Méthodes, Pouvoir, Prestige

Lire Gustave Le Bon (Psychologie des foules) éclaire sur ces trois notions que nous plaçons en titre (et qui ne manquent pas de nous faire penser à la gouvernance actuelle), sur les procédés par lesquels l’oligarchie qui s’est emparée du pouvoir en France manipule sa population et s’impose à elle. Méthodes décrites en 1895, que l’on doit considérer à l’aune renforcée des moyens de diffusion actuels, et que l’on a loisir de constater notamment par le matraquage médiatique au service de l’idéologie qui domine encore à ce jour le pays :

Lorsqu’il s’agit d’entraîner une foule pour un instant, et de la déterminer à commettre un acte quelconque, il faut agir sur elle par des suggestions rapides, dont la plus énergique est encore l’exemple ; mais il faut alors que la foule soit déjà préparée par certaines circonstances, et surtout que celui qui veut l’entraîner possède la qualité que j’étudierai plus loin sous le nom de prestige. Mais quand il s’agit de faire pénétrer des idées et des croyances dans l’esprit des foules – les théories sociales modernes, par exemple – les procédés des meneurs sont différents. Ils ont principalement recours à trois procédés très nets : l’affirmation, la répétition, la contagion. L’action en est assez lente, mais les effets de cette action une fois produits sont fort durables.

L’affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, est un des plus sûrs moyens de faire pénétrer une idée dans l’esprit des foules. Plus l’affirmation est concise, plus elle est dépourvue de toute apparence de preuve et de démonstration, plus elle a d’autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. L’affirmation n’a cependant d’influence réelle qu’à la condition d’être constamment répétée, et, le plus possible, dans les mêmes termes. La chose affirmée arrive, par répétition, à s’établir dans les esprits au point qu’ils finissent par l’accepter comme une vérité démontrée.

On comprend bien l’influence de la répétition sur les foules, en voyant à quel point elle est puissante sur les esprits les plus éclairés. Cette puissance vient de ce que la chose répétée finit par s’incruster dans ces régions profondes de l’inconscient où s’élaborent les motifs de nos actions. Au bout de quelque temps, nous ne savons plus qui est l’auteur de l’assertion répétée, et nous finissons par y croire. De là la force étonnante de l’annonce. 

Lorsqu’une affirmation a été suffisamment répétée, et qu’il y a unanimité dans la répétition, il se forme ce qu’on appelle un courant d’opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les émotions, les sentiments, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phénomène est très naturel puisqu’on l’observe chez les animaux eux-mêmes dès qu’ils sont en foule. Chez l’homme en foule toutes les émotions sont très rapidement contagieuses, et c’est ce qui explique la soudaineté des paniques. La contagion n’exige pas la présence simultanée d’individus sur un seul point ; elle peut se faire à distance sous l’influence de certains événements qui orientent tous les esprits dans le même sens et leur donnent les caractères spéciaux aux foules. 

Ce qui contribue surtout à donner aux idées propagées par l’affirmation, la répétition et la contagion, une puissance très grande, c’est qu’elles finissent par acquérir le pouvoir mystérieux nommé prestige. Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s’est imposé principalement par cette force irrésistible qu’exprime le mot prestige. C’est un terme dont nous saisissons tous le sens, mais qu’on applique de façons trop diverses pour qu’il soit facile de le définir. Le prestige peut comporter certains sentiments tels que l’admiration ou la crainte ; il lui arrive parfois même de les avoir pour base, mais il peut parfaitement exister sans eux. Le prestige est en réalité une sorte de domination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre, ou une idée. Cette domination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’étonnement et de respect. Le sentiment provoqué est inexplicable, comme tous les sentiments, mais il doit être du même ordre que la fascination subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n’auraient jamais régné sans lui. 

On peut ramener à deux formes principales les diverses variétés de prestige : le prestige acquis et le prestige personnel. Le prestige acquis est celui que donnent le nom, la fortune, la réputation. Il peut être indépendant du prestige personnel. Le prestige personnel est au contraire quelque chose d’individuel qui peut coexister avec la réputation, la gloire, la fortune, ou être renforcé par elles, mais qui peut parfaitement exister sans elles. Le prestige acquis, ou artificiel, est de beaucoup le plus répandu. Par le fait seul qu’un individu occupe une certaine position, possède une certaine fortune, est affublé de certains titres, il a du prestige, quelque nulle que puisse être sa valeur personnelle. Un militaire en uniforme, un magistrat en robe rouge ont toujours du prestige. Pascal avait très justement noté la nécessité pour les juges des robes et des perruques. Sans elles, ils perdraient les trois quarts de leur autorité.

J’arrive maintenant au prestige personnel. Il est d’une nature fort différente du prestige artificiel ou acquis. C’est une faculté indépendante de tout titre, de toute autorité, que possèdent un petit nombre de personnes, et qui leur permet d’exercer une fascination véritablement magnétique sur ceux qui les entourent, alors même qu’ils sont socialement leurs égaux et ne possèdent aucun moyen ordinaire de domination. Ils imposent leurs idées, leurs sentiments à ceux qui les entourent, et on leur obéit comme la bête féroce obéit au dompteur qu’elle pourrait si facilement dévorer. Il est évident, par exemple, que Napoléon, au zénith de sa gloire, exerçait, par le seul fait de sa puissance, un prestige immense ; mais ce prestige, il en était doué déjà en partie alors qu’il n’avait aucun pouvoir et était complètement inconnu. Lorsque, général ignoré [Rappel, il fut général à 24 ans], il fut envoyé par protection commander l’armée d’Italie, il tomba au milieu de rudes généraux qui s’apprêtaient à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leur expédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sans gestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés. Hippolyte Taine donne, d’après les mémoires de contemporains, un curieux récit de cette entrevue.

« Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu’on leur expédie de Paris. Sur la description qu’on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d’avance : un favori de Barras, un général de vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu’il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet ; c’est dehors seulement qu’il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires ; il convient, avec Masséna, que ce petit b… de général lui a fait peur ; il ne peut pas comprendre l’ascendant dont il s’est senti écrasé au premier coup d’œil ».

Tout homme qui réussit, toute idée qui s’impose, cessent par ce fait même d’être contestés. La preuve que le succès est une des bases principales du prestige, c’est que ce dernier disparaît presque toujours avec lui. Le héros, que la foule acclamait la veille, est conspué par elle le lendemain si l’insuccès l’a frappé. La réaction sera même d’autant plus vive que le prestige aura été plus grand. La foule considère alors le héros tombé comme un égal, et se venge de s’être inclinée devant la supériorité qu’elle ne lui reconnaît plus. Lorsque Robespierre faisait couper le cou à ses collègues et à un grand nombre de ses contemporains, il possédait un immense prestige. Lorsqu’un déplacement de quelques voix lui ôta son pouvoir, il perdit immédiatement ce prestige, et la foule le suivit à la guillotine avec autant d’imprécations qu’elle suivait la veille ses victimes. C’est toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux.

Le prestige enlevé par l’insuccès est perdu brusquement. Il peut s’user aussi par la discussion, mais d’une façon plus lente. Ce procédé est cependant d’un effet très sûr. Le prestige discuté n’est déjà plus du prestige. Les dieux et les hommes qui ont su garder longtemps leur prestige n’ont jamais toléré la discussion. Pour se faire admirer des foules, il faut toujours les tenir à distance.