La France bloquée

Dans son obsession de la « concentration des pouvoirs » depuis Montesquieu, la France a cultivé à l’excès la séparation de ceux-ci au point qu’elle est aujourd’hui totalement bloquée.

Jean-Louis Borloo, ministre du funeste Jacques Chirac, prend la parole ces derniers jours pour fustiger la situation lamentable dans laquelle se trouve le pays, situation qui ne date pas seulement de la présidence en cours et à propos de laquelle Chirac a une éminente culpabilité à son actif, mais le Borloo collaborateur ministre n’était pas aussi critique à l’époque !

Cette situation de blocage est notamment le fruit de l’atomisation/dilution pathologique du pouvoir qui fait que n’importe qui, parce qu’on lui en a donné ou lâchement laissé la possibilité de le faire, se permet de contrarier ce que décide quelqu’un d’autre, le gouvernement des juges contre le législateur, le SAMU contre la présidence de région Ile-de-France qui voulait faire extraire sur le quai à la prochaine station les personnes en malaise dans les wagons de train/métro afin que les secours interviennent à cet endroit au lieu de bloquer inutilement tout le trafic, etc. Et parce que mille autorités ont été créées pour fliquer tout le monde. Il découle aussi de ce « bain culturel » « l’impossibilité » pour les ministres nommés de se faire obéir de leurs subordonnés. Jean-Louis Borloo : « On est un pays complètement dingue, on est en train de s’effondrer à une vitesse rapide pour des raisons de totale désorganisation. On n’a pas un problème d’un gouvernement, on a un problème de gouvernance de la nation… Parce que la machine ne fonctionne plus… La reconstruction de Notre Dame, c’est la preuve absolue de notre folie. Dans le système « normal » dans lequel nous vivons, pour les crèches, les gymnases, on n’aurait pas commencé le premier coup de pioche, il aurait fallu avoir l’avis de l’Architecte des bâtiments de France, des voies navigables, de la Région, du Département, de machin, bref ça n’aurait pas fonctionné. Pour que ça marche il a fallu faire l’inverse c’est-à-dire une loi d’exception qui dit que toute l’organisation française, toutes les lois françaises, on les oublie. En fait on sait que c’est une folie. »

Rester dans cette dilution du pouvoir, où chacun a son mot à dire, aboutissant à une jungle de réglementation paralysante est en effet une folie. Pour la reconstruction de Notre Dame, on a suspendu le droit commun, comme pour l’organisation des Jeux Olympiques. Mais nous ne sommes plus du temps de Richelieu ou Colbert. Un politicien français nommé ministre aujourd’hui n’est plus qu’un pantin sans pouvoir. Les ministres nommés arrivent à la tête de leur ministère, et leur administration leur oppose mille réticences à ce qu’ils pourraient vouloir entreprendre. Les politiques actuels n’osent pas affirmer leur autorité sur leurs administrations. On rêve d’une révolution et d’une purge mettant tout ça au feu pour laisser place à un leader et à ses ministres dotés de couilles en acier et qui donnent des ordres qui sont obéis, avec pouvoir de révoquer sur le champ et sans recours tout subordonné récalcitrant, car un fonctionnaire n’est pas recruté pour faire du militantisme et freiner l’action de ses chefs, mais pour servir l’État.

Le mal est ancien. Il y a vingt-cinq ans déjà, la France vivait sous l’empire de plus de 8.500 lois, d’au moins 125.000 décrets et arrêtés et de 380.000 règlements, auxquels il fallait ajouter plus de 20.400 textes de la réglementation européenne. En vingt-cinq ans, il est une certitude que ces chiffres ont évidemment crevé tous les plafonds. René Descartes écrivait pourtant « La multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices en sorte qu’un État est bien mieux réglé lorsque n’en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées. »