Manifester en France

Qu’est-ce qui incommode le plus tout pouvoir ? C’est le fait d’être aveugle, de ne pas avoir d’information, de ne pas avoir d’interlocuteur, ne pas savoir à qui s’adresser pour négocier.

Or, quelle est la pratique instituée de la manifestation en France ? Les organisateurs se font connaître par une déclaration préalable, qui communique aux autorités la date, l’heure du rassemblement, le lieu, le parcours qui sera emprunté s’il s’agit d’un défilé, et le nombre estimé de participants. C’est ce qui se passe prioritairement avec les syndicats traditionnellement organisateurs de manifs et les partis politiques.

Il va donc de soi qu’il s’agit d’un cadre institué qui présentent des conditions optimales de « confort » pour les autorités. La manifestation est conçue et gérée en connivence entre pouvoirs publics et organisateurs. À l’inverse, le cauchemar pour les autorités, c’est des mouvements sans avis, et surtout anonymes, sans avoir des responsables connus à contacter pour gérer l’évènement.

Mais dans les faits, ces manifestations « dans les clous » ne sont que des soupapes momentanées de décompression à l’issue desquelles les gens remballent les drapeaux et tout le monde rentre chez soi une main devant une main derrière. La manifestation dans le cadre institué par les pouvoirs publics et accepté par les organisateurs est un « foutage de gueule » stérile à travers lequel les protestataires n’ont d’ailleurs jamais rien obtenu de leurs revendications. On gère le tour de manège, et la routine reprend son cours, jusqu’à la prochaine date similaire qui accouchera de la même vacuité. On voit même dans le monde du travail un véritable « calendrier annuel » des « journées d’action » établi entre les autorités et les organisations professionnelles où à tour de rôle et approximativement à la même date chaque année chaque profession fait sa journée d’action. On ne peut pas faire plus convenu et grotesque.

La protestation dans ces conditions est une entreprise neutralisée. Sous cette façon de faire, la « révolte » est prévue, connue, maîtrisée, et laisse in fine le pouvoir, qu’il soit politique ou patronal, libre de poursuivre son action contre les intérêts du pays et de la population. C’est une escroquerie.

Le Népal ne vient pas de tomber en 24H, le parlement mis à sac et détruit par le feu, les ministres pourchassés par la foule jusqu’à leurs domiciles, parce que les manifestants avaient déclaré leur action. Si vous croyez que l’on peut changer durablement un cadre social en se rendant à des manifestations autorisées pour y réclamer des droits, comment vous dire que vous êtes au stade ultime du dressage ?