Il faisait beau cet après-midi sur le port du Guilvinec. Les bateaux de pêche rentraient, lourds encore des dernières caisses de langoustines, et la vedette orange des sauveteurs oscillait mollement à son poste d’amarrage. J’étais au bar des Brisants, la lumière dorée se reflétait sur les verres, et dans le murmure des conversations montait, sur l’écran de mon téléphone, la voix d’un journaliste anglais parlant d’Enoch Powell. Cinquante-sept ans après son discours de Birmingham, l’ombre du tribun hante encore les îles britanniques, comme si sa parole n’avait jamais cessé de couver sous la cendre.
Un article du Times sous la plume de Dominic Sandbrook rappelait les mots de ce député érudit, classique, tragique, qui cita Virgile pour annoncer que le fleuve Tibre écumerait de sang. Cette image, d’une beauté violente, valut à Powell d’être chassé du temple parlementaire et d’entrer dans la légende des damnés. En Grande-Bretagne, il demeure l’exemple même de celui qui a vu, et que l’on a puni d’avoir vu. On le traite de raciste, de dément, de romantique égaré, pourtant, à relire ses phrases aujourd’hui, on n’y trouve ni haine ni mépris, mais une inquiétude presque métaphysique : que devient une civilisation lorsqu’elle cesse d’aimer sa propre forme ?
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