Version dure appliquée à l’Est au XXe siècle, ou version molle de nos « social-démocraties » occidentales actuelles, voici une description comparée de cet outil de gouvernement des peuples, dont la France réalise l’exploit de faire la synthèse.
Le totalitarisme dur veut embrigader les citoyens pour les coaguler en un seul bloc public, où la vie privée et l’expression des opinions privées sont interdites afin de soumettre chacun à l’idéologie du régime. C’est ce régime qui organise de gigantesques manifestations ludiques de masse, et donne vie au parti unique. Mais parfois le totalitarisme mou peut emprunter au totalitarisme dur l’organisation de ce type de fêtes imposées (dans le passé concerts de SOS Racisme, bicentenaire de 1789 et Jean-Paul Goude, Gay pride et autres exhibitions du genre depuis que le lobby homosexuel a été introduit aux sommets du pouvoir, etc.). On perçoit donc l’idée dominante : concentrer la société.
Le totalitarisme mou, pratiqué dans les sociétés occidentales contemporaines sous l’étiquette de « social-démocraties », procède de manière exactement inverse : il parcellise la société, il la pulvérise, pour aboutir à ce qu’on appelle aujourd’hui « l’atomisation de la société », c’est-à-dire son éclatement en de multiples toutes petites parcelles, en sorte que chacun se retrouve idéologiquement isolé, et par conformisme se referme sur sa sphère privée et se soumet ; un citoyen isolé, donc vulnérable et sans défense face au système, manœuvrable à volonté.
Le totalitarisme dur impose la pensée unique par l’éducation, la propagande et la terreur. Le totalitarisme mou impose la pensée unique par l’éducation, la propagande et la culpabilisation : penser autrement est « mal ».
Sous un régime de totalitarisme dur, le mal est ce qui est individualiste, anti-social, contre-révolutionnaire, nuisible à la communauté, « social-traître », etc., on y qualifie encore les comportements avec des termes purement politiques. Tandis que le totalitarisme mou place au second plan la référence politique, et inocule à l’individu considéré « coupable » d’une pensée politique déviante de la version unique obligatoire, l’idée d’un vice personnel, d’une faute intime, d’un péché au sens religieux du terme. L’oligarchie française réalise l’exploit de faire la synthèse des deux pratiques, un collectivisme imposé à des isolats individuels culpabilisés.
Le totalitarisme mou peut être appelé un totalitarisme doux, qui n’a effectivement pas besoin d’uniformes et de bottes : il impose la pensée unique pratiquement sans violence, du moins tant que cela ne lui est pas nécessaire et qu’il reste maître du jeu, sans terreur (ou bien un terrorisme intellectuel) mais seulement par la suggestion sans cesse répétée, obtenant une acceptation sincère du citoyen malgré lui. C’est d’ailleurs ce qu’avait envisagé Orwell, dont le célèbre roman 1984 montre comment le régime totalitaire aspire à se perfectionner, passant d’une imposition violente de la pensée unique à une acceptation pleine et entière de l’individu. Au début, les deux héros capturés, qui avaient formé un couple hétérosexuel, sont d’abord brisés dans leur résistance par la torture ; ce qui demeure banal en soi. L’originalité visionnaire d’Orwell fut d’imaginer comment le système les conduit ensuite à se culpabiliser de s’être aimés, et jusqu’à se haïr l’un l’autre ; et enfin à adhérer de tout leur cœur au régime. Et ce livre prophétique se termine par ces mots : « Il aimait Big Brother ».
Le totalitarisme doux actuel, qui disperse les citoyens au lieu de les concentrer, a pu prendre forme grâce à un faisceau de plusieurs facteurs concordants. La diminution du rôle social de la famille, l’augmentation phénoménale du nombre de célibataires (un logement sur deux à Paris est occupé par une personne seule, source FNAIM), la courbe exponentielle des divorces, le refus d’avoir des enfants (exception faite de la forte natalité culturelle des populations venant du continent africain, on ne fait plus d’enfants chez les « blancs », comme les fauves ne se reproduisent plus lorsqu’ils sont en cage), l’extinction de la vie sociale collective traditionnelle, enfin le repli dans son chez-soi confortable (le « cocooning »). Tous ces facteurs concordants n’avaient pas forcément de lien entre eux. Par exemple, le progrès technologique, qui a transformé la vie chez soi (radio, télévision, musique, chauffage, eau courante et chaude, électro-ménager, confort total) n’a fait qu’encourager le repli sur soi, la diminution de notre participation à la vie sociale. Il n’y a pas si longtemps, on ne lavait pas son linge chez soi, dans sa propre machine, mais pour les nantis dans une laverie commerciale, ou plus avant dans le temps au lavoir au bord de la rivière, pour les autres ; bref, à l’extérieur de chez soi, dans des lieux d’échange social. Quel besoin d’aller au concert quand on a chez soi toutes les musiques du monde, jouées par les meilleurs musiciens du monde, avec une qualité sonore que l’on ne retrouvera pas en direct ? Quel besoin de chercher des nouvelles de la société ailleurs que chez soi, dans la rue où il pleut, la rue envahie par l’insécurité, ou bien chez des voisins, quand on peut chez soi obtenir des informations sur le monde entier ? (Leur exactitude est un autre propos). Or, simultanément, la télévision est jusqu’à présent l’outil de propagande le plus efficace que le progrès technologique ait jamais mis au service d’un régime de pensée unique. C’est enfoncer des portes ouvertes que de le dire, les lucides le savent déjà. Toujours est-il qu’on voit comment le monde moderne se prête admirablement au totalitarisme doux, non seulement par l’idéologie, mais encore par l’évolution technique.
Donc, résumons cette distinction méthodique : le totalitarisme dur concentre les citoyens, le totalitarisme mou les disperse. Ce sont deux manières de faire triompher la pensée unique, mais la première est odieuse, la seconde est souriante, de sorte qu’on peut estimer que la seconde manière est plus efficace, ainsi que le prévoyait Orwell. Car on attrape plus difficilement les mouches avec du vinaigre qu’avec du miel, et de ce point de vue, les deux formes opposées de totalitarisme ne sont pas comparables. Ce qu’a connu l’Europe de l’Est fut extrêmement douloureux et meurtrier, ce que nous connaissons chez nous est en apparence indolore et pacifique, donc de beaucoup préférable pour notre vie quotidienne, c’est une tunique de Nessus). Mais notre carcan contemporain, cette prépondérance totale de la pensée unique à laquelle tous sont supposés se plier, n’a tout de même pas empêché que se maintiennent des îlots d’indépendance intellectuelle, malgré les contraintes, les tracasseries, les procès en sorcellerie ; la dispersion opérée par le système ne les a pas détruits, elle les a seulement rendus inefficaces, du moins c’est ce qu’elle est parvenue à faire jusqu’à présent. Mais les choses bougent. Néanmoins, il va de soi que penser librement dans de telles conditions reste inconfortable. Il en résulte un sentiment d’oppression intellectuelle, sociale et culturelle.
