De 1789 à l’Oligarchie actuelle

Au cours du dix-huitième siècle, concomitamment à tout ce qui va participer à la philosophie des « Lumières » (scientisme, idées universalistes de contestation de l’ordre établi, etc.), s’est développée une puissante bourgeoisie d’affaires, banquiers, industriels, qui désormais forte de son rôle économique, en est venue à considérer qu’il « fallait compter avec elle » dans la direction du pays, contester le leadership royal de droit divin qui jusque-là avait été respectueusement accepté. C’est ce que l’avocat grenoblois et révolutionnaire Antoine Barnave résumera par cette formule en 1790 : « Une nouvelle distribution de la richesse appelle une nouvelle distribution du pouvoir ». Désormais, qui tient le fric ne se contente plus de cela et de financer les emprunts royaux. Qui tient le fric veut être le maître, est le maître. Mayer Rothschild, le fondateur de sa dynastie, ne dira pas autre chose : « Donnez-moi le contrôle sur la monnaie d’une nation, et je n’aurai pas à me soucier de ceux qui font ses lois ».

Tous nos politiciens professionnels (à de très rares exceptions près depuis l’arrivée de quelques députés LFI en juin 2022) appartiennent à la bourgeoisie qui s’est emparée de la machine par son coup d’État de 1789, dont une partie du peuple a été l’idiot utile. Bourgeoisie aidée de la complicité des Orléans et des débris de la féodalité certainement aigrie et revancharde parce qu’elle avait été castrée et réduite à l’état de caniches tenus sous contrôle forcé à Versailles à partir de l’absolutisme du quatorzième Capet. Aristocratie neutralisée dans la vie de Cour, et qui pour pallier à son désœuvrement a pris pour loisir mondain d’investir les loges maçonniques en développement, y retrouvant les bourgeois, et travaillant au renversement du régime… faut bien passer son temps ma bonne dame, les fêtes, le poudrage de perruque, la flagornerie du protocole de Cour et l’oisiveté d’une cage dorée sans responsabilité (contrairement à leur ancienne vie de féodaux locaux, antérieure à la Fronde), ça finit par lasser ! Absolutisme (le terme n’est pas adéquat, nous nous en expliquons en fin de texte), fruit fatal sur le temps long du centralisme étatique enclenché par Philippe le Bel, et que les Jacobins pousseront à l’extrême. Bourgeoisie, qui depuis son coup d’État est parvenue à s’auto-reproduire dans la conservation de sa position dominante et monopolistique.

Le coup d’État de 1789 est donc une réalisation de cette bourgeoisie, pour servir ses intérêts. George Sand dira qu’elle n’a consisté qu’en un « changement de propriétaire ». Bien sûr, cette bourgeoisie ne va pas se salir les mains personnellement. Il lui faut un bélier à instrumentaliser. La « populace » bien sûr qui, il ne faut pas le cacher, a quelques difficultés de subsistance indépendantes de la politique royale (malchance climatique entraînant de mauvaises récoltes tombant « fort à propos », spéculation à la hausse du prix de la farine par certains intermédiaires profiteurs, détournement et rétention des approvisionnements de Paris pour provoquer le mécontentement populaire parisien et armer sa révolte dans le coup d’État en préparation). L’entreprise est évidemment maquillée des prétextes de « libération », de mise à bas des « tyrans », et de l’escroquerie du concept de « peuple souverain » et de volonté générale au travers de représentants élus, toujours des bourgeois lettrés, présumés défendre les intérêts du peuple. On sait qu’il n’en était rien dès le départ. Comme on peut le lire dans les Archives de l’Assemblée nationale, Condorcet a ces mots en 1793 devant la Convention : « le peuple m’a élu pour exposer mes idées, non les siennes. L’indépendance absolue de mes opinions est le premier de mes devoirs envers lui ». Magnifique illustration du cynisme politique et de la forfaiture sur laquelle repose tout l’édifice démocratique contemporain. La tromperie opérée à ce moment-là par cette bourgeoisie et la portion félonne de la noblesse ralliée aux « Lumières » et aux affaires, sur le peuple français humble paysan à plus de 80 % et pour partie encore illettré, est un véritable cas d’école en termes d’escroquerie et de perversion. Le pigeon aura bien servi, dans un système totalement contrôlé, où ses éventuels défenseurs aujourd’hui n’ont aucune chance de conquérir le pouvoir en voulant respecter les règles de ce jeu truqué. (Nous évoquons cette tromperie également dans notre article Sommes-nous en démocratie ?)

Chacun est à même de constater que tout s’est perpétué depuis. C’est toujours la bourgeoisie d’affaires et la caste de politiciens professionnels née à cette époque, qui tient et dirige le pays, avec un peuple certes lettré (à peu près…) mais toujours trompé par cette démocratie qui n’a de « représentative » que le nom, et par le refus malhonnête de la proportionnelle et du référendum.

C’est le « despotisme éclairé ». Une dictature à « visage humain », car ils ont compris qu’elle était ainsi beaucoup plus efficace et rentable. Une dictature n’a pas nécessairement besoin d’uniformes et de bottes. Camille Desmoulins a eu ces mots : « Ce sont les despotes maladroits qui se servent des baïonnettes. L’art de la tyrannie est de faire les mêmes choses avec des juges ». Le costume cravate et le maroquin du mercredi matin à l’Élysée font très bien l’affaire. Le propos de Condorcet est aujourd’hui encore, depuis 1958 pour ce qui est de la Constitution en cours (reprenant celle de 1791), prévu et écrit de façon tout ce qu’il y a de plus officielle, par le premier alinéa de son article 27 : « Tout mandat impératif est nul ». La loi suprême du pays ne reconnaît aucune valeur légale (d’où le terme nul), à un mandat donné avec l’objectif (d’où le terme impératif) de porter la volonté des électeurs. Ce qui veut dire en langage clair et non juridique qu’un mandat qui serait donné avec objectif de défendre les choix et opinions de ceux qui ont donné ce mandat, ne peut avoir aucune valeur légale. Le député une fois élu n’est pas lié par les engagements pris devant les électeurs par sa formation politique. Il n’est pas élu pour exprimer et mettre en œuvre la volonté de ceux qui lui ont donné mandat, mais pour s’exprime en tant que représentant du concept abstrait de « Nation » dans son ensemble, de « volonté générale » (une chose qui n’existe pas, qui est une pure fiction conceptuelle), et son vote des lois peut tout autant dépendre de choix personnels, de consignes de son parti, ou d’intérêts que n’auraient pas approuvé ceux qui l’ont élu. La belle affaire ! Et les cas sont innombrable en effet de mesures adoptées par la « représentation » et désapprouvées par les électeurs de cette représentation. Il n’y a pas de plus beau cocu que l’électeur, régulièrement appelé à perpétuer le système et à maintenir les maîtres à leur place par ce « merveilleux droit de vote » pour la conquête duquel, nous dit-on, on meurt ailleurs sur cette planète.

La caste de politiciens de profession dans le système républicain est donc constituée, d’une part des bourgeois petits ou grands, de France ou d’ailleurs, parvenus ou nés avec une cuiller en argent dans la bouche ; et des débris de l’aristocratie d’autre part. Mais tous unis dans le fait qu’ils n’ont aucune conviction authentique, capables de dire une chose aujourd’hui et son contraire le lendemain, de changer de parti et d’allégeance comme on change d’écurie dans une course, qui n’ont aucune conviction autre que celle de satisfaire leur mégalomanie, leur soif du pouvoir, et maintenir/accroître le patrimoine familial dont ils ont la jouissance. Ils ne sont que des marchands, par nature pour les premiers, et parce qu’ils ont dérogé (agir de façon incompatible avec l’état de noblesse, comme se lancer dans le commerce par exemple) pour les seconds. Des marchands d’illusion. Ils squattent à notre époque ce bloc mou PS-Centristes-LR qui exploite ce très juteux fromage, coupable de la désastreuse politique infligée au pays depuis cinquante ans. Il y a 250 ans ils auraient été drapiers, rentiers territoriaux et/ou actionnaires dans la marine marchande (donc aussi dans la traite transatlantique, tel Voltaire, l’un des plus beaux salopards que la France ait enfanté, dont le nom sera donné à la promotion de l’ENA où étaient diplômés François Hollande, Ségolène Royal, Dominique de Villepin…) ou bien encore spéculateurs sur le cours des farines. Il faut lire Tocqueville disant que la démocratie ne l’inquiète pas, parce que le peuple votera comme on lui dira de voter. Il faut connaître la vérité sur les penseurs des Lumières, leur théorisation du sous-homme (quand leurs descendants idéologiques ont l’outrecuidance aujourd’hui de la reprocher au IIIè Reich ! (voir nos articles dans la thématique Idéologie des Lumières, Philosophie politique fondamentale). Une vérité très loin de la présentation élogieuse que ses tenants en ont fait, bien entendu. L’histoire officielle est toujours écrite par les vainqueurs.

Politiciens bourgeois et débris de l’aristocratie pour lesquels les « sans-dents », « ceux qui ne sont rien », demeurent un troupeau de moutons, un outil de la politique qui leur permet de se maintenir, des bras pour porter des parpaings et des dos pour porter les carcasses de viande aux Halles, des consommateurs et des contribuables, une variable d’ajustement économique, rien de plus, au point qu’il n’est pas un problème pour eux de le remplacer par d’autres qui feront le même office, d’où qu’ils viennent et quelles que soient leurs mœurs. Peuple de France, peuple blanc, constamment floué, trahi, où l’on trouve des militants batailleurs et de bonne volonté, touchants de sincérité et de candeur, qui s’échinent avec la foi du charbonnier et désespèrent de ce qu’ils voient.

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Sur l’ « Absolutisme » royal : nous avons utilisé le mot tel que son sens a été implanté dans les têtes par la propagande républicaine, celui de la « concentration des pouvoirs » sur un seul, parce que c’est ainsi qu’il est donc compris. Mais la réalité de cette notion n’avait rien à voir avec cette opération de discrédit anti-monarchique. Absolu signifie étymologiquement « libre de tout lien ». C’est-à-dire que le « roi absolu » (encore que jamais aucun roi ne se soit appelé ainsi), se veut idéalement libre des factions, libre des puissances d’argent, libre des pressions cléricales, libres des lobbies de toutes sortes (on voit aujourd’hui à quel point nos présidents de la République sont éloignés de cette définition d’indépendance, tenus qu’ils sont par les marchés financiers notamment). Voilà le véritable sens de ce mot dans la pensée monarchique. La monarchie « absolue », libre, c’est la forme que voulut prendre l’État au moment où il lutta contre les féodalités, les puissants régionaux, les factions qui avaient divisé et ravagé la France à l’occasion de la Guerre de Cent ans, puis des guerres de religion, puis de la Fronde. Dans cette lutte de pouvoir entre les féodalités et le roi au fil des siècles, ce dernier a joué le rapprochement tactique avec le peuple. Il en était résulté une antique alliance de la royauté et du tiers état contre les baronnies et les féodalités, qui perdura jusqu’en 1789. En tant que pouvoir unique, l’absolutisme royal n’a jamais existé dans la pensée monarchique, nonobstant ce qui peut se lire sur le sujet. Les connaisseurs de la monarchie le savent ne serait-ce qu’avec l’impossibilité pour le roi de décider de l’impôt. L’absolutisme est un néologisme inventé sous la Révolution à des fins polémiques. Mot destiné à distinguer la monarchie que la France a connu jusqu’à Louis XVI, de la monarchie constitutionnelle moderne qui subsiste aujourd’hui en Europe (monarque sans pouvoir incarnant simplement l’unité nationale, la stabilité des institutions). La propagande a chargé l’absolutisme de sens péjoratif, devenant le synonyme de despotisme, tyrannie, une monarchie où le roi a tous les pouvoirs, absolu sonnant comme total, donc totalitaire. Mais Louis XIV, modèle par excellence du « roi absolu », avait moins de pouvoir que le président de la Vème République. La subversion du vocabulaire et du sens des mots a toujours fait partie du génie malsain des architectes de la République. C’est toujours le cas de nos jours avec la véritable novlangue qui est imposée à la population. Il faut faire un effort d’imagination pour se restituer à l’esprit ce qu’était la France monarchique, parsemée de dérogations locales (ces « privilèges »), de parlements provinciaux, de puissances morales indépendantes, de contre-pouvoirs de toutes sortes. Le Parlement de Paris avait un pouvoir énorme, bien supérieur au rôle de chambre d’enregistrement que joue le parlement de notre République.