La révolution numérique menace notre liberté

La « traçabilité » a commencé avec celle de certains aliments, acceptée sans difficulté par l’opinion pour des motifs de « sécurité alimentaire ». C’est la traçabilité des individus qui désormais s’est mise en place, par l’entremise d’un arsenal technologique séduisant parce présenté comme facilitant la vie, mais qui conserve trace du moindre déplacement, de la moindre transaction, de la moindre communication : Pass Navigo nominatif avec photo à la place d’un simple ticket anonyme, bornage territorial des téléphones portables, retraits et paiements par cartes bancaires, usage de l’Internet, GPS… À chaque fois, c’est un maillon supplémentaire, une chaîne de plus en plus serrée qui fait de nous des esclaves. Parce qu’avec ça, à chaque instant le Système peut savoir où l’on est, d’où l’on vient, où l’on va, ce que l’on va faire, ce que l’on achète, ce que l’on n’achète pas, ce que l’on écrit, ce que l’on pense, ce que les gens lisent, ce qu’ils regardent à la télé, ce qu’ils mangent. La technologie actuelle fait d’ores et déjà que toutes ces informations peuvent être recoupées en permanence. Si le Système veut le faire, il peut le faire et il le fait ; pas pour tout le monde évidemment, pas encore, mais pour certains. Et se profile maintenant, si elle est adoptée en 2026, l’obligation de produire une pièce d’identité pour accéder aux réseaux sociaux. Même si la chose ne sera pas aisée car nous avons déjà pris l’habitude du « confort » que procurent ces chaînes invisibles que l’on nous passe avec le sourire, il faudra un jour se décider à renoncer à l’utilisation de ces instruments de contrôle si l’on veut conserver une part de vie privée et d’indépendance.

La collecte et le traitement de données de tout type vont conditionner le siècle en cours. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’aurons eu accès à une telle production d’informations. Une révolution comparable à celle que provoqua le pétrole dans le domaine de l’énergie au début du XXe siècle. Le pouvoir en France a pris le prétexte des Jeux Olympiques de 2024 pour légaliser la reconnaissance faciale sur la voie publique par la biométrie, et certaines villes font gérer leur maillage de caméras de vidéosurveillance par une intelligence artificielle. La vue et l’aspect de ces totems perchés d’inquisition, ces globes rotatifs de scrutation grosse d’un avenir totalitaire, ne peuvent qu’heurter et révolter tout esprit normalement constitué. On ne lutte pas contre la délinquance en observant tout le monde mais en dissuadant impitoyablement et en neutralisant le délinquant qui a été pris, mais il s’agit là d’un débat autre, de doctrine pénale, qui n’est pas celui du sujet du jour (à ce propos, voir notre autre article Parlons Justice, Police, et droit pénal, répertorié dans la thématique Insécurité, Criminalité).

Cette révolution numérique ne se contente pas de modeler notre mode de vie vers plus d’information, plus de vitesse de connexion, elle nous dirige vers un état de docilité, de servitude volontaire, de transparence, dont le résultat final est la disparition de la vie privée et un renoncement irréversible à notre liberté. Derrière ses douces promesses, ses attraits incontestables, la révolution numérique a enclenché un processus de mise à nu de l’individu au profit de l’État et d’une poignée de multinationales, les fameuses big data. Leur intention est de transformer radicalement la société dans laquelle nous vivons et de nous rendre définitivement dépendants.

A toute seconde de notre existence, nous générons des informations, sur notre santé, notre état psychique, nos projets, nos actions. En résumé, nous émettons des données. Cette production est désormais collectée, traitée, puis corrélée par des ordinateurs aux capacités de stockage et de calcul gigantesques. L’objectif des big data est ni plus ni moins de débarrasser le monde de son imprévisibilité, d’en finir avec la force du hasard. Jusqu’ici, les raisonnement statistiques et probabilistes sur des échantillons de population plus ou moins importants laissaient une place à l’interprétation. Avec la révolution des big data, le raisonnement aléatoire disparaît progressivement au profit d’une vérité numérique fabriquée à partir des données personnelles, que 95 % de la population, celle qui est connectée, accepte de céder. Dans quelques années, il sera possible, en multipliant les corrélations, de tout savoir sur tout. La technologie connectée sera bientôt en mesure de réaliser un check-up permanent de l’être humain comme le fait l’ordinateur central d’une voiture. Pour le plus grand nombre, la promesse d’une vie meilleure adoucira sans aucun doute le prix à payer sur la vie privée.

Tout ce qui touche à l’être humain est concerné. Tout savoir sur lui, c’est permettre les corrélations les plus audacieuses et les plus improbables. Dans un univers où 95 % de l’information émise par l’homme et les machines deviendra disponible, on ne raisonnera plus sur des échantillons représentatifs mais sur une connaissance intégrale. Tous les moments de connexions seront utilisés pour intensifier la collecte. Consultations Internet, téléphones, montres, caméras et objets connectés de toutes sortes, le monde sera organisé pour que chaque individu émette le plus grand nombre de données possibles. Déjà, cette moisson d’informations, récoltées le plus souvent gratuitement, a fait naître un marché colossal. Entre sociétés, on s’échange les habitudes des consommateurs, leurs relevés GPS, leur relationnel sur les réseaux sociaux… Avec la connaissance absolue de nous-mêmes comme de notre environnement s’ouvrent des perspectives abyssales.

La promesse d’une vie meilleure ensemencée par la révolution numérique ne doit pas cacher le prix exorbitant à payer. L’homme des données massives, intégralement connecté, vivra complètement nu sous le regard de ceux qui collecteront sans fin des informations sur lui. Au fil de notre existence seront consignés sur notre fiche individuelle toute notre intimité, nos habitudes, nos comportements, notre profil commercial, psychologique et idéologique. Proche est le temps où des sociétés proposeront, avant le mariage, le dossier complet du futur conjoint. On pourra ainsi tout savoir sur lui, ses habitudes de consommation et de dépenses, son rapport à l’alcool, ses préférences sexuelles réelles, sa génétique, son risque de développer un cancer ou des névroses. Le niveau de connaissance sur chacun sera bientôt tel que l’on pourra prédire nos comportements, y compris les plus répréhensibles. La surveillance de tout être humain sera la règle. Peu pourront y échapper, sauf à accepter de faire partie d’une nouvelle catégorie de marginaux, et nous sommes là en plein dans le désormais célèbre roman d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes (1932), où les « Sauvages », cette nouvelle catégorie de marginaux, vivent miséreux dans une Réserve à l’écart de la société ultra-moderne et « civilisée ». On en revient toujours à la fable du loup maigre et du chien gras de Jean de La Fontaine. L’homme mis à nu trouvera difficilement la force de résister dans une société où santé, longévité, sécurité seront le prétexte officiel à sa transparence.

Les services de renseignements n’ont évidemment pas été longs à considérer la formidable opportunité représentée par le monde des big data pour le contrôle des individus. A l’heure où la sécurité est devenue un thème politique central, où le terrorisme est devenu menace majeure pour notre mode de vie, l’industrie du numérique a immédiatement été mise sous tutelle par les grandes agences de renseignements. Et ce d’autant plus facilement que le marché des données massives est un secteur économique ultra-concentré entre les mains de quelques-uns, Google, Apple, Microsoft ou Amazon, qui ont pris une avance considérable. Aujourd’hui, entre nos appels téléphoniques ou ceux ce notre entourage, nos échanges d’emails, notre navigation sur la Toile, nos déplacement suivis par GPS ou captés par des caméras, il est impossible d’espérer échapper à une surveillance ciblée des services de renseignement.

Le système totalitaire envisagé par Orwell dans 1984 était inspirée des modèles connus de tyrannie rouge avec leur cortège de brutalités. Le monde des big data met sous cloche les individus, de manière beaucoup plus subtile et indolore. Les données s’empilent sans autre objet que d’alimenter des bases à visée commerciale, dans lesquelles les services peuvent piocher à discrétion quand un homme connecté devient suspect.

Depuis le début du XXe siècle, un écart croissant s’est creusé entre l’omniprésence de la technologie dans notre quotidien et le faible niveau de compréhension que nous en avons. Le grand public est tenu à distance des enjeux qui se dessinent, mal informé par une industrie qui privilégie l’opacité à l’abri de laquelle prospèrent ses intérêts économiques. Les avantages à court terme des données massives occultent cette transformation majeure dans l’histoire de l’humanité qu’est l’asservissement volontaire à un système d’information.

Les big data déploient suffisamment d’énergie à promouvoir les bénéfices de la révolution numérique pour qu’il soit inutile de les rappeler ici. Nous ne nous attarderons pas sur les effets positifs de la révolution numérique, mais plutôt sur la menace sournoise qu’elle fait désormais peser sur notre liberté individuelle, la vie privée, notre droit à l’intimité. L’homme mis à nu est dans les fers sans souffrance immédiate. Avant la fin de ce siècle, il sera complètement dépendant, intellectuellement et financièrement, de ce système qui va progressivement définir les termes de l’échange entre une vie allongée, moins d’insécurité physique et matérielle, et tout simplement la liberté. Avec la montée de l’intelligence artificielle, nous sommes confrontés à la réussite machiavélique d’une industrie qui a pris définitivement le contrôle de la Terre, sans contrainte ni violence apparente. Bienvenue à tous les « John Connor » dont nous aurons besoin.