouvoir faire le tri. Nous allons donc tous devoir, si nous voulons continuer à utiliser ces plateformes de communication, fournir une identification d’état-civil, « il va falloir vérifier l’âge de 100 % des utilisateurs français » pour permettre de distinguer ceux qui ont 15 ans de ceux qui ne l’ont pas.

Comprenons bien ce que cela veut dire : connaître l’âge de chaque utilisateur implique la fourniture de sa vraie identité, c’est la fin de l’anonymat. Le pouvoir, avec cette loi, se donne le droit d’exercer une forme de traçabilité numérique intégrale, direct et facilitée des gens. Pour son confort de gestion, le pouvoir français nous met à nu. Vous serez tous scannés, officiellement pour protéger les mineurs, et le pouvoir nous demande « d’avoir confiance » en avançant que jamais il n’abusera de cet outil, en occultant complètement la responsabilité des parents qui devraient être les premiers responsables – à la place de l’État – du bon usage des écrans par leurs enfants, ils sont laissés de côtés parce qu’ils sont mis en tutelle par un État qui se veut lui même parent.

Le pouvoir instrumentalise tout pour justifier son emprise croissante sur la société. Ici, il veut contrôler les réseaux pour reprendre en main le débat « démocratique ». Parce que l’extrême-centre partout en Occident est persuadé que s’il est contesté aujourd’hui c’est du fait qu’il a perdu le contrôle du récit médiatique. Ce qui va se mettre en place, c’est une infrastructure de surveillance généralisée. Dans une société où le prix à payer pour dire une opinion interdite est très élevé, l’anonymat est le dernier refuge de la liberté d’expression ; c’en sera fini.

L’actualité a prouvé que c’est grâce à des comptes anonymes que l’on a pu connaître des informations très importantes. Et c’est bien ce qui indispose ces canailles au pouvoir, qui perpétuent les mots de Marcus Terentius Varro : « Il faut que le peuple ignore beaucoup de choses vraies, et en croie beaucoup de fausses ». 

Le pouvoir français a basculé dans une obsession de voyeur et une obsession de flic, avec cette idée qu’il doit pouvoir tout voir en toutes circonstances, c’est le « panoptikon » du milieu carcéral. Parce qu’avec ce système, sous prétexte fallacieux du souci pour les mineurs, chaque post, chaque statut, chaque like, chaque commentaire pourront être retracés et donner directement l’identité de son auteur. Et quand on voit ce qui se passe en ce moment au Royaume-Uni, qui est à l’avant-garde de la persécution de la liberté d’expression, qui libère des criminels de droit commun pour avoir la place d’incarcérer l’auteur d’un propos qui déroge à la pensée unique obligatoire, avez-vous vraiment le désir de donner au pouvoir la capacité de tout retracer vous concernant ?

Puisqu’il va falloir prouver qui nous sommes pour obtenir une forme de « permis numérique » sur les réseaux, on peut faire la prédiction que dans les deux à six mois qui suivront la mise en place de cette législation, ces données seront par ailleurs hackées d’une manière ou d’une autre par des pirates informatiques. L’État va récolter, directement ou indirectement, l’ensemble de nos données numériques d’identité et quelqu’un pourra s’en emparer, comme cela vient d’être fait du fichier de la Fédération des chasseurs par exemple (très utile pour aller voler des armes au domicile de ces détenteurs).

Ils voulaient aussi, au nom de la lutte contre le terrorisme, scanner l’ensemble de nos conversations (le Chat control de l’Union européenne), à tout hasard… De la même manière, quand l’État veut vérifier ce que vous dites chez vous, dans votre maison, au nom du contrôle des « discours haineux », au nom des plus nobles intentions on veut abolir votre vie privée. 1984 d’Orwell n’était pas supposé être un manuel d’instructions, c’est ce qu’ils en ont fait.

Dans les sociétés traditionnelles il y avait des contre-pouvoirs, la famille, les corporations professionnelles, l’Église, etc., le pouvoir tombait sur des obstacles. Maintenant que tout cela s’est effondré, le pouvoir veut tout modeler, vos goûts, vos préférences, vos désirs, vos pensées, vos arrière-pensées. Et lorsqu’il voit aujourd’hui des masses numériques se lever, dans son esprit, il se donne le droit de les mater, de les fliquer, de les encadrer juridiquement. Il rêve ainsi d’encadrer les réseaux sociaux, ce qui est une manière indirecte de les fermer. 

Cette ficelle de la « protection des moins de 15 ans », grosse comme un cordage de marine, est un cheval de Troie particulièrement perfide qui permettra de persécuter directement tout discours qui déplaira au pouvoir, sans devoir passer par la perte de temps que constitue la réquisition d’un juge adressée à la direction d’un réseau social pour savoir qui se cache derrière un pseudo. Ce n’est qu’un gain de temps procédural. Il ne faut pas s’attarder dans l’extinction de ce qui contrarie le totalitarisme de l’extrême-centre, ces gens qui loin d’être les « démocrates » qu’ils prétendent être, refusent le risque de l’alternance et font tout leur possible pour ne pas perdre le pouvoir.

Nous avons déjà eu l’occasion de le dire, l’esclave véritable n’est pas celui à qui l’on a passé des chaînes, c’est celui à qui l’on interdit d’exprimer sa pensée. Dans une société normale, la liberté d’expression tend à protéger l’expression de toutes les opinions, et pas seulement les opinions qui ont la faveur du pouvoir ou d’une majorité. Mais la France n’est plus une société normale. Dire quelque chose qui plaît à tout le monde, c’est facile. La véritable liberté d’expression, c’est à l’inverse de pouvoir formuler des opinions pouvant heurter l’État ou une partie de la population. C’est ça la véritable liberté d‘expression, c’est de pouvoir exprimer ce qui dérange. N’avoir le droit de dire que ce qui plaît, ou ce avec quoi la majorité est d’accord, ce n’est pas de la liberté. En conséquence, il est donc évident que de toutes les opinions existantes, celle qui doit être par-dessus tout protégée dans son expression au lieu de la persécuter, c’est précisément l’opinion minoritaire, ou celle qui dérange. Sans cette protection, on bascule de fait dans la dictature de la pensée.

Le panoptikon, modèle carcéral conçu par Jeremy et Samuel Bentham, utilisé par exemple ici en tant que pénitencier de l’Illinois à Stateville ouvert en 1925, fermé en 2016, où un seul groupe de gardiens a la vue sur toutes les cellules.