Divertir, c’est faire diversion

Le seul impératif du monde moderne est la pérennité et le développement sans limites du marché. Ce nouveau monothéisme ne doit souffrir aucune contestation ni aucun blasphème. Car son but est clair : mélanger puis uniformiser totalement les peuples en leur vendant une camelote universelle produite par les multinationales et financée par les banques.

Pour que la manœuvre demeure somme toute opaque, les tenants du Système ont conceptualisé puis mis en place ce que Guy Debord a nommé « la société du spectacle », c’est-à-dire la perception d’un monde qui n’a que les apparences du réel et qui ne repose que sur un vaste enfumage mondial. Ces dernières décennies, avec l’explosion des nouvelles technologies doublée par les nouvelles méthodes de management conceptualisées aux États-Unis, c’est carrément le logiciel des peuples qui a été totalement reformaté dans le sens voulu par le capitalisme, notamment via le « capitalisme de la séduction » qu’avait très bien analysé Michel Clouscard (dès ses prémices dans les années 1970) et dont le moteur principal demeure l’industrie du divertissement.

Détourner les yeux du peuple de ses problèmes immédiats et des véritables enjeux tant que cela est possible – et les évènements sportifs sont utilisés à plein régime pour l’occasion – est la fonction première de cette industrie du divertissement. Déjà sous l’Empire romain, la chose avait été comprise, en donnant aux citoyens « du pain et des jeux ». Avec le monde moderne, ses écrans de télé, ses ordinateurs, ses tablettes numériques, ses smartphones, le phénomène a pris une ampleur insoupçonnable encore il y a quelques années. D’autant plus qu’il est devenu le vecteur du turbo-capitalisme, aux bénéfices colossaux et toujours croissants. Le monde solvable est devenu connecté et nomade, s’opposant de fait à l’homme réel, enraciné, non encore vaincu par le cancer technologique ou qui arrive à le dompter sans en être esclave.

En France, l’industrie du divertissement se porte particulièrement bien, entre ses journaux télévisés (10 minutes d’information générale, puis les avanies météo – en hiver il neige, et l’été il fait chaud – et les résultats sportifs), ses phénomènes de sidération des masses par le sport business, le dernier film des frères Coen, le dernier roman de Musso ou de Lévy, les potins mondains du Tout Pourri médiatique, ses amuseurs publics faussement rebelles, l’impertinence sous contrôle des enculturés cocaïnés de Canal+, l’esprit ado attardé infra-abdominal des radios du type Skyrock, le débat politique se limitant aux petites phrases, la fausse opposition gauche-droite… Nous voilà dans de beaux draps. Et sans tomber dans le complotisme outrancier, il est permis de douter que, une fois encore, tout soit le fruit du hasard, le marché étant supposé s’être autorégulé de lui-même, alors que tout concourt à penser qu’une main cachée dirige afin de faire triompher l’idéal du Veau d’Or au sein de la tour de Babel. La société du spectacle et l’industrie du divertissement, c’est d’abord ça !