Voilà un adjectif participant de façon active et de fort longue date, à la guerre des mots entre chapelles du christianisme. Sujet pouvant intéresser la culture générale du païen et alimenter sa connaissance de l’ennemi, sans qu’il soit pour autant concerné par ces querelles de sémites synthétiques. Observons donc la ruse.
Le mot grec catholicos signifie « universel ». Son choix comme dénomination de l’Église qui porte ce nom (et que les Églises concurrentes aiment à dénommer « romaine », pour lui dénier cette prétention à l’universalité) n’est cependant, historiquement, rien d’autre qu’une machine de guerre dans la concurrence qui l’opposa aux autres organisations ecclésiales, et tout d’abord aux Églises dites « orthodoxes ». Ce dernier mot, orthodoxe, est naturellement la machine de guerre inverse. Également grec, il signifie à peu près « qui représente la doctrine juste », c’est-à-dire « fidèle à la vraie foi ». Se dénommer « orthodoxe », pour une Église, c’est dire par contre-coup que les autres (et particulièrement la catholique) ont trahi la vraie foi.
Est-ce à dire que les deux Églises considérées se différencient sur la base des concepts par lesquels elles se désignent ? Pas du tout. Étant chrétiennes, les Églises orthodoxes ne remettent nullement en cause la « catholicité » – c’est-à-dire l’universalité – du message chrétien. Aussi revendiquent-elles hautement le droit de se dire – elles aussi – catholiques ; elles contestent seulement à l’Église romaine le bien-fondé de sa vision centralisatrice. Pour elles, l’universalité de la foi peut aller de pair avec une territorialisation de l’organisation des fidèles. A leurs yeux, l’Église universelle est une fédération d’Église locales, et l’Église romaine s’est arrogé une autorité (notamment en matière de dogme) à laquelle elle n’a pas droit. Depuis la rupture historique, l’universalisme proclamé par l’Église de Rome leur apparaît comme une volonté d’hégémonie.
A l’inverse, il serait inconcevable pour l’Église catholique de dire qu’elle ne se donne pas pour mission de propager ce qu’elle considère comme la « vraie foi ». Elle se considère donc comme la seule vraiment « orthodoxe » (c’est même à ce titre là que, dans le passé, elle avait déclaré les autres hérétiques). Si elle use peu de cet argument, c’est qu’elle a choisi de lutter contre ses concurrentes sur un autre terrain. On devrait s’étonner davantage qu’aucune des Églises existantes ne se dénomme tout simplement « chrétienne », puisque telle est leur commune raison d’être (il n’y a guère que les pratiquants d’autres religions qui utilisent ce dernier adjectif pour nommer les membres des différentes Églises dans l’indifférenciation). L’étonnant abandon de ce terme dans les dénominations traduit la volonté de se différencier, et de s’approprier la légitimité de la représentation du christianisme.
La captation du mot « catholique » par l’Église d’Occident produit des effets désinformateurs qui, bien sûr, ne peuvent que creuser le fossé né des désaccords théologiques et politiques initiaux. L’exemple le plus caractéristique est celui de l’emploi de ce mot dans le Credo (selon la terminologie latine adoptée par l’Église d’Occident). Ce bref texte fondateur, appelé aussi « symbole des Apôtres », qui énonce les vérités intangibles de la foi chrétienne est rigoureusement identique dans toutes les Églises chrétiennes puisqu’il est largement antérieur à leurs scissions. Il comporte le mot catholicos dans une phrase disant (dans la version française communément récitée dans les églises) : « Je crois à la sainte Église catholique ». Ce mot y figure, bien évidemment, dans le sens étymologique de : universel, s’adressant à tous les hommes, sans distinction de peuple, de race ou d’appartenance religieuse antérieure, de même que le mot « Église » y est pris au sens étymologique de : ensemble des croyants. En gardant le mot grec, dans ce texte fondamental, au lieu de le traduire, l’Église catholique ne fait rien d’autre que ce que font les autres Églises dans toutes les langues de la chrétienté, où ce mot grec a été repris tel quel. Seulement, le fait d’avoir adopté le mot pour se désigner elle-même produit une ambiguïté puissamment désinformatrice. Le fidèle ordinaire qui dans le Credo récite « Je crois à la sainte Église catholique » croit qu’il lui est demandé d’avoir foi en la sainteté de « l’Église romaine ». Généralement non informé du sens originel du mot, il pense que le symbole des Apôtres comporte comme article de foi une vénération de l’Église catholique, au sens historique et institutionnel du terme (et notamment une adhésion sans faille à l’autorité pontificale). Le moins que l’on puisse dire est que le Vatican n’a jamais fait beaucoup d’efforts pour dissiper cette ambiguïté de compréhension. Bien au contraire, au fil des siècles, dans des versions étoffées et remaniées du symboles des Apôtres, elle en a joué sciemment, par exemple en ajoutant à la formule primitive : « la sainte Église catholique apostolique et romaine ».
Aujourd’hui, cette glose est tombée en désuétude ; cependant, même sans ces compléments abusifs, la formule reste profondément désinformatrice. Étant donné la prépondérance écrasante de l’autre sens dans les consciences d’obédience romaine, elle ne pourrait cesser de l’être que si le mot grec catholicos y était remplacé par sa traduction : « Je crois à l’Église sainte et universelle » (ou tout autre mot traduisant la même idée). D’aucuns objecteront l’antiquité de la formule, qui la rendrait en quelque sorte sacrée et immuable. Prétexte fallacieux. Car l’Église catholique ne s’est pas privée, depuis qu’elle a abandonné le latin, de transformer à diverses reprises l’énoncé de nombreux textes tout aussi vénérables aux yeux du chrétien (comme, par exemple, le Notre-Père). Dans le cas considéré, les réticences au changement ne peuvent être que l’expression d’une réticence à abandonner les avantages de l’ambiguïté. C’est de bonne guerre.
